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LETTRE D’UN JEUNE DELOCALISE |
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A mon cousin,
élève de terminale au lycée Papillon, J’ai reçu
ton SMS, rédigé dans un code que je ne connais pas encore : CPE
CQ SOS A+ J’ai compris
que le CPE (Contrat Première Embauche sans doute) n’avait pas trouvé
ton approbation, et que tu en étais au stade du désespoir. Tu attends
de moi quelque réaction et en effet je ne voudrais pas remettre à plus
tard une réponse qui pourrait t’éclairer. |
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Je le fais
bien volontiers, si cela peut calmer tes angoisses. Je suis bien
l’un de ces très nombreux jeunes Français exilés volontaires à l’étranger
– il paraît que nous sommes un million au total. A Londres, nous sommes
quelque cent mille « frenchies »,
et je me suis fait quantité de copains au sein
de cette communauté, mais aussi parmi les autres jeunes venus d’un peu
partout dans le monde. Qui se soucie d’ailleurs ici du pays d’où l’on
vient, de sa race ou de sa religion ? Cool… Je suis ici
un peu par hasard, mais je n’envisage pas de rentrer en France de si tôt.
Le hasard a été celui d’un séjour purement touristique avec trois amis,
qui s’est mal terminé parce que je n’avais plus un penny en poche et qu’il
me fallait prendre mon billet de retour. Sur les conseils d’un autre Français
installé à Londres, j’ai fait toute une rue dans le quartier de Piccadilly
pour demander aux commerçants s’ils n’avaient pas un petit boulot pour
moi. Je me suis retrouvé dès le lendemain à la plonge dans un restaurant
indien. Pas de formalité, pas de contrat, simplement un accord sur un
salaire pour une semaine. Ce que vous appelez en France maintenant la
précarité. Plus précaire que çà tu meurs… J’ai finalement
passé un mois dans cet emploi occasionnel, mais je me suis fait beaucoup
de relations, et j’ai appris que des postes plus intéressants étaient
offerts dans de grands magasins. Je me suis présenté à l’embauche, et
bien que mon anglais soit encore très approximatif, j’ai été engagé sans
précision de durée. Cette situation m’a vite déplu, et je me suis mis
alors à rechercher quelque chose de plus conforme à mes aspirations. Une
agence de voyage cherchait à développer son département « France » ;
et me voici nanti d’un emploi réellement intéressant, je me suis senti
totalement intégré à la vie anglaise, et je n’avais aucune envie de retourner
en France dans l’immédiat. J’ai pu me rendre facilement auprès de mes
parents grâce aux compagnies low cost,
et j’ai travaillé dur pendant tout ce temps, pour un salaire qui était
moyen, mais sur lequel les retenues de sécurité sociale étaient bien moindres
qu’en France. Je suis resté deux ans dans cette agence mais depuis six
mois, grâce à l’expérience acquise, j’ai un poste de cadre dans une entreprise
de surgelés qui a un service exportation et apprécie ma connaissance des
consommateurs français. Sur ce que je gagne je paye des impôts « raisonnables »,
à peu près 25% de mon revenu annuel. Certes le logement est cher à Londres,
mais tout le reste est à portée de mon budget. Surtout je
n’ai aucune crainte pour mon emploi. Dans la bande de copains que je fréquente,
il y en a toujours deux ou trois qui sont « sans emploi », mais
cela ne dure jamais plus de quelques semaines, d’ailleurs la plupart du
temps ce sont eux qui ont quitté un emploi qui avait cessé de leur convenir.
L’idée de faire toute sa carrière dans la même entreprise, voire dans
la même profession est tout à fait saugrenue pour les jeunes ici. Chacun
cherche sa voie, et il n’y a aucun dommage à quitter un emploi, puisqu’on
est sûr d’en trouver un autre plus intéressant presque tout de suite.
Cher cousin,
tu devrais dire cela à tes amis, et en faire aussi ton profit personnel :
la seule façon de ne pas succomber à la psychose de l’emploi, c’est d’accepter
n’importe quel emploi, et de voir venir ensuite. Ceux qui cherchent un
« plan de carrière » ou un « statut », alors qu’ils
ont moins de vingt cinq ans, s’exposent à de graves désillusions :
qui trop embrasse mal étreint. Il est vrai
qu’en France l’embauche et le licenciement sont de véritables épreuves,
et que la création d’emplois est ridiculement faible – les deux sont peut-être
liés ! Mais ce n’est pas en refusant la « précarité » que
vous aurez des chances de vous en sortir. Un mot encore,
cher cousin : j’ai peur que beaucoup de gens autour de toi ne te
disent pas la vérité. Ils disent que les jeunes sont malheureux quand
on les « condamne » à l’incertitude, ce n’est pas vrai, car
ici tous les jeunes aiment l’aventure, ce sont de vrais jeunes. Nous vivons
en copains dans une atmosphère de joyeuse insouciance parce que nous n’avons
pas l’angoisse du chômage. Ceux qui te mentent ont sans doute un intérêt
à le faire : ils veulent exciter les mécontentements et mettre la
jeunesse sur les barricades, comme en 1968. Quant à vos dirigeants, ils
sont trop timorés pour apporter aux jeunes la seule chose dont ils ont
besoin : le désir de faire ses preuves, de se frotter aux réalités
et d’améliorer ses performances. C’est du moins ce que j’ai appris quelques
années avant toi au lycée Papillon, quand nous avions des professeurs
qui nous imposaient la discipline, la politesse, le travail et le respect
des autres. Quand viendras-tu
me visiter à Londres ? Attention : tu pourrais bien vouloir
y rester ! Ton
cousin Dominique p.c.c.
Jacques Jacques
Garello
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