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Je dis bien « nous fêtons ». D’abord
parce que cette longévité est aussi celle de votre fidélité. La poursuite
de cette aventure n’a été possible que parce que vous n’avez cessé de
prouver votre intérêt et votre soutien. La Nouvelle Lettre, c’est votre
affaire comme la nôtre. Ensuite parce qu’il s’agit bien d’une fête :
il y a de quoi se réjouir et être fiers d’une pérennité qui n’est pas
donnée à tous les périodiques. Combien de grands magazines et de lettres
confidentielles ont disparu depuis 23 ans !
Cette pérennité est certainement due à la clarté
et à la rectitude de notre ligne éditoriale. Ma principale fierté est
en effet de n’avoir jamais cédé à la tentation du politiquement correct
et d’avoir conservé un attachement sans faille ni compromission à la pensée
libérale, aux principes de la liberté, de la responsabilité et de la propriété
garants de la dignité de la personne humaine. Nul n’est infaillible, et
sans doute m’est-il arrivé de prendre des positions ambiguës, voire incompatibles
avec ces principes. Il est encore plus certain que quelques-unes de mes
analyses et prescriptions auront déplu à quelques lecteurs. Mais vous
avez su pardonner ces excès et ces erreurs, et il est encourageant d’observer
que le taux de réabonnement se situe sans discontinuité entre 95 et 98% !
Cela dit, la Nouvelle Lettre a-t-elle d’autre
utilité que de me permettre ou de vous permettre un hygiénique défoulement
hebdomadaire ? Au passage, je ferai remarquer que cette utilité n’est
pas nulle ; chaque semaine nous nous offrons en commun le plaisir
de partager les mêmes réactions face aux événements, aux évolutions, pour
y trouver tantôt le désespoir et la révolte, tantôt l’espérance et la
détermination. Il est rassurant de savoir que nous sommes quelques centaines
à appartenir à la « secte des économistes ». Donc, la Nouvelle
Lettre ne serait-elle que le « bulletin de la paroisse » libérale,
ce ne serait déjà pas si mal.
Mais quid au-delà ? A juger à l’aune de
la politique française, les effets de nos écrits seraient plutôt nuls.
Globalement, la France se retrouve plus socialiste en 2004 qu’en 1981.
Les espoirs nés en 1986 se sont effondrés quelques mois plus tard :
la Nouvelle Lettre avait annoncé l’échec. Le même scénario s’est reproduit
en 1993, puis en 1995 : chaque fois de « nouvelles » équipes
et personnalités élues sur des programmes (modérément) libéraux s’empressent
de revenir à l’étatisme, au socialisme et parfois même au collectivisme.
Le sommet est atteint avec le Président et la chambre introuvables que
nous avons depuis 2002. Aujourd’hui l’expression politique du libéralisme
n’existe plus, les voix libérales ont été bâillonnées, le système est
plus que jamais bloqué.
Mais, comme le dit le poète, « c’est du
fond de l’abîme que jaillit la lumière ». Dans les ténèbres françaises,
nous avons tenu une lampe allumée. Le chemin n’a pas été perdu.
Je ne voudrais pas en rester sur cette note
fataliste et pessimiste. Vingt trois ans de réflexion, de réaction, de
proposition nous ont permis d’affiner l’analyse du mal français et de
fourbir les armes d’une révolution libérale. Sur tous les grands dossiers
de notre économie, de notre droit, de notre société, nous connaissons
maintenant dans le détail les causes du déclin et les réformes qui s’imposent :
emploi, Sécurité Sociale, concurrence, Education Nationale, famille, logement,
justice, solidarité.
Aujourd’hui, il serait techniquement facile
de mettre la France à l’heure de la liberté. L’environnement international
nous a d’ailleurs donné d’utiles leçons : étant les derniers à entrer
dans le cycle des réformes, nous bénéficions de l’expérience des autres.
Dès que le mythe de l’exception française aura enfin explosé, nous pourrons
enfin effectuer un rattrapage d’autant plus rapide qu’il aura été tardif
et que les urgences seront mieux apparues.
Mais ce qui est techniquement facile, éminemment
souhaitable, n’est pas ce qui est politiquement possible. Il faut des
électeurs et des élus pour instaurer une démocratie libérale. Mon point
de vue a toujours été que les deux sont indissociables : diffuser
la pensée libérale sans leader ni parti libéral est utopique, convaincre
des hommes politiques et susciter de nouvelles formations sans perspective
de présence sinon de victoire électorale n’est pas réaliste. Vingt trois
ans de Nouvelle Lettre m’auront donc appris que les idées libérales ne
peuvent être transcrites en réformes qu’avec de vrais leaders libéraux,
avides de principes plutôt que de pouvoirs, mais aussi qu’il faut persuader
les cadres de la société civile, dont l’influence est seule capable de
compenser l’ignorance, le conformisme et la médiocrité des médias, que
ce qu’il faut à la France n’est pas une « bonne » politique,
mais une rupture politique. Tous ceux qui détiennent dans notre pays quelque
autorité économique, sociale, morale devraient se persuader que leur responsabilité
est maintenant de s’engager dans une croisade pour la liberté, le droit
et l’harmonie. Je serai heureux que cet appel soit entendu d’ici les vingt
prochaines années. Après le mur de l’Atlantique,
le mur de Berlin, j’espère voir la chute du mur de l’Hexagone.
En attendant, j’essaie de conforter et de développer les réseaux de la
résistance libérale.
Jacques Garello
VINGT TROIS ANS
D’EDITORIAUX
Une autre
façon d’apprécier le chemin parcouru en vingt trois ans est de se référer
à quelques-uns des éditoriaux qui ont jalonné cette période.
N°3 juin 1981
« Que la lumière demeure »
Après les attentats
qui ont visé Jean Paul II et Reagan : une prière pour que ces deux
grands serviteurs de la liberté puissent continuer à guider l’humanité.
N°12 mai 1982
« La vague de fond »
C’est la vague
de collectivisme que les socialistes et les communistes installent en
France, avec la loi Quillot d’abord sur la propriété immobilière, avec les lois
Auroux ensuite sur la représentation syndicale dans les entreprises (n°13,
juin 1982), avec le blocage des prix encore (n°15, octobre 1982 « Société
bloquée »).
Le 10 février 1984 commence
la nouvelle série de la Nouvelle Lettre qui devient hebdomadaire.
N°3, 9 mars
1984 « Un dîner avec Hayek » Hayek présent à Paris à
l’occasion de la convention mondiale de la Société du Mont Pèlerin. Jacques
Chirac, maire de Paris, prononce un discours d’ultra-libéral : « Quelle
évolution extraordinaire que celle qui conduit aujourd’hui la plupart
des hommes politiques occidentaux à tenir des propos hayekiens.
Ils ne sont pas tous convaincus ou sincères, mais pourquoi se croient-ils
obligés d’étaler un libéralisme triomphant ? ». En effet,
ils n’étaient ni convaincus ni sincères, ils allaient à la pêche aux voix.
N°5, 23 mars 1984 « La
séparation de l’école et de l’Etat »
Les menaces
sur la liberté scolaire se précisent. Elles provoqueront la manifestation
géante de juin. « Séparer l’école de l’Etat,
c’est mettre fin à la prétention de l’Etat de
s’occuper de l’éducation des enfants à la place des familles, c’est rendre
aux parents la totale liberté de choix de l’école».
N°60, 11 octobre
1985 « Le Paradis soviétique » Reagan est au pouvoir
depuis quatre ans, et le bouclier anti-missile a été mis en place, l’URSS
est aux abois, et cherche de nouveaux soutiens. Gorbatchev mène une campagne
de charme, il est reçu triomphalement à Paris.
« Nous,
en France, dans l’histoire du chaperon rouge, c’est le grand méchant loup
qu’on aime le plus… Les complaisances à l’égard de l’URSS sont une constate
de la diplomatie française depuis 1945, elles sont autant de coupables
faiblesses à l’égard du régime le plus inhumain de tous les siècles ».
N°68, 23 novembre
1985 « I.V.L. » « Interruption Volontaire de
Libéralisme. Je propose cette expression pour rendre compte de l’évolution
récente des idées en France. Avant même que de naître le libéralisme est
tué dans l’œuf ». Et il ne naîtra jamais ! A quelques mois
de « l’alternance », et au lendemain d’une catastrophique « croisière
des libertés » (N°66 « Faire sortir le bateau du port »)
ceux qui vont arriver au pouvoir commencent à prendre leurs distances
par rapport au libéralisme « sauvage ». « Rien de saignant
en 1986, parce qu’il y a 1988 à l’horizon, et qu’un engagement libéral
trop visible aboutirait à compromettre les chances du futur président
des Français en 1988 ». Et, de fait, rien n’a saigné, mais les
élections de 1988 ont vu la victoire de François Mitterrand et le retour
des socialistes.
N°196, 3 septembre
1989 « L’Europe de Compostelle » : tandis que la
France retourne au socialisme, l’Europe de l’Est
est en pleine effervescence. Après ses voyages triomphaux en Pologne,
Jean Paul II rencontre les jeunes à Compostelle. « Ils sont en
quête d’un message, ils le cherchent dans la religion, et le trouvent
sans doute. Les esprits et les cœurs s’ouvrent à de nouveaux modes de
pensée et de comportement. Le mouvement va, me semble-t-il, vers plus
d’autonomie, plus de responsabilité individuelle, mais aussi plus de communauté,
plus de liens dans la famille et dans la Cité. Aurions-nous enfin tourné
la page des empires politiques et de l’assistance publique ? ».
N°206 10 novembre
1989 « La vérité vaincra ». Voilà qui est fait « La
page du socialisme en Europe de l’Est est sans
doute tournée… Ces sociétés répressives, parce que contraires à l’ordre
naturel peuvent durer, hélas, plusieurs décennies, voire plusieurs siècles.
Mais elles ne peuvent résister éternellement aux pulsions individuelles,
elles ne peuvent survivre à leurs « contradictions internes ».
Tôt où tard la vérité vaincra ». Le basculement des pays de l’Est
laisse présager la « Fin de l’Europe politique » (N°207
17 novembre). « Allait-on vers l’Europe de Bruxelles avec ses
politiques communes ou vers l’Europe de Bruges organisée par les seules
forces du marché et de la concurrence ? » On pouvait à l’époque
se poser la question, on se la pose toujours aujourd’hui, sauf à craindre
que l’on soit plus près de Bruxelles que de Bruges (référence au fameux
discours de Bruges de Margaret Thatcher.
« Et
l’URSS ? » (N°208, 24 novembre). Il faudra deux ans aux
Russes pour arriver à la dissolution du Parti Communiste de l’Union
Soviétique (21 Août 2001).
N°209, 8 décembre
1989 « Mon grand père immigré ». Retour à la France,
où les grands problèmes de société ne trouvent évidemment pas de solution
du côté des socialistes. On commence à débattre sur l’immigration, et
Michel Rocard veut donner aux immigrés des droits nouveaux, pour les mieux
intégrer dans la société française. « En fait ils multiplieront
les candidats à l’immigration en France… Vient-on en France pour travailler
ou pour y bénéficier de la protection sociale et des droits sociaux offerts
par l’Etat Providence ? »
La suite
du feuilleton au prochain numéro, nous avons retracé environ un tiers
du chemin parcouru en 23 ans. Quelque chose de nouveau ?
Jacques Garello
Le 21 Juin 2004
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