NUMERO 800 : 1981-2004


Je veux donner quelque éclat à ce numéro 800 de la Nouvelle Lettre, et en profiter pour mesurer le chemin parcouru.

Au rythme de 40 lettres par an, voilà donc qui nous ramène à 1984. Mais le calcul est faux : sous sa forme actuelle la Nouvelle Lettre existe depuis le 25 mars 1981, une nouvelle série apparaissant trois ans plus tard, pour une raison que j’ai oubliée. C’est donc en réalité vingt trois ans de Nouvelle Lettre que nous fêtons aujourd’hui.

Je dis bien « nous fêtons ». D’abord parce que cette longévité est aussi celle de votre fidélité. La poursuite de cette aventure n’a été possible que parce que vous n’avez cessé de prouver votre intérêt et votre soutien. La Nouvelle Lettre, c’est votre affaire comme la nôtre. Ensuite parce qu’il s’agit bien d’une fête : il y a de quoi se réjouir et être fiers d’une pérennité qui n’est pas donnée à tous les périodiques. Combien de grands magazines et de lettres confidentielles ont disparu depuis 23 ans !

Cette pérennité est certainement due à la clarté et à la rectitude de notre ligne éditoriale. Ma principale fierté est en effet de n’avoir jamais cédé à la tentation du politiquement correct et d’avoir conservé un attachement sans faille ni compromission à la pensée libérale, aux principes de la liberté, de la responsabilité et de la propriété garants de la dignité de la personne humaine. Nul n’est infaillible, et sans doute m’est-il arrivé de prendre des positions ambiguës, voire incompatibles avec ces principes. Il est encore plus certain que quelques-unes de mes analyses et prescriptions auront déplu à quelques lecteurs. Mais vous avez su pardonner ces excès et ces erreurs, et il est encourageant d’observer que le taux de réabonnement se situe sans discontinuité entre 95 et 98% !

Cela dit, la Nouvelle Lettre a-t-elle d’autre utilité que de me permettre ou de vous permettre un hygiénique défoulement hebdomadaire ? Au passage, je ferai remarquer que cette utilité n’est pas nulle ; chaque semaine nous nous offrons en commun le plaisir de partager les mêmes réactions face aux événements, aux évolutions, pour y trouver tantôt le désespoir et la révolte, tantôt l’espérance et la détermination. Il est rassurant de savoir que nous sommes quelques centaines à appartenir à la « secte des économistes ». Donc, la Nouvelle Lettre ne serait-elle que le « bulletin de la paroisse » libérale, ce ne serait déjà pas si mal.

Mais quid au-delà ? A juger à l’aune de la politique française, les effets de nos écrits seraient plutôt nuls. Globalement, la France se retrouve plus socialiste en 2004 qu’en 1981. Les espoirs nés en 1986 se sont effondrés quelques mois plus tard : la Nouvelle Lettre avait annoncé l’échec. Le même scénario s’est reproduit en 1993, puis en 1995 : chaque fois de « nouvelles » équipes et personnalités élues sur des programmes (modérément) libéraux s’empressent de revenir à l’étatisme, au socialisme et parfois même au collectivisme. Le sommet est atteint avec le Président et la chambre introuvables que nous avons depuis 2002. Aujourd’hui l’expression politique du libéralisme n’existe plus, les voix libérales ont été bâillonnées, le système est plus que jamais bloqué.

Mais, comme le dit le poète, « c’est du fond de l’abîme que jaillit la lumière ». Dans les ténèbres françaises, nous avons tenu une lampe allumée. Le chemin n’a pas été perdu.

Je ne voudrais pas en rester sur cette note fataliste et pessimiste. Vingt trois ans de réflexion, de réaction, de proposition nous ont permis d’affiner l’analyse du mal français et de fourbir les armes d’une révolution libérale. Sur tous les grands dossiers de notre économie, de notre droit, de notre société, nous connaissons maintenant dans le détail les causes du déclin et les réformes qui s’imposent : emploi, Sécurité Sociale, concurrence, Education Nationale, famille, logement, justice, solidarité.

Aujourd’hui, il serait techniquement facile de mettre la France à l’heure de la liberté. L’environnement international nous a d’ailleurs donné d’utiles leçons : étant les derniers à entrer dans le cycle des réformes, nous bénéficions de l’expérience des autres. Dès que le mythe de l’exception française aura enfin explosé, nous pourrons enfin effectuer un rattrapage d’autant plus rapide qu’il aura été tardif et que les urgences seront mieux apparues.

Mais ce qui est techniquement facile, éminemment souhaitable, n’est pas ce qui est politiquement possible. Il faut des électeurs et des élus pour instaurer une démocratie libérale. Mon point de vue a toujours été que les deux sont indissociables : diffuser la pensée libérale sans leader ni parti libéral est utopique, convaincre des hommes politiques et susciter de nouvelles formations sans perspective de présence sinon de victoire électorale n’est pas réaliste. Vingt trois ans de Nouvelle Lettre m’auront donc appris que les idées libérales ne peuvent être transcrites en réformes qu’avec de vrais leaders libéraux, avides de principes plutôt que de pouvoirs, mais aussi qu’il faut persuader les cadres de la société civile, dont l’influence est seule capable de compenser l’ignorance, le conformisme et la médiocrité des médias, que ce qu’il faut à la France n’est pas une « bonne » politique, mais une rupture politique. Tous ceux qui détiennent dans notre pays quelque autorité économique, sociale, morale devraient se persuader que leur responsabilité est maintenant de s’engager dans une croisade pour la liberté, le droit et l’harmonie. Je serai heureux que cet appel soit entendu d’ici les vingt prochaines années. Après le mur de l’Atlantique, le mur de Berlin, j’espère voir la chute du mur de l’Hexagone. En attendant, j’essaie de conforter et de développer les réseaux de la résistance libérale.

 

Jacques Garello

 

VINGT TROIS ANS D’EDITORIAUX

Une autre façon d’apprécier le chemin parcouru en vingt trois ans est de se référer à quelques-uns des éditoriaux qui ont jalonné cette période.

 

N°3 juin 1981 « Que la lumière demeure »

Après les attentats qui ont visé Jean Paul II et Reagan : une prière pour que ces deux grands serviteurs de la liberté puissent continuer à guider l’humanité.

 

 

N°12 mai 1982 « La vague de fond »

C’est la vague de collectivisme que les socialistes et les communistes installent en France, avec la loi Quillot d’abord sur la propriété immobilière, avec les lois Auroux ensuite sur la représentation syndicale dans les entreprises (n°13, juin 1982), avec le blocage des prix encore (n°15, octobre 1982 « Société bloquée »).

 

 

Le 10 février 1984 commence la nouvelle série de la Nouvelle Lettre qui devient hebdomadaire.

N°3, 9 mars 1984 « Un dîner avec Hayek » Hayek présent à Paris à l’occasion de la convention mondiale de la Société du Mont Pèlerin. Jacques Chirac, maire de Paris, prononce un discours d’ultra-libéral : « Quelle évolution extraordinaire que celle qui conduit aujourd’hui la plupart des hommes politiques occidentaux à tenir des propos hayekiens. Ils ne sont pas tous convaincus ou sincères, mais pourquoi se croient-ils obligés d’étaler un libéralisme triomphant ? ». En effet, ils n’étaient ni convaincus ni sincères, ils allaient à la pêche aux voix.

 

 

N°5, 23 mars 1984 « La séparation de l’école et de l’Etat »

Les menaces sur la liberté scolaire se précisent. Elles provoqueront la manifestation géante de juin. « Séparer l’école de l’Etat, c’est mettre fin à la prétention de l’Etat de s’occuper de l’éducation des enfants à la place des familles, c’est rendre aux parents la totale liberté de choix de l’école».

 

N°60, 11 octobre 1985 « Le Paradis soviétique » Reagan est au pouvoir depuis quatre ans, et le bouclier anti-missile a été mis en place, l’URSS est aux abois, et cherche de nouveaux soutiens. Gorbatchev mène une campagne de charme, il est reçu triomphalement à Paris.

« Nous, en France, dans l’histoire du chaperon rouge, c’est le grand méchant loup qu’on aime le plus… Les complaisances à l’égard de l’URSS sont une constate de la diplomatie française depuis 1945, elles sont autant de coupables faiblesses à l’égard du régime le plus inhumain de tous les siècles ».

 

N°68, 23 novembre 1985 « I.V.L. » « Interruption Volontaire de Libéralisme. Je propose cette expression pour rendre compte de l’évolution récente des idées en France. Avant même que de naître le libéralisme est tué dans l’œuf ». Et il ne naîtra jamais ! A quelques mois de « l’alternance », et au lendemain d’une catastrophique « croisière des libertés » (N°66 « Faire sortir le bateau du port ») ceux qui vont arriver au pouvoir commencent à prendre leurs distances par rapport au libéralisme « sauvage ». « Rien de saignant en 1986, parce qu’il y a 1988 à l’horizon, et qu’un engagement libéral trop visible aboutirait à compromettre les chances du futur président des Français en 1988 ». Et, de fait, rien n’a saigné, mais les élections de 1988 ont vu la victoire de François Mitterrand et le retour des socialistes.

 

 

N°196, 3 septembre 1989 « L’Europe de Compostelle » : tandis que la France retourne au socialisme, l’Europe de l’Est est en pleine effervescence. Après ses voyages triomphaux en Pologne, Jean Paul II rencontre les jeunes à Compostelle. « Ils sont en quête d’un message, ils le cherchent dans la religion, et le trouvent sans doute. Les esprits et les cœurs s’ouvrent à de nouveaux modes de pensée et de comportement. Le mouvement va, me semble-t-il, vers plus d’autonomie, plus de responsabilité individuelle, mais aussi plus de communauté, plus de liens dans la famille et dans la Cité. Aurions-nous enfin tourné la page des empires politiques et de l’assistance publique ? ».

 

N°206 10 novembre 1989 « La vérité vaincra ». Voilà qui est fait « La page du socialisme en Europe de l’Est est sans doute tournée… Ces sociétés répressives, parce que contraires à l’ordre naturel peuvent durer, hélas, plusieurs décennies, voire plusieurs siècles. Mais elles ne peuvent résister éternellement aux pulsions individuelles, elles ne peuvent survivre à leurs « contradictions internes ». Tôt où tard la vérité vaincra ». Le basculement des pays de l’Est laisse présager la « Fin de l’Europe politique » (N°207 17 novembre). « Allait-on vers l’Europe de Bruxelles avec ses politiques communes ou vers l’Europe de Bruges organisée par les seules forces du marché et de la concurrence ? » On pouvait à l’époque se poser la question, on se la pose toujours aujourd’hui, sauf à craindre que l’on soit plus près de Bruxelles que de Bruges (référence au fameux discours de Bruges de Margaret Thatcher.

« Et l’URSS ? » (N°208, 24 novembre). Il faudra deux ans aux Russes pour arriver à la dissolution du Parti Communiste de l’Union Soviétique (21 Août 2001).

 

 

N°209, 8 décembre 1989 « Mon grand père immigré ». Retour à la France, où les grands problèmes de société ne trouvent évidemment pas de solution du côté des socialistes. On commence à débattre sur l’immigration, et Michel Rocard veut donner aux immigrés des droits nouveaux, pour les mieux intégrer dans la société française. « En fait ils multiplieront les candidats à l’immigration en France… Vient-on en France pour travailler ou pour y bénéficier de la protection sociale et des droits sociaux offerts par l’Etat Providence ? »

 

La suite du feuilleton au prochain numéro, nous avons retracé environ un tiers du chemin parcouru en 23 ans. Quelque chose de nouveau ?

Jacques Garello
Le 21 Juin 2004

 
 

 


 

 

Spécial n°800