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Seuls les souverainistes ont ici une position
claire : ils veulent que le pouvoir continue à s’exercer pour l’essentiel
au niveau national, quitte à ce que certains abandons de compétence soient
consentis dans des domaines précis et pour des périodes limitées. C’est
l’« Europe des patries ». On comprend qu’ils se préparent à
voter non, puisque le projet actuel conduit bien à l’émergence d’un pouvoir
politique européen. Mais quel pouvoir ?
Les « européistes » les plus convaincus
clament leur attachement à une Europe intégrée dans laquelle les souverainetés
nationales seraient progressivement dissoutes. L’Europe « supranationale »
se substituerait ainsi aux Etats-nations. Je
ne pense pas qu’un libéral puisse s’accommoder de cette perspective, car
si les Etats-nations sont déjà menaçants pour
les libertés individuelles qu’ils prétendent garantir, le danger est encore
plus grand avec un Etat unique, un pouvoir centralisé sans contrepoids
véritable.
Restent deux positions intermédiaires, facilement
confondues. L’une conduit à l’Europe fédérale. Elle consiste à partager
le pouvoir entre l’Union et les Etats-membres.
Certaines compétences sont fédérales, d’autres nationales, d’autres « communes ».
Il y a déjà une certaine approximation à introduire ce troisième type :
n’y a-t-il pas risque de conflit, de double emploi ? Le même type
de confusion existe entre les deux autres types. Par exemple la souveraineté
fiscale paraît sauvegardée. Mais l’organisation du marché et la concurrence
sont, elles, de la responsabilité de l’Union. C’est un excellent prétexte pour crier au « dumping
fiscal » ou à la « concurrence fiscale dommageable » et
pour vouloir imposer aux Etats une harmonisation dont nombre d’entre eux
ne veulent pas. De même, la « politique de l’emploi » conduirait
à contrôler les budgets votés par les différents parlements nationaux.
La seule frontière nette ne saurait se déduire
que du principe de subsidiarité, l’Union n’intervenant
qu’en cas de défaillance des Etats-nations.
Ainsi le pouvoir politique de l’Europe serait-il cantonné au seul domaine
où il pourrait être utile : fournir des services publics européens
à meilleur coût que les services publics nationaux (la défense et la police
pourraient entrer dans ce cadre). Mais les auteurs du projet de traité
ont donné une lecture extensive du principe, ils ont voulu aller plus
loin, et ils ont chargé la barque du pouvoir européen : en particulier
il doit veiller à la protection sociale et environnementale des Européens.
Quels contrepoids à ces débordements vraisemblables ?
On évoque ici d’abord les procédures de vote au sein du Conseil, ensuite
le Parlement, enfin le referendum d’initiative populaire.
Les procédures de vote ont été calculées pour
équilibrer les intérêts des grands et petits pays au sein du Conseil.
Mais à 27, la solution des conflits sera soit impossible (et l’exécutif
européen, ainsi paralysé, aura démontré son inutilité) soit soumise au
jeu d’alliances, un jeu dans lequel les Français croient disposer d’atouts
maîtres mais seront en fait perdants face à l’Angleterre et aux pays de
la Nouvelle Europe. Quand nos leaders politiques laissent entendre aux
électeurs que l’Europe ira là où la France veut la mener, ils ressemblent
à la grenouille de la fable.
Le Parlement serait-il l’élément stabilisateur
du système, apportant la touche démocratique et fédérative ? Je ne
crois pas que l’on ait comblé le « déficit démocratique » de
l’Europe simplement en instituant une assemblée plus nombreuse, aux prérogatives
élargies. Les citoyens ont déjà du mal à contrôler leurs propres élus
au niveau national, comment exerceraient-ils la moindre pression sur des
députés aussi éloignés qu’inconnus ? Si pression il y a, elle sera
celle des groupes corporatifs organisés au niveau européen –comme les
syndicats- qui auront l’aubaine de tenir sous leur coupe des parlementaires
qui ne refuseront ni les réglementations nouvelles, ni les impôts européens
nouveaux.
Enfin le referendum d’initiative populaire,
qui a la sympathie des libéraux, ne sera guère
utilisable, sinon par les mêmes groupes de pression, car les coûts d’une
campagne référendaire croissent avec la taille de la circonscription considérée.
Il reste ainsi une dernière piste à explorer :
celle de la confédération, c’est à dire d’une fédération à géométrie variable, chaque pays
se réservant à tout moment la possibilité de reprendre ses compétences
nationales. C’est ce que prévoit le projet de traité, qui institue un
« droit de sécession » lui aussi sympathique aux libéraux. Mais
il est difficile de s’évader d’une mosaïque politique dans laquelle on
est si fortement imbriqué. Les Anglais en ont fait l’expérience à
propos de leurs cotisations à la PAC : ils vont devoir payer.
En fin de compte, je trouve qu’il n’y a aucune
façon satisfaisante d’organiser le pouvoir politique de l’Europe et de
le maîtriser. Je me pose la question : était-il nécessaire d’avoir
un pouvoir politique européen ? La meilleure défense contre le pouvoir
c’est de ne pas l’instituer.
Le Président veut me rassurer en disant que
cette Constitution est la fille de 1789 plus que de 1989. L’histoire de
la Révolution Française m’apprend que très tôt elle a viré à la dictature.
Pour ma part je préfère la référence à 1989 et à la chute du communisme.
Les peuples ont secoué le joug du totalitarisme du Kremlin, ils aspirent
aujourd’hui à la liberté. Le constructivisme, cette erreur fatale »
(HAYEK) nous ramènerait-il en arrière ? Je le crains.
Jacques Garello
Le 9 Mai 2005
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