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Elle est bien plus séduisante que la précédente :
dépensez tout votre argent, et vous en aurez davantage encore, la croissance va
repartir et le chômage va disparaître. Le mérite spécifique de Nicolas Sarkozy est
de présenter la vieille lune keynésienne sous un emballage nouveau. Et ici il
voit juste : les Français aiment leurs enfants et leurs petits-enfants, ils
sont attachés à la notion de patrimoine familial, alors que la rapacité du fisc
et le droit successoral détruisent les fortunes, grandes et petites, et réduisent
la liberté de disposer de son bien au bénéfice de ceux que l’on aime. L’emballage
est libertifère, même si le contenu est liberticide. Or donc, notre bien aimé ministre de l’Economie, pour lequel j’ai de la sympathie à plus d’un égard,
vient d’inciter les Français à faire donation à leur progéniture d’une somme de
20.000 Euros en exonération fiscale complète. Ce n’est libéral qu’à moitié, puisqu’il
faudrait en toute logique libérale exonérer toutes les libéralités, quelles qu’elles
soient. Mais c’est surtout le « mode d’emploi » qui me laisse pantois. Nicolas Sarkozy nous explique en effet que
les personnes âgées ont tendance à trop épargner, ce qui est mauvais pour l’économie,
tandis que ces braves jeunes gens vont s’acquitter du devoir citoyen qui consiste
à dépenser. Voilà de la bonne éducation : montrer aux jeunes qu’ils doivent
avoir les mains percées, non par esprit de jouissance, mais par souci de la croissance
globale et par solidarité avec les chômeurs. Il est inutile de dire qu’il s’agit d’une fable,
dont la moralité est à l’opposé de celle du « Laboureur et ses enfants ».
Le laboureur cher à La Fontaine : « travaillez, prenez de la peine ».
Le laboureur de Bercy : « dépensez, prenez du plaisir ». La fable commence par l’idée saugrenue que
les Français épargneraient trop. Il est vraisemblable que s’ils étaient libres
de leurs revenus et de leurs placements, ils épargneraient encore davantage, parce
qu’ils ont le réflexe naturel de se garantir contre la disparition progressive
de leurs « droits sociaux » : demain moins de retraite, moins de
remboursements de soins et de médicaments. Quand la protection « sociale »
est en faillite, le relais est pris par la précaution individuelle et familiale.
Va-t-on reprocher aux quinquagénaires de prendre des dispositions pour échapper
à l’explosion de la Sécurité Sociale ? La fable continue avec l’incitation à la dépense
des jeunes. Va-t-on leur donner l’habitude d’attendre la manne familiale, puis
la manne de l’Etat ? Ne serait-il pas
préférable de les inciter à travailler pendant l’été ou
même pendant l’année scolaire pour s’acheter leur première voiture, ou leur première
chaîne, ou pour faire leur premier voyage à l’étranger ? Pourquoi les propulser dans le monde illusoire
du court terme, qui exclut l’épargne et la prévoyance et prône le « carpe
diem » ? Et que se passerait-il si quelques jeunes égarés se mettaient,
eux aussi, à épargner stupidement, parce qu’ils auraient déjà compris que leur
illusoires « droits sociaux » vont se dissoudre dans l’héritage de la
dette publique et des derniers vestiges de la répartition ? Il serait d’ailleurs intéressant de suggérer
à notre ministre des Finances de calculer les droits de succession sur l’héritage
net, en déduisant des actifs patrimoniaux hérités de la famille le passif social
hérité de l’Etat et de la Sécurité Sociale. Cela équivaudrait
à supprimer purement et simplement les droits de succession, comme l’horrible
Berlusconi l’a d’ailleurs réalisé en Italie. Comme beaucoup de Français, j’attends de Nicolas
Sarkozy, sinon du gouvernement, qu’il cesse enfin de prendre ses compatriotes
pour des demeurés. Qui peut penser sérieusement qu’en dépensant l’argent on devienne
subitement plus riche ? Vivre au dessus de ses moyens a toujours entraîné
la ruine. Ce qui est vrai dans la micro-économie du ménage ou de l’entreprise
l’est aussi au niveau macro-économique, en dépit des élucubrations de Malthus,
Keynes et Marx. Car Marx est aussi au rendez-vous : fidèle à Malthus il expliquait
que le capitalisme devait disparaître parce que l’argent allait aux riches qui
épargnaient trop et pas assez aux pauvres qui eux avaient besoin de dépenser.
Lutte des classes, conflit de générations, même combat : il faut exproprier
les patrons et pousser le grand’père dans les orties.
Il est vrai que mes propos sont ceux d’un grand’père
dépensier. Jacques Garello
Le 10 Mai 2004 |