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![]() | Puisque cette Lettre vous parviendra à la veille
de la Fête du Travail, parlons-en. C’est d’ailleurs un sujet qui ne me fatiguera
pas : il faut économiser son travail, c’est une chose précieuse. Vous me
pardonnerez sans doute cette poussée de fainéantise, et la masse de banalités
que je vais vous asséner. Mais je n’ai pas voulu non plus user vos méninges, vous
avez besoin de tous vos moyens pour défiler le 1er Mai aux côtés de
vos camarades syndiqués. Le travail punition, rédemption, création ?
Voilà déjà une interrogation décisive. « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » :
le travail est souvent pénible, il nous fait suer. Il est la punition de l’homme
coupable du péché originel : au lieu d’un paradis sur terre, d’un monde d’abondance,
nous voici condamnés à la rareté, c'est-à-dire à l’économie (« l’économie
d’abondance » n’existe que dans les utopies). « Travaillez, prenez de
la peine » : nous n’y coupons pas. Nous pouvons en tirer une première
leçon : sachons accepter l’effort, car nous n’en serons jamais dispensés,
il y aura toujours quelque rareté qui guette l’être humain, éternel insatisfait.
Le travail ne cesse que lorsque le besoin disparaît. | |||||||||||||||
| Il est vrai, comme disait Bastiat, que depuis qu’ils
ont été condamnés à gagner leur pain, les hommes ont aussi cherché à le gagner
à la sueur du front des autres. Mais est-ce possible aujourd’hui, se demandait
le grand économiste français ? Pendant de nombreux siècles, l’esclavage était
une solution efficace, mais il est aujourd’hui aboli. Le vol est toujours pratiqué,
mais il est dangereux, risqué et réprimé. Il ne reste, disait Bastiat, qu’un seul
moyen simple : l’Etat, « cette fiction sociale à travers laquelle tout
le monde cherche à vivre aux dépens de tout le monde ». Il est vrai que la
pratique de la redistribution, base de la société d’Etat Providence,
permet aux uns de profiter sans effort du travail des autres. La France
est devenue un pays où prospèrent privilégiés et parasites, entretenus avec nos
impôts, vivant de notre activité. Se priver du travail est pourtant un mauvais calcul.
Dans la vision chrétienne dominante à partir du Haut Moyen Age, l’homme au travail
trouve dans son activité l’occasion de racheter le paradis perdu, de démontrer
son aptitude à faire autrement, à se libérer de son enveloppe de pécheur, et à
œuvrer pour son salut. Le travail devient rédempteur, il redonne à l’homme sa
dignité. Il est vrai qu’un être humain sans travail a un sentiment d’exclusion :
il ne participe pas à la vie commune, il ne peut exprimer son talent, il a perdu
son droit naturel à l’initiative. Il a vite le sentiment d’être à charge, de ne
pas être au niveau. C’est sûrement ce qu’il y a de plus dramatique dans le chômage,
car s’il y a quelques chômeurs « professionnels », dont le travail consiste
précisément à vivre du travail des autres, la grande majorité des chômeurs n’aspire
qu’à retrouver un emploi qui lui redonnera sa place dans la société, dans l’entreprise,
dans la famille. Le chômage est un scandale public, car d’une part il a pour origine essentielle les interventions
publiques, et d’autre part il existe des moyens éprouvés de l’éliminer. Le travail dont est privé le chômeur est l’occasion
de créer, il traduit la vocation des hommes à « dominer la terre »,
c'est-à-dire à vaincre les raretés pour satisfaire les besoins humains. Créer
de la richesse, c’est aller au devant de ce que veulent les autres, et l’échange
est la base de l’économie : il met en œuvre les complémentarités entre tous
les talents individuels. Dans l’échange le travail des uns se coordonne avec celui
de autres grâce aux signaux de rareté ou d’abondance émis par le marché à travers
les prix et les profits, signaux captés par les entrepreneurs, véritables coordonnateurs
des activités destinées à l’échange. Le travail devient ainsi service. Créer c’est
rendre service aux autres. J’aime bien ce slogan publicitaire : les besoins
des uns font le travail des autres. De ces visions
du travail, peut-on en déduire que la « valeur travail » est la seule
qui soit, peut-on en venir à un « travaillisme » très à la mode ? Voilà
une autre interrogation décisive. En fait,
« le travail » est un terme ambigu. N’est pas travailleur seulement
« celui qui travaille » (le salarié par opposition au patron, le retraité
par rapport à l’actif, l’actif par rapport au chômeur). Nous sommes tous des travailleurs,
en ce sens que nous menons tous une action humaine en relation avec les autres.
Le travail n’a pas une valeur intrinsèque, il ne prend de valeur que par sa destination :
faire quelque chose pour les autres. Le marxisme
et le travaillisme ne connaissent que deux statuts sociaux : celui du travailleur
prolétaire et celui du capitaliste bourgeois. La lutte est engagée entre eux,
ce que gagne l’un est perdu par l’autre : aliénation, exploitation, paupérisation.
Leur erreur vient des économistes classiques anglais du XIXème siècle : un
bien n’aurait de valeur que par le nombre d’heures de travail qu’il a coûté. Cette
valeur travail serait donc objectivement mesurable. L’école française et notamment
Frédéric Bastiat, a considéré la valeur d’un bien comme purement subjective, dépendant
des besoins respectifs de celui qui le produit et de celui qui le consomme, et
ne pouvant être révélé que dans les termes de l’échange. C’est le service échangé
qui fait la valeur, pas le travail. La rareté est toujours subjective et circonstanciée.
Un verre d’eau pure a plus de valeur à Tombouctou qu’à Evian, et à Evian même
il a plus de valeur pour quelqu’un qui a soif que pour quelqu’un qui vient de
boire. Ainsi le
1er Mai devrait-il être considéré comme la fête du service, ou la fête
du marché. On considérerait peut-être enfin l’économie pour ce qu’elle est vraiment :
non pas une lutte, mais une mutualité. Fin de mon travail.
Jacques Garello
Le 20 avril 2009
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