A mon sens,
nous avons rarement connu campagne plus équivoque que celle-ci. Les deux candidats
« majeurs » se sont épuisés à capter les voix des candidats « mineurs »,
tandis que les marginaux s’effondraient globalement. Arlette, Olivier, José, Marie-George,
Dominique, Gérard : ils n’ont eu d’autre issue que de se rallier instantanément
à Ségolène, tant est farouche leur haine de Nicolas.
Capter les
voix des autres a conduit Nicolas SARKOZY tantôt à se « droitiser »
sur les thèmes sécuritaires et patriotiques, tantôt à se« gauchiser »
sur les thèmes sociaux chers à BORLOO. De son côté, Ségolène ROYAL s’est empressée
de donner des gages aux nouveaux amis de l’extrême gauche et aux mammouths du
PS, tout en exploitant l’ouverture vers BAYROU suggérée par ROCARD et KOUCHNER.
La joute
électorale ne nous a donc rien appris, si ce n’est que les pêcheurs jettent leur
filet là où il y a du poisson, sans trop respecter les zones de pêche. Les économistes
théoriciens du « public choice » ont scientifiquement établi cette loi
du jeu électoral : prendre les voix en dehors de son propre terrain.
Peut-on retenir
pour sérieuse et durable la percée de François BAYROU ? J’ai dit la semaine
dernière mon scepticisme à l’égard de la reconstruction d’un centre en France.
D’abord parce que la machinerie électorale va conduire la plupart des cadres UDF
à s’entendre avec l’UMP et pour certains à se rallier ouvertement à Nicolas SARKOZY
(comme le maire de Rouen l’a fait tout de suite). L’annonce de la création d’un
Parti Démocrate présentant des candidats à toutes les élections est courageuse,
mais assez irréaliste compte tenu du mode de scrutin et des institutions de la
V° République. Ensuite parce que le centre, même quand il se dit « chrétien-démocrate »
a échoué partout en Europe, et notamment en Italie, sa terre d’origine. Enfin
parce que le centre est un non-choix, bien mal venu à l’heure où des choix décisifs
s’imposent. Pour l’instant François BAYROU est toujours dans la joute.
Mais on va
bientôt passer de la joute aux réalités. Les réalités ce sont celles de l’environnement
international, de la mondialisation qui n’a pas retenu son souffle pour attendre
le verdict des Français, de l’Europe qui n’a aucune envie de s’aligner sur l’exception
française. Les réalités, ce sont celles de la croissance remarquable de l’économie
mondiale, entraînant une concurrence accrue, et des délocalisations croissantes
si rien n’est fait par les futurs dirigeants pour rendre la France favorable aux
entrepreneurs. Les réalités, ce sont celles de l’explosion de notre système social,
les retraites et l’assurance maladie en cessation de paiement.
Vont-ils
se rendre à ces réalités ? Ici la proximité de nos deux candidats est frappante.
Tous deux veulent « sauver la Sécurité Sociale », et n’ont pas tari
d’éloge sur notre système de santé, ou sur la répartition. Tous
deux entendent protéger les Français contre la concurrence déloyale des étrangers,
contre les délocalisations. Tous deux font l’impasse sur la réforme de l’Etat,
sa place dans la société, et son organisation administrative et territoriale.
Peut-être
la joute ne pouvait-elle se situer sur ces terrains, trop glissants, et au lieu
de dire la vérité sur la France d’aujourd’hui les deux « majeurs » ont
agité les peurs et promis de les apaiser.
Dans sa conférence
de presse, François BAYROU a clairement identifié les périls qui menacent la nation :
crise de la démocratie, crise de l’affrontement social, crise de la stagnation
économique, crise des déficits et de la dette. C’est cette lucidité qui lui a
valu sans doute plusieurs millions de suffrage. Mais il a engagé son électorat
dans une impasse, parce qu’il n’a pas compris que l’origine de ces crises est
unique : l’étatisation du pays.
Les réalités
vont donc nous ramener à ces crises, et ici de deux choses l’une : ou bien
on poursuit dans la chimère de l’Etat Providence, et du pouvoir politique qui
règle les affaires du pays, ou bien on ouvre la porte au rêve. Nicolas SARKOZY
a évoqué « le rêve français ». Le rêve, pour moi, c’est de sortir du
cauchemar dirigiste jacobin, de fuir la technocratie et la syndicratie, de rendre
aux Français leur joie de créer, de travailler, leur possibilité d’exprimer leur
talent, c’est de restaurer l’éducation publique, la famille, de protéger la vie,
la propriété et la dignité des personnes.
Procédons
par ordre : on va passer de la joute à la réalité. Puis face à la réalité
on aura le choix entre l’explosion et le rêve. Si Ségolène ROYAL était élue, on
pourrait aller directement à l’explosion. Mais si Nicolas SARKOZY est président,
le rêve ne se réalisera pas tout seul, il faudra pousser un peu !