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L’ETAT DES SYNDICATS |
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Je ne veux pas m’interroger sur la santé des syndicats : ils sont en bon état, plus présents, plus florissants et plus médiatisés que jamais. Je veux plutôt commenter la place qu’ils occupent dans la vie économique et politique française, et souligner que la France s’est peu à peu donnée des institutions et des mœurs qui mettent l’Etat sous la coupe des syndicats, alors que paradoxalement les syndicats ne vivent que de l’Etat. |
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Les syndicats ont colonisé
l’Etat. Je ne sais trop comment se terminera l’épisode lamentable du CPE,
mais le rôle que les leaders syndicaux y auront joué a déjà mis en évidence
que notre pays vit une vraie crise institutionnelle. A la différence de
ce qui s’est passé dans les banlieues, et à la ressemblance de ce qui
s’est passé en 1995, en 1986 et en mai 1968, la pression de la rue a été
exploitée et entretenue par les mots d’ordre lancés par les syndicats.
Et c’est cette pression qui a conduit le Président de la République, pourtant
« gardien des institutions », à prendre une décision pour le
moins incongrue : promulguer une loi en demandant qu’elle ne soit
pas appliquée. Premier signe d’un naufrage juridique et politique. Le
deuxième signe aura été de demander aux sénateurs et députés de reconnaître
qu’ils ont voté un texte inacceptable ou imbécile, ou les deux. Où sont
les « représentants du peuple » ? Où est le « législateur
suprême » ? Qui fait la loi ? Le Président, qui peut la
vider de son contenu, le Premier Ministre qui abuse du 49-3, les manifestants,
les syndicats qui en exigent le retrait ? N’importe qui sauf les
parlementaires ! Le troisième signe, le plus inattendu, c’est que
le même Parlement, domestiqué, ridiculisé, est réduit à la portion congrue
d’un parti, fût-il celui qui détient une imposante majorité à l’Assemblée
et au Sénat. En d’autres termes, la loi n’est pas votée par le Parlement,
mais par la majorité parlementaire ; ce qui est arithmétiquement
exact, mais ce qui est anti-constitutionnel, parce qu’une fois votée une
loi est celle de la République, et non d’un parti. Enfin, le dernier signe
c’est que ce croupion de Parlement est appelé à négocier avec les syndicats
pour concevoir une nouvelle loi. Voici donc un législateur de plus :
l’initiative de la loi est désormais partagée entre syndicats et élus
du peuple ! Les signes ne manquent
donc pas, qui attestent d’une crise de la démocratie, devenue une véritable
« syndicratie », suivant l’heureuse expression de mon ami Gérard
Bramoullé. Qui t’a fait duc ?
Qui t’a fait roi ? Qui a mis l’Etat entre les mains des syndicats ?
On peut évoquer le rôle
des médias, ou le jeu des politiciens – la droite a peur, la gauche pousse.
Mais ce sont les rapports paradoxaux entre les syndicats et la loi qui
expliquent la puissance syndicale aujourd’hui. Paradoxe, parce que les
syndicats sont à la fois hors-la-loi et dans-la-loi. Ils sont hors la loi, puisqu’ils
ne respectent ni les biens ni les personnes que l’Etat est supposé protéger.
Ils empêchent les gens de circuler et de travailler. Ils poussent les
jeunes à bloquer les universités, et les syndicalistes de l’Education
Nationale poussent lycéens et étudiants à l’émeute. L’agitation a été
entretenue et amplifiée par des grèves aussi inattendues et illégales
que nuisibles : est-ce que les contrôleurs du trafic aérien ont quelque
chose à voir avec le CPE ? Et les cheminots ? José Bové a défendu
avec talent la thèse que le droit commun et pénal s’arrête aux portes
du leader syndical : il n’est pas hors la loi, il est au-dessus de
la loi. C’est la négation même de l’état de droit qui suppose, comme disait
HAYEK, l’isonomie, c'est-à-dire la même règle pour tous, qu’il soit président
de la République ou leader de la CGT. Nos syndicalistes font exception
à la loi commune, ils bénéficient d’une loi privée, cela s’appelle un
privilège. Mais pourquoi ce privilège,
maintenant élevé à la dignité de « droit
acquis » ? C’est que les syndicats sont sensés exprimer la volonté
des travailleurs. Et ce postulat, c’est la loi, la loi la plus officielle,
le Code du Travail, qui l’établit. En fait, la « représentativité »
des syndicalistes français ne doit rien au vote : les « travailleurs »
leur ont enlevé de longue date toute légitimité, car ils refusent de voter
pour des syndicats de ce type (plus de 80 % d’abstentions dans la plupart
des élections « sociales » dans les entreprises privées ) et ils refusent surtout d’adhérer à un syndicat :
moins de 5 % dans le secteur privé, et 18 % dans la fonction publique.
C’est donc une infime minorité qui parle au nom de l’ensemble des salariés.
Mais il en est ainsi parce que le Code du travail a d’une part défini
les critères aberrants de représentativité au niveau national (impossible
de créer un nouveau syndicat en dehors des cinq « grands »),
d’autre part reconnu le monopole de représentation du personnel (lois
Auroux), et enfin donné une préséance ahurissante à la convention collective
sur le contrat personnel. Les rapports juridiques dans le monde du travail
ne sont plus contractuels, mais négociés, régis par les rapports de force,
c'est-à-dire politiques. Derrière le CPE, c’est le principe de la liberté
contractuelle que combattent aujourd’hui les syndicats. Ils sont parfaitement
lucides : si la liberté du travail était reconnue dans notre pays,
il n’y aurait plus de place pour ces leaders syndicalistes qui gouvernent
la France. Ils gouvernent à leur profit personnel, et au détriment des
Français, qu’ils sont en train de ridiculiser aux yeux du monde entier
– passe encore – mais surtout en train de ruiner. Ils sont aussi en train
de pourrir la jeunesse, et cela me paraît être le plus triste de l’affaire.
En France il faut absolument remettre les syndicats à leur place, et l’Etat
à la sienne : qui aura le courage de le faire ? Jacques
Garello
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