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Or ce qui
s’est passé il y a quinze jours avec l’affaire des textiles chinois me
paraît donner un éclairage saisissant.
Nous n’avons
eu que protestations contre l’invasion des produits importés de Chine,
dont la vente chez les « grands distributeurs » a été multipliée
par dix, cinquante ou cent en un peu moins d’un an. Voilà qui nous vaudrait
cent cinquante mille chômeurs dans l’industrie textile française, et peut-être
un million et demi en Europe. Aux yeux de certains, il y a là une raison
majeure de dire oui au referendum constitutionnel : une Europe politiquement
unie aura la capacité de ramener les Chinois à la raison.
De là à en
déduire que voter oui c’est mieux protéger nos producteurs, il y a un
pas que n’ont pas manqué de franchir de nombreux hommes politiques, membres
de notre gouvernement en tête. Il y a donc une part du voile qui tombe,
mais une part seulement.
La part qui
tombe, c’est la préférence pour l’« Europe forteresse » et le
rejet du libre-échange chaque fois que les producteurs européens sont
concernés. Cette dernière précision est d’ailleurs inutile : tandis
que les consommateurs tirent toujours avantage de la liberté du commerce
et de la concurrence, les producteurs savent qu’il s’agit d’une menace
pour eux, car c’est bien l’aiguillon de la compétitivité qui force les
producteurs à s’aligner sur les niveaux de qualité les plus élevés et
de prix les plus bas. A terme, tout le monde y trouve son compte, car
le pouvoir d’achat dégagé pour le consommateur grâce à la baisse des prix
lui permet d’acheter autre chose, c'est-à-dire de fournir des débouchés
pour d’autres producteurs.
Mais il est
clair que les dirigeants politiques ne l’entendent pas de cette oreille.
Ayant une préférence naturelle pour le court terme et les échéances électorales
les plus proches, ils persuadent les producteurs qu’ils peuvent les défendre
efficacement contre les étrangers.
L’argumentation
est d’ailleurs bâtie comme un jeu de poupées russes, que je n’ose pas
appeler poupées soviétiques. En France les politiciens unanimes veulent
protéger les producteurs français contre l’Europe : voilà pourquoi
ils ont tous été anti-Bolkenstein. Mais les
mêmes politiciens appellent l’Europe au secours contre les Chinois.
Donc, à mes
yeux, le doute n’est plus permis : dire oui à la Constitution, c’est
dire non à la concurrence et à la mondialisation, c’est voter pour les
producteurs contre les consommateurs, pour les produits chers contre les
bons marchés, pour les situations acquises contre les performances, pour
la routine contre l’innovation.
Cependant,
il n’y a là que la partie émergée de l’iceberg européen. Car derrière
ce refus du libre-échange il n’ y a ni plus ni moins qu’un rejet plus
fondamental des lois du marché. De nombreux discours nous font croire
que le marché n’est bon que s’il est encadré. Mais encadré par quoi ?
Avec tous les libéraux de tous les temps, je suis évidemment d’accord
pour dire qu’un marché a besoin d’un cadre juridique approprié :
les contrats, la propriété, la responsabilité doivent être reconnus et
respectés. Mais l’encadrement auquel pensent nos prosélytes de la Constitution
n’est pas celui-là. Même si tous n’osent pas le dire, ils veulent que
le marché soit encadré par de bonnes et salutaires politiques européennes.
Jacques Delors le rappelait dès le traité de Maastricht : une Europe
politique n’a pas seulement pour ambition de fournir les biens publics
communs à plusieurs pays (comme la défense ou la diplomatie), mais aussi
de mener des politiques communes dans tous les domaines marchands, en
vue de « corriger » ou de « réguler » le marché. « Voter
pour l’Europe, c’est voter pour une généralisation de la politique agricole
commune ». Du traité de Rome et du passé européen, on reprend donc
ce qu’il y a de plus catastrophique, de plus injuste, de plus coûteux,
pour l’ériger en nouveau système, désormais applicable à tous les aspects
de la vie économique : politique industrielle, politique commerciale,
politique budgétaire, fiscale, politique de la concurrence, politique
de la recherche, de l’éducation, etc. Je pose
la question : en quoi la politique agricole a-t-elle aidé les Français ?
En dehors de quelques paysans professionnels de la subvention et des dirigeants
de la FNSEA, elle n’a créé qu’inadaptation et désolation dans les campagnes.
Quant aux consommateurs français, ils paient plus cher leurs produits
alimentaires, et doivent aussi payer plus d’impôts (50% du budget européen
passe à la PAC). Hier on faisait de même avec le charbon et l’acier (belle
réussite là aussi), demain ce sera le textile, le vin, les automobiles,
les produits chimiques, que sais-je encore…
Dans le projet
de constitution, les Français ont réussi à faire accepter (« sous
la pression des syndicats », précise Jack Lang) trois bases des futures
politiques communes : les droits sociaux reconnus aux travailleurs
(j’y ai fait allusion la semaine dernière), les services publics à la
française et l’exception culturelle. Dans les trois cas, il s’agit bien
de tourner le dos aux viles lois du marché pour rétablir dans sa pureté
le corporatisme français. Pense-t-on vraiment que cela résistera au temps
des discours électoraux ?
En réalité,
cette vision du futur européen est à la fois irréelle et mesquine. Ce
sont des arguties pour retarder l’échéance fatidique de la mondialisation,
et il n’y a guère que des Français pour y croire. Pas plus que la France
l’Europe ne peut tourner durablement le dos aux exigences et aux bienfaits
du marché. Libre à certains de prôner le développement durable, il n’y
aura pas de protectionnisme durable, et les manœuvres actuelles ne sont
que chinoiseries politiciennes.
Jacques
Garello
Le
23 avril 2005
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