LES CRAINTES ET LA PEUR
Les craintes sont révélatrices, la peur est aveuglante.
L’une est bienfaisante, l’autre débilitante. En France, nous passons des
craintes à la peur : de quoi s’alarmer !
Dans cette conjoncture marquée par le terrorisme
des bombes et, non moins, le terrorisme de la pensée, je crois nécessaire
d’insister sur la différence entre les craintes et la peur.
Les craintes sont hélas légitimées. Tout honnête
homme tant soit peu informé, cultivé et conscient a aujourd’hui de bonnes
raisons de craindre : crainte d’un « choc des civilisations »,
crainte du fanatisme, et dans certains pays comme la France, crainte pour
l’avenir économique immédiat (chômage, impôts, charges), et pour le futur
lointain (dette publique, retraites, patrimoine). Les craintes sont filles
de la vigilance, de la lucidité. Elles appellent des réactions salutaires,
tantôt des réformes profondes tantôt un retour aux sources et un sérieux
ancrage dans des valeurs morales et spirituelles. Face au désordre il
faut des innovations institutionnelles, face à la barbarie la réponse
est le courage des politiques et la fermeté des convictions. Mais c’est
plus facile à dire qu’à faire, et il semblerait que face à l’immensité
et à la nouveauté de la tâche les peuples, et ceux qui sont sensés les
éclairer, préfèrent la peur. Et, comme on dit, jusqu’à « mourir de
trouille ».
La peur envahit le quotidien. Elle s’installe là
où il y a de véritables craintes à nourrir, mais aussi bien là où il n’y
a aucune crainte à avoir.
Je fais un rapide inventaire, qui permet de classer
les étoiles de la peur. Peur de première catégorie : vous avez un
droit absolu à la peur de la grippe aviaire, du chikungunya
aujourd’hui, comme hier du SARS et de la vache folle. Peurs de deuxième
catégorie : l’amiante (défaite ici du Père La Victoire), les avalanches,
le réchauffement de la planète, la pollution de l’air et de l’eau, les
OGM, les hormones, et la plupart des médicaments qu’on vous prescrit.
Peurs de troisième catégorie : légitimes quand vous dépassez la vitesse
prescrite, quand vous construisez une piscine, quand monte votre cholestérol.
Peurs mineures : on admettra à la limite que vous soyez effrayés
par les émeutes, les rapts, la pédophilie et l’homophobie.
En revanche vos peurs sont infondées quand vous craignez une flambée de
communautarisme et de racisme, de fanatisme et d’intolérance. Ou simplement
quand vous vous promenez dans la rue ou prenez un transport public. Et
surtout n’allez pas avoir peur de la faillite scolaire, de l’analphabétisme
et de l’inculture. Pas de peur non plus pour la Sécurité Sociale, votre
couverture maladie et vos retraites. Enfin pas de peur pour les futures
générations et les dettes qu’elles auront à régler, ni pour les atteintes
à votre propriété ou à votre entreprise.
Je force le trait bien sûr, mais je voudrais souligner
à quel point la peur est à géométrie variable : il y a des peurs
médiatiquement et politiquement correctes, et d’autres qui vous seront
reprochées parce qu’elles passeront pour le seul reflet de vos opinions
personnelles, voire de votre idéologie.
La pathologie de la peur, pour paradoxale qu’elle
soit, est tout à fait explicable. Car la peur n’est pas là par hasard.
Elle est semée, cultivée par ceux qui en récolteront les fruits :
médias, corporations et pouvoirs publics.
Les médias se complaisent dans le catastrophisme,
parce qu’il fait recette. « Les bonnes nouvelles ne sont pas des
nouvelles ». La sacralisation de l’image ou de l’écrit fait le reste :
c’est vrai puisque les journaux l’ont écrit, puisqu’« ils l’ont dit
à la télé ». Voilà qui fidélise le lecteur ou le téléspectateur ou
l’auditeur. Songez au succès de la presse people et des réalités-shows…
Les corporations cultivent la peur du changement :
elles ne veulent pas perdre leurs privilèges. Il faut donc diaboliser
toutes les nouveautés, à commencer par la mondialisation. Demain il n’y
aura plus d’emploi, la liberté du travail c’est la précarité, la privatisation
crée une société à deux vitesses, il y a aura davantage d’injustice, d’exclusion.
Certes, les adaptations, sont toujours douloureuses, mais elles deviennent
ainsi des drames que nul ne saurait accepter. Pour moi, les vraies craintes
sont que les syndicalistes et autres porte-parole des privilégiés mettent
toutes les entreprises sur la paille, et épaississent les rangs des chômeurs,
tout en allongeant la note fiscale.
Ceux qui tirent l’avantage le plus clair de la peur
sont les pouvoirs publics : car ils ont mission de protéger les citoyens,
de leur garantir sécurité et tranquillité d’esprit. Naguère ils promettaient
le plein-emploi à travers les politiques de relance ; aujourd’hui
ils n’osent plus. Mais ils sont rassurants sur l’avenir des finances publiques
et de la Sécurité Sociale, alors même que la crainte majeure est celle
de leur explosion. Ils nous submergent de communiqués pour démontrer qu’ils
attendent les poulets de pied ferme, eux qui n’ont pas été capables de
protéger 15.000 personnes de la canicule, ni d’éviter le sang contaminé.
Ils proclament les progrès de la sécurité routière, mais minimisent l’insécurité
dans les cités et les lieux publics. Surtout ils disent maîtriser les
relations avec le Moyen Orient, contenir le fanatisme iranien et ses menaces
nucléaires, réaliser « l’égalité des chances » dans un pays
où l’intégration par l’école publique a été manquée, et où l’intégration
par le travail impossible, puisque nul n’est obligé de travailler pour
bien vivre.
L’Etat Providence était
né de la peur de la crise économique, du chômage et de « l’injustice
sociale ». Ayant fait la preuve de son impuissance dans ces domaines,
l’Etat Providence a eu la chance de voir naître de nouvelles
peurs, il les a souvent accompagnées et amplifiées, avec la double complicité
des corporations et des médias ; parfois même il les a créées. De
la sorte, il apparaît aux yeux des citoyens apeurés comme le seuls en
mesure de protéger la nation, mieux : le seul en droit de protéger
la nation, puisque le « principe de précaution » a été constitutionnalisé.
Hors de l’Etat, point de salut.
Pour ma part, j’évite le piège. Timeo Danaos et dona ferentes :
« Je crains les Grecs même quand ils font des cadeaux ». La
peur est le cheval de Troie du totalitarisme.
Que faire ? D’abord ne pas céder à la psychose :
« N’ayez pas peur » disait Jean Paul II. Ensuite opposer à la
peur résignée une résistance déterminée. Cette résistance porte un beau
nom : Liberté.
Jacques
Garello
Le 27 Février 2006
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