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En premier
lieu il a été rappelé opportunément, à mon sens, que la liberté d’expression
et la liberté religieuse ont constitué de grands progrès de civilisation,
et qu’elles sont allées de pair. L’histoire de
la liberté politique en Europe est jalonnée de conquêtes sur la censure,
qui au XVIIème siècle par exemple a frappé Descartes aussi bien que
Galilée. Les interdits, les autodafés, les emprisonnements n’ont pas découragé
ceux qui voulaient proclamer des idées voire des fois suspectes aux yeux
du plus grand nombre et du pouvoir politique. Plus récemment, c’est le
samizdat qui a ébranlé les régimes communistes et a préparé la libération
des peuples asservis.
En second
lieu il est clair que l’attaque contre la caricature de Mahomet a suscité
des réactions au-delà de tout ce que l’on pouvait imaginer ; surtout
si l’on tient compte du fait que les mêmes attaques, répétées et tout
aussi blasphématoires contre le Christ ou le Pape, ont laissé les foules,
les puissants et les juges, et surtout la grande presse, presque totalement
indifférents. Le Christ en croix représenté dans une nudité « agrémentée »
par « Libé » (juillet 2005), le drapeau nazi accolé à Pie XII
dans le film « Le Vicaire », la comparaison entre Hitler et
Benoît XVI : tout cela n’a pas déclanché de tempête au pays de la
déchristianisation, même pas chez ces gardiens de la moralité publique
que sont les gens du MRAP. La religion hébraïque n’est pas mieux lotie
que la religion chrétienne, et les propos blasphématoires qui accompagnent
les discours des ayatollahs de tous pays n’ont soulevé qu’une tiède réprobation
dans le monde. Le blasphème est donc à géométrie variable.
Mais la violence
aura été ici à sens unique : les hordes fanatiques ou fanatisées
par l’islamisme radical ont embrasé le monde entier, au nom d’une autre
liberté sans doute, celle de manifester.
Je reconnais
qu’il est difficile dans ce contexte de ne pas avoir l’esprit échauffé,
et qu’il est normal d’hésiter : qu’est-ce qui est le plus scandaleux,
de la caricature ou des réactions qu’elle suscite, que ce soit au nom
de la liberté d’expression ou du respect de la religion ?
Pour ma part,
je trouve une solution au dilemme en me reportant à la vraie nature de
la liberté. Car je crois que, tout autant que Mahomet, c’est la liberté
qui est aujourd’hui caricaturée. D’ailleurs les adversaires de la liberté
se livrent depuis des années, sinon des siècles, à cette caricature, en
assimilant purement et simplement liberté et laisser faire, liberté et
laisser aller.
Non, la liberté
n’est pas le droit de dire ou de faire n’importe quoi, dans n’importe
quelle circonstance, suivant la seule volonté d’individus isolés ou en
groupes. La liberté a une double limite : juridique et ontologique.
La limite
juridique naît de la nécessité de concilier liberté personnelle et vie
sociale. Des individus ne peuvent vivre en société sans respecter des
règles qui définissent les comportements mutuels. Avoir des droits individuels
signifie aussi avoir des devoirs à l’égard des autres individus. « La
liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ». Au nom
de ma liberté je n’ai pas le droit d’attaquer les autres, de leur faire
subir une coercition physique ou morale. Et, si c’est le cas, si j’ai
abusé de ma liberté en portant dommage à un autre, j’engage ma responsabilité.
En d’autres termes, il n’y a pas de liberté sans responsabilité. Qui met
en œuvre cette responsabilité ? Certainement pas des foules ivres
de haine, mais des juges ou des arbitres se prononçant au
vu de règles de droit instituées par l’ordre social spontané. En la circonstance
les journalistes doivent accepter d’avoir à rendre des comptes à ceux
qu’ils atteignent dans leur foi ou dans leurs intérêts. La liberté exige
le respect des personnes humaines. Elle ne signifie pas la totale impunité
ni pour la provocation ni encore moins pour le blasphème. Il fut un temps
où ceux qui s’adressaient au grand public à travers leurs écrits, leurs
discours ou leurs œuvres d’art, avaient assez de respect de leurs contemporains
pour ne pas dépasser les limites de la décence. Mais qui se soucie de
décence et de tempérance à l’heure actuelle ? Le drame, c’est que
l’on met au passif de la liberté ce laisser aller généralisé, alors même
qu’il est négation de la liberté.
A ce sujet,
on devrait se rappeler que la liberté a une limite ontologique. La liberté,
pour quoi faire ? Je suis de ces libéraux qui soutiennent – contre
d’autres libéraux d’ailleurs – que la liberté n’est pas une valeur absolue.
Elle a son origine dans la nature de l’être humain, qui confère à toute
personne une dignité spécifique, mais elle est également ordonnée à cette
dignité. La liberté nous est donnée pour que nos actions nous portent
vers un peu plus d’humanité, un peu moins de bestialité. Nous sommes libres
de nous dépraver, de salir et de meurtrir. Mais nous sommes libres de
nous élever, de créer et d’aimer. Si la liberté n’est pas éclairée par
la « civilisation de l’amour », elle fait retourner l’homme
et la société à l’état de barbarie : la vie devient chaque jour un
peu plus inhumaine, la loi sera bientôt celle de la jungle – retour au
chimpanzé. Ceux qui travaillent sans cesse à semer la haine et à combattre
l’amour nous donnent une caricature de la liberté. C’est finalement aussi
grave que la caricature de Mahomet.
Jacques
Garello
Le 13 Février 2006
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