|
Telle a été du moins la doctrine de l'Eglise depuis Saint Augustin et
Saint Thomas d'Aquin, les deux grands théoriciens
de la "juste guerre". Et il reste quelque chose de cette doctrine
aujourd'hui, même si les formes de la guerre ont fortement évolué au XX°
siècle.
L'Eglise se résignant à la réalité des guerres,
véritables négations de la loi d'amour du Christ, a cherché à en limiter
le nombre et les barbaries. A une époque où elle jouissait d'une autorité
morale sur l'ensemble du monde connu, elle a dénoncé ceux qui songeraient
à mener des guerres "injustes" (Saint Thomas, en vertu du principe
de négativité, définit ce qui est contraire au bien plutôt qu'il n'impose
une conception du bien).
L'injustice d'une guerre s'entend de la façon dont elle est déclanchée,
et de la façon dont elle est conduite : ad bellum
et in bello
. Ad bellum, ce qui ne peut jamais légitimer
une guerre, c'est une volonté d'étendre son territoire, et/ou de renforcer
la puissance politique d'un souverain. Au fond, la guerre se ramène à
un réflexe de légitime défense contre un envahisseur ou un conquérant.
In bello, ceux qui font la guerre doivent d'abord ne s'en prendre
qu'aux combattants, aux agresseurs, et non à la population civile (ce
que nous appelons aujourd'hui les "dommages collatéraux" est
à condamner). Ils doivent encore respecter une proportionnalité entre
les moyens et la violence de la riposte d'une part, et l'intensité de
l' agression et des dommages d'autre part. Enfin, ils engagent leur responsabilité
pour tous les actes commis contre des civils, ou en dehors de ce qui est
légitimité par cette proportionnalité.
Ce corps de doctrine s'est progressivement enrichi au long des siècles,
débouchant sur ce que nous appelons le droit international public; mais
si le fonds n'a guère évolué, les difficultés rencontrées dès le début
sont toujours là, principalement celle-ci : qui peut dire si une guerre
est injuste ?
Le jugement de l'Eglise ne serait plus reconnu aujourd'hui. Faut-il recourir
à une autorité supérieure aux Etats, ou à un juge indépendant des Etats
? Les hommes politiques ont une préférence pour la première formule :
ils acceptent (en principe) de se plier aux sentences d'une autorité supranationale,
la SDN, ou l'ONU depuis 1946. L'avantage, pour eux, est de se retrouver
en milieu familier : celui de la diplomatie, celui des négociations entre
grandes puissances. Mais les Etats sont alors juges et parties. C'est
le scénario auquel nous assistons à l'heure actuelle, et la France s'y
tient. Les juristes feraient plutôt confiance à un juge ou une juridiction
dont l'indépendance à l'égard des Etats serait suffisante. En dépit de
son nom le Tribunal Pénal International ne répond pas à cette exigence
car le mode de désignation des magistrats obéit, là encore, à des considérations
diplomatiques.
La question de la légitimité d'une guerre demeure donc en suspens, et
chacun d'entre nous est laissé à son jugement personnel pour savoir si
en son âme et conscience la guerre lui paraît juste ou non. Mais ce jugement
n'a aucune valeur réelle, puisque l'objection de conscience est insuffisante
à amener un gouvernement à renoncer à une guerre injuste ou à déclancher
une juste guerre.
La difficulté vient encore de ce que les guerres prennent aujourd'hui
des formes nouvelles. Elles sont de moins en moins territoriales, et de
plus en plus idéologiques et mondiales. Elles ne se déroulent plus sur
un "théâtre des opérations", et leur déroulement ne se ramène
pas en avancée ou recul sur un front. Les ennemis ne sont pas localisés,
ils se diffusent partout dans le monde, et parfois au coeur même du camp
adverse. Dans ces conditions, la légitimité d'une guerre naît nécessairement
de la référence éthique qui l'inspire. C'est en termes de bien et de mal
que l'on doit l'apprécier. George W. BUSH a choqué beaucoup de personnes
en évoquant la lutte du bien contre le mal, mais peu d'Occidentaux ont
critiqué Ronald REAGAN pour avoir mené et terminé la lutte contre le mal
communiste.
L'erreur consiste à parler de guerre contre l'Irak, alors qu'il s'agit
d'une guerre contre le terrorisme, et d'une légitime défense de la civilisation
universelle contre des forces barbares qui, accessoirement, trouvent en
Irak soutien et encouragement. Et si la diplomatie française manque terriblement
de pugnacité dans cette affaire, c'est peut-être parce que nos dirigeants
craignent que la guerre s'installe chez nous, avec tous les ennemis de
l'intérieur désireux de détruire nos valeurs morales et spirituelles,
nos modes de vie et notre tradition de respect des droits individuels.
Faute de pouvoir les convertir ou les contenir, on feint de ne pas voir
qu'ils sont en guerre contre nous.
C'est peut-être à la lumière de ces réflexions que l'on pourrait abandonner
le pacifisme en forme de reniement, comme à Munich devant la peste brune,
et soutenir ceux qui se préparent à livrer une guerre qui ne semble pas
injuste ad bellum, et dont on peut espérer qu'elle
ne sera pas injuste in bello.
Jacques Garello
Le 10 Février 2003
|