|
Les prévisionnistes se décident enfin à dire la vérité
mais ils ne disent pas toute la vérité. La vérité c’est que l’inflation menace
et la France, et l’Europe, et les pays riches, et les pays émergents.
La vérité complète c’est que le retour actuel et visible de l’inflation, ce qui
se voit, n’est que la face visible d’un mal qui traîne dans l’air depuis le début
du XXIème siècle, ce qui ne se voit pas c’est le relâchement monétaire, c’est
le tournant politique, c’est la démission morale.
Des dérives qui s’articulent
et se renforcent, des poupées russes du déclin. Le relâchement monétaire est la dimension technique
du retour de l’inflation. Nous n’avons cessé, dans cette lettre, de nous étonner
de la politique menée par les grandes banques centrales, Federal Reserve en tête,
depuis quelques années. On avait rarement observé dans l’histoire monétaire des
taux d’intérêt réels aussi faibles, le produit monétaire aussi bon marché sur
une période aussi longue. Les banques centrales ont directement ou indirectement
soutenu les crédits à l’économie sans grand souci de rentabilité, donc sans sélection
des emprunteurs. Le pic a été atteint avec les subprimes, mais depuis longtemps
le dollar a perdu de sa valeur à cause des risques que le Trésor Américain et
ses déficits font courir à leur monnaie, et depuis longtemps les banques centrales
sont sensibles aux pressions des boursiers qui veulent payer moins cher les liquidités
dont ils ont besoin pour mener des spéculations audacieuses. Toutes les banques
ont maintenu artificiellement le taux d’intérêt à un niveau inférieur à ce qu’il
aurait dû être compte tenu de la croissance réelle des économies. On a laissé
filé la masse monétaire, et on a fabriqué de la monnaie à tout va. Nous citions
il y a quelques semaines le chiffre de 12%, marquant l’augmentation de la masse
monétaire émise par la Banque Centrale Européenne. « Plan d’irrigation en période
de déluge », disait Jacques RUEFF. Précisément nous voilà revenus à l’époque
où Jacques RUEFF, Milton FRIEDMAN et Friedrich HAYEK luttaient contre le laxisme
monétaire, auquel ils imputaient à juste titre la stagnation et le chômage croissant
vertigineusement, avec l’inflation, avec la masse monétaire. Au début des années
1980 les gouvernants de tous les pays atteints par l’inflation se sont rendus
à la raison. On a contrôlé enfin la masse monétaire, et l’inflation a miraculeusement
disparu, et la croissance est repartie – juste l’inverse de ce que voulaient les
keynésiens. Pour quelles raisons maintenant s’est-on à nouveau plongé dans la
facilité monétaire ? C’est qu’un tournant politique a été pris. Reportons-nous
seulement quelques années en arrière, par exemple au moment du traité de Maastricht
et des règles de Lisbonne. L’Europe en construction se donnait pour objectifs
de politique économique d’assurer la stabilité monétaire bien sûr, mais aussi
l’équilibre budgétaire et le remboursement ou la modération de la dette publique.
Peu à peu, les pays de l’Euroland se sont affranchis de ces disciplines. Les dépenses
publiques et les déficits budgétaires se sont multipliés, la dette publique a
gonflé, et finalement le laxisme monétaire est revenu, la BCE se révélant chaque jour un peu plus attaquée, suspectée
de vouloir un « euro fort ». Les gouvernements français ont été à l’avant-garde
de ce retournement politique, et mis en garde par leurs partenaires de l’Union,
ils sont allés de promesses en moratoires, et de déficits en dettes. Alors qu’il
y a quelques années on semblait s’orienter vers un recul du secteur public et
une libéralisation de l’activité économique, voici revenu le temps de la démagogie,
des contraintes et de l’écrasement fiscal. Cette évolution a épargné certains
pays européens, comme l’Angleterre, les Pays Bas ou l’Espagne,
mais l’Etat Providence est en train de prendre une revanche éclatante sur ses
détracteurs. Le Léviathan renaît de ses cendres.
Ces revirements politiques sont à leur tour le
symptôme d’une démission morale. Les efforts imposés par la privatisation, la
mondialisation, la concurrence ont paru trop lourds à certains, trop dangereux
à ceux qui s’étaient installés dans les privilèges, les protections et les transferts
sociaux. L’esprit de « précaution » l’a emporté sur l’esprit d’entreprise
et d’innovation. La sécurité illusoire l’a emporté sur la liberté salvatrice.
Pour fuir les sacrifices actuels et préparer un avenir meilleur, on s’est réfugié
dans les peurs collectives. Le développement durable est un slogan surprenant
pour des gens à l’horizon borné. Conscients des menaces sur la planète dans deux
cent mille ans, nos prophètes ont incité le peuple à se désintéresser de ce qui
va se passer dans moins de cinq ans. « Carpe diem » : un mélange
de jouissance, d’étourdissement, et de mépris pour le futur. Le nihilisme règne
en maître : plus de repère, plus de valeurs, tout est possible, tout est
permis, et finalement plus d’espoir.
Il est incontestable que l’inflation, fruit d’une
maladie sociale, contractée au voisinage du pouvoir politique, est destructrice
des fondements éthiques d’une société. Car l’inflation entraîne le mensonge, l’irresponsabilité,
la perte de confiance, la tension sociale. « Pour détruire une société, disait
Lénine, il suffit de détruire sa monnaie ». C’était un expert en destruction.
Au-delà de la France, l’Europe, l’Occident et les nations civilisées
sont-ils en destruction ?
Je ne voudrais pas à mon tour sombrer dans le nihilisme,
je préfère m’en tenir à ce que j’ai toujours professé : la force de l’espérance
et de la vérité. L’inflation n’est pas une fatalité, mais une dérive. Les valeurs
perdues peuvent se retrouver. La mondialisation nous offre une occasion de renouveau,
on peut la saisir. L’important, c’est précisément de ne pas se laisser impressionner
par le chant des cigales, au demeurant peu mélodieux, et d’admirer, de rappeler
et de pratiquer les vertus de la fourmi, qui sont celles de l’économie :
respect pour le travail, pour le futur, pour la vérité. Il faut se mobiliser contre
l’inflation, ce qu’elle exprime, ce qu’elle annonce.
Jacques
Garello Le 14 janvier 2008 |