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EDITO
DE LA NOUVELLE LETTRE
DU 18 JANVIER 2003 - N° 737 |
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A l’occasion de l’Assemblée Générale du MEDEF, on a
vu naître la « Sainte Alliance » (L’Huma). En d’autres termes,
le Premier Ministre a rompu avec une tradition qui faisait des entreprises,
aux yeux des gouvernements, tantôt des vaches à lait, tantôt le haut
lieu de l’exploitation des salariés au nom de la loi du profit. Ce comportement
de la part de la classe politique était à la fois anormal et suicidaire.
Anormal car kes entreprises, autant et même plus que les gouvernants,
ont pour mission de servir la communauté : le service marchand
privé vaut bien le secteur public administratif. Suicidaire, car la
traque des entrepreneurs arrête l’investissement et la création d’emplois :
à terme, l’économie nationale est condamnée au chômage et à la stagnation.
Mais un second thème a été mis en exergue en la circonstance :
il nous faut des syndicats forts. C’est
à peu près le souhait conjoint du MEDEF et du gouvernement, qui pensent
qu’une vraie négociation sur les vraies réformes sociales à entreprendre
implique des partenaires fiables. Mais dire qu’il faut des syndicats
forts implique aussi que nous avons des syndicats faibles. En effet
leur faiblesse n’est plus à démontrer. La participation aux élections
prud’homales a été ridiculement faible. Le refus du personnel d’EDF
d’entériner les accords signés par les syndicats a été un autre camouflet,
infligé d’ailleurs aussi bien à la CGT qui n’était pas signataire. Les gens faibles sont violents, et ce que les syndicats
français ont perdu en représentativité et en crédibilité ils l’ont gagné
en agressivité. Ils se sont mués en groupes de pression politique, disposant
d’une large audience médiatique, en mesure de faire trembler les gouvernants
et les législateurs. Cette puissance politique des syndicats contraste avec
leur inefficacité économique et sociale. Non seulement en France, mais
dans tous les pays développés, les salariés ont compris que les syndicats
ne peuvent rien pour eux. La désyndicalisation est mondiale. Pourquoi ? Une partie de la puissance syndicale a été entamée
par la concurrence croissante, allant aujourd’hui jusqu’à la mondialisation.
Dans un tel contexte, les producteurs ne tiennent plus les consommateurs
en otages, les monopoles disparaissent. Chacun est menacé par « les
étrangers ». Les syndicalistes ont caressé le rêve d’opposer la
mondialisation du syndicalisme à la mondialisation des échanges ;
mais ils n’ont pas réussi à convaincre les salariés des pays « émergents »,
trop désireux de se faire une place dans le concert mondial, trop pauvres
pour perdre leurs emplois et renoncer à leurs chances de promotion.
D’ailleurs,
je vous pose la question (politiquement incorrecte) : les intérêts
des salariés ont-ils encore besoin aujourd’hui d’être défendus par des
syndicats ? Les nouvelles conditions de production, dans les économies
très développées, tordent le cou à un certain nombre de poncifs :
poncif de la lutte des classes, poncif de l’asymétrie
du marché du travail, soulignant la position privilégiée de l’employeur
et la position contrainte du
demandeur d’emploi ignorant et isolé. Aujourd’hui , plus le niveau technique
requis s’élève, plus le demandeur d’emploi peut imposer ses conditions.
Les entreprises se disputent la main d’œuvre qualifiée, et le « cartel
des employeurs » n’a jamais résisté aux pressions de la concurrence
internationale. Au demeurant un grand nombre de salariés n’entendent
pas remettre le sort de leur carrière ni de leurs rémunérations entre
les mains de tiers, ils ne veulent pas noyer leurs intérêts personnels
dans le magma de la négociation collective, de l’intérêt général et
de la défense de « droits acquis ». Est-il interdit de songer
avant tout à son intérêt personnel, à sa famille, à sa propre compétence
et à sa propre dignité. ? Il faudrait se mettre enfin à l’heure
du personnalisme social. Dans
ces conditions, pourquoi la France devrait-elle s’employer à avoir des
syndicats forts ? Je ne crois pas qu’Ernest-Antoine SEILLIERE et
Jean Pierre RAFFARIN aient voulu donner en exemples le syndicat du livre,
des pilotes, ou des contrôleurs aériens, ou des cheminots, ou des enseignants.
J’ose croire qu’ils ont la même idée que moi de ce que pourrait être
un syndicat fort. Un syndicat fort est un syndicat minimum, un syndicat
subsidiaire et auxiliaire des initiatives des particuliers. Aujourd’hui
comme au XIX° siècle des citoyens peuvent spontanément et librement
s’organiser pour gérer en commun les problèmes qu’ils rencontrent
dans le monde du travail : des informations sur les emplois, leurs
rémunérations et leurs perspectives, des mutualités qui permettent de
se couvrir contre des risques difficilement assurables à titre individuel,
des solidarités volontaires entre gens de même métier ou de même localisation,
des services de formation, d’orientation, d’apprentissage pour les jeunes,
de transmission d’expérience. Voilà ce que seraient des « syndicats
forts », capables de remplir des missions nouvelles. Je ne peux
non plus exclure que dans certaines branches d’activité les syndicats
puissent aussi intervenir dans des négociations collectives, à la condition
exclusive que leur intervention ne soit ni obligatoire, ni impérative
pour les non-syndiqués. Il se trouve malheureusement qu’en France, les leaders
syndicaux ont refusé cette mutation syndicale. Pour eux le syndicat
est et demeure un Syndicat-Providence, partenaire incontournable de
l’Etat-Providence. Mais qui gagne dans cette bataille d’arrière garde ?
Sûrement pas les salariés, qui voient leurs emplois menacés par le conservatisme
et le corporatisme à l‘heure de la concurrence, et auxquels on impose
des porte-parole dont ils ne veulent pas. Sûrement pas les gens qui
veulent entreprendre et travailler, qui sont découragés et bloqués dans
leur élan par des revendications, des manifestations et des grèves incessantes.
Sûrement pas les retraités actuels et futurs, ni les assurés sociaux, que l’on mène à la ruine rapide, faute d’accepter
la réforme en profondeur des régimes. Sûrement pas la société civile
dans son ensemble, victime d’un climat de tension, de violence puis
finalement de haine généralisée, car l’affrontement permanent rend la
vie intenable. Sûrement pas la démocratie, car une infime minorité de
gens mal élus, voire non élus, s’érigent en maîtres de la rue, en possesseurs
des médias, et tétanisent les gouvernants et les législateurs. Oui, vivement des syndicats vraiment forts, qui auraient
pour premier principe de respecter la loi, la liberté du travail, et
d’agir dans le sens de la paix civile. Mais il nous faut pour cela des
dirigeants forts, respectueux eux aussi de l’état de droit et dotés
de la volonté de le faire respecter . Jacques Garello |
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