UN SECRET D’ETAT BIEN GARDE : SELON L’INSEE, LA SUPPRESSION DU SMIC CREERAIT 570.000 EMPLOIS.


Depuis plusieurs mois, deux économistes de l’INSEE publient des travaux politiquement incorrects. Ils attestent de l’existence de trappes à pauvreté, du caractère contre-productif de la réduction du temps de travail et a contrario de l’efficacité des allègements de charges sociales. Ces économistes, qui ne sont pas libéraux, montrent même que les réévaluations du SMIC entraînent un accroissement du chômage. Mais l’INSEE continue à faire de la rétention d’information, en ne dévoilant pas ses travaux les plus sensibles.


Depuis plusieurs mois, deux économistes de l’INSEE, Guy Laroque et Bernard Salanié, brisent les non-dits de la politique sociale française. En août 1999, ils ont commencé par publier un travail montrant comment le passage de la non activité à l’activité n’est pas avantageux pour près de quatre millions de français. Ils soulignaient que nombre de bénéficiaires du RMI n’avaient pas d’intérêt financier à la reprise d’activité dans la mesure où l’accroissement des revenus d’activité serait partiellement ou intégralement contrebalancé par la perte des avantages sociaux sous conditions de ressources (Economie & Statistique n°328 ou les archives de la chronique sociale du 18 avril).

En décembre de la même année, les deux économistes se démarquaient à nouveau du consensus et publiaient une « maquette analytique de long terme du marché du travail ». A partir d’un modèle néoclassique, ils montraient que les 35 heures auraient, in fine, « un effet nul sur l’emploi ». Plus grave, Laroque et Salanié soulignaient que la conséquence la plus spectaculaire de la réduction de temps de travail serait la « forte baisse du salaire mensuel des travailleurs qualifiés et en conséquence une dégradation importante des comptes sociaux ».

Non contents de prendre le contre-pied de la politique de l’emploi du gouvernement Jospin, les économistes de l’INSEE réhabilitaient les allégements de charges sociales mis en œuvre par Edouard Balladur et Alain Juppé. Ils montraient qu’un allègement de 10% des charges pesant sur le travail non qualifié permet de créer entre 100.000 et 390.000 emplois. Les deux économistes de l’INSEE précisaient que « le coût en fonds sociaux ex post d’une telle mesure est très inférieur à son coût ex ante : même dans l’hypothèse basse, il n’est que de 2 milliards de francs (soit 20.000 francs par emploi créé). Dans l’hypothèse haute, l’allégement est très largement financé … les cotisations sur le travail non qualifié augmentent fortement… et les prestations chômage baissent nettement ». Les deux économistes ont chiffré précisément l’impact des allègements de charges adoptés en 1993 et 1996. En janvier 2000, il publient « une décomposition du non emploi en France » et affichent des estimations sensiblement supérieures aux travaux précédents : ils montrent qu’une remise en cause des allègement de charge détruirait à terme 490.000 emplois et coûterait 16 milliards de francs.

Laroque et Salanié, qui mettaient ainsi en évidence un superbe effet Laffer, se sont ensuite mis en tête de procéder à une analyse économique du SMIC. Leur article de janvier 2000  montre qu’une augmentation de 10% du SMIC détruirait à terme 290.000 emplois (archives de la chronique sociale du 30 mai). Le chiffrage est, là encore, sensiblement supérieur aux travaux antérieurs du CSERC ou de l’OCDE.

La multiplication, dans un laps de temps aussi bref, des chiffrages politiquement incorrects avait de quoi à laisser pantois les économistes habitués au conformisme des publications de l’INSEE. C’était à se demander si l’institut national ne contrôlait plus le travail de ses équipes, désirait désormais faire valoir son indépendance à l’égard des pouvoirs publics ou au contraire légitimer par avance la mise en œuvre d’un impôt négatif.

La réponse est malheureusement autre : il apparaît que l’INSEE continue de faire de la rétention d’information en ne dévoilant pas ses travaux les plus sensibles. En effet, nous nous sommes procurés la version originale de la « décomposition du non emploi en France ». Datée de septembre 1999, elle n’a pas été communiquée à la presse (seuls Les Echos du 22 mai 2000 ont mentionné son existence). Elle comporte un chiffrage resté inédit puisque Laroque et Salanié estimaient qu’une suppression du SMIC permettrait de créer 570.000 emplois. Les auteurs précisaient qu’une telle mesure s’accompagnerait « d’une forte augmentation de la production et d’une spectaculaire amélioration des comptes publics, à travers des rentrées sociales plus abondantes et des transferts plus faibles ». Ils ajoutaient même que la suppression du SMIC, qui permettrait de réinsérer les exclus du marché du travail, améliorerait le revenu disponible des ménages modestes et réduirait les inégalités. Or, ces paragraphes ont été systématiquement effacés de la version définitive et remplacés par des chiffrages plus anodins. Nous ne savons pas s’il s’agit d’une autocensure ou d’une censure administrative, mais dans tous les cas les économistes de l’INSEE nous ont fait une fausse joie : ils continuent de faire de l’économie politique.

Mots-clés : Chômage, Fiscalité, Salaire minimum, Sécurité sociale.

Le 14 juin 2000