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CONJONCTURE
DE LA NOUVELLE LETTRE
DU 2 DECEMBRE 2000 - N° 648 : |
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QUAND LA CORSE S'OUVRE A LA CONCURRENCE
La Corse exerce une fascination naturelle. Elle fascine par
sa beauté, par la richesse de sa culture et de ses traditions, par la
fierté légendaire de son peuple. Mais elle fascine aussi par l'originalité
de ses institutions : il semblerait que toutes les règles du jeu social,
en vigueur partout ailleurs, soient déjouées dans l'Ile de Beauté. Certes,
la Corse est française, et à ce titre elle bénéficie et participe de l'exception
française : nous ne faisons rien comme les autres. Mais au sein même de
la France, la Corse est encore une exception. L'accord sur le trafic maritime, entériné cette semaine par
l'Assemblée de Corse est un modèle d'exception exceptionnelle. Il faut en effet une certaine imagination pour mettre en
place "un système de concurrence en tenant compte des obligations
de service public". Apparemment, on appellera la réforme "déréglementation
du trafic maritime avec la Corse", mais en réalité il s'agit de n'importe
quoi sauf de la concurrence. Et la solution adoptée participe davantage
d'un pacte politique passé avec les syndicats que d'une libération du
marché des transports. OU EST LA CONCURRENCE
? Ceux qui parlent de concurrence en l'occurrence se réfèrent
à la situation antérieure : la SNCM (Société Nationale Corse Méditerranée)
détenait le monopole d'exploitation des lignes maritimes Corse-Continent,
avec un sous-traitant la Compagnie Méridionale de Navigation (CMN). Ce
monopole n'existe plus. Il est vrai que les résultats étaient assez spectaculaires
: les deux compagnies se partageaient annuellement un gâteau de subventions
de 700 millions de Francs, mais la régularité des liaisons était très
problématique : grèves, retards, avaries, bousculades, arbitraire, etc.
On comprend la réaction de M. LUCIANI, élu corse : "On a enfin compris
que l'on pouvait substituer une logique d'entreprise et de concurrence
à celle qui s'était imposée jusqu'alors, d'un service de plus en plus
coûteux, assuré par des fonctionnaires, et dont la supériorité demeure
à prouver". C'est que la SNCM est une compagnie nationale dont le personnel
pléthorique bénéficie du statut de la fonction publique. Mais comment les choses s'organisent-elles maintenant ? On
admet l'apparition d'un nouveau partenaire, la compagnie privée italo-française
Corsica Ferries. Mais quel est son degré de liberté ? Elle doit accepter
un cahier des charges établi par l'assemblée corse. Un peu comme si les
voitures vendues en Corse devaient être spécifiées par rapport aux autres. Il est vrai qu'en contre-partie la nouvelle venue aura sa
part du gâteau. Elle touchera des subventions en fonction du nombre de
passagers transportés. Des entreprises subventionnées, cela ne ressemble guère à
de la concurrence. Dire que les subventions correspondent au mythe de
la "continuité territoriale" (les Corses ne doivent pas souffrir
de leur insularité, et le gouvernement français les indemnise pour le
surcoût de leurs liaisons avec le continent métropolitain) ne change pas
leur nature : ce sont des subventions, payées par des contribuables, et
non un prix payé par un passager. Mais la concurrence n'est-elle pas dans cette prise en compte
du nombre de passagers transportés ? On pourrait espérer que la SNCM perdant
peu à peu ses clients à cause de la mauvaise qualité du service disparaisse
dans les eaux de la Méditerranée. Mais une fée lui a donné ce visage de
service public, et aucun emploi ne sera supprimé, et des subventions "différentes"
permettront de maintenir la SNCM à flot. Pour résumer : un oligopole, avec des compagnies nationales,
un personnel fonctionnaire, de faux prix, des subventions et aucune sanction
marchande : c'est réellement de la belle concurrence. LA CGT VEILLE C'est qu'en réalité toute cette histoire qui défie la logique
économique et marchande ne peut se comprendre que dans un contexte politique
particulier. D'autre part, et surtout, c'est la CGT qui a été maîtresse
dans ces négociations. Les grèves se multiplient depuis des mois. La CGT
a peur de perdre non pas des emplois, qui lui sont garantis, mais son
pouvoir de chantage. Le monopole rendait les passagers otages des syndicalistes
communistes. Maintenant certains privilégiés pourront essayer "la
concurrence". Cela va-t-il changer quelque chose aux comportements
des marins et équipages de la SNCM ? Il en faudrait sans doute plus pour
ébranler la conscience tranquille de ces racketteurs installés depuis
un demi-siècle. Veut-on perpétuer la tradition des "bandits d'honneur"
?
Jacques GARELLO
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