LA CAPITALISATION AU SECOURS DE LA REPARTITION


La seule façon de sauver la répartition est de recourir à la capitalisation. Je n’hésite pas à proposer ce paradoxe puisque le Premier Ministre a invité les Français à ouvrir un large débat sur l’avenir de notre système de retraites. Or, ce paradoxe-là n’est guère apparu dans les très nombreux rapports et projets publiés sur le sujet, il mérite pourtant mieux qu’il ne le semble à première vue, au point d’avoir inspiré de nombreuses réformes couronnées de succès dans plusieurs pays confrontés aux mêmes difficultés que le nôtre.

On oppose répartition et capitalisation. On a raison et on a tort.

On a raison dans la mesure où les deux systèmes ont une logique et des effets tout à fait différents. La répartition consiste en un transfert instantané de cotisations payées par des actifs à des pensions perçues par des retraités. Les « caisses de retraites » ne sont donc que des tiroirs caisses où l’argent ne cesse d’entrer et de sortir. En ce moment on racle les fonds de tiroirs parce que le nombre d’actifs est en diminution constante par rapport à celui des retraités : 4 retraités pour 10 actifs aujourd’hui, contre 2 retraités il y a vingt ans, et 7 retraités en 2020. L’équilibre d’un système de répartition repose sur le taux de croissance de la population. La capitalisation est au contraire indexée sur le taux de croissance de l’économie. C’est en effet une épargne : l’argent est mis de côté chaque mois, il est placé, et ce que l’on retrouvera à l’âge de la retraite c’est ce capital accumulé grossi des intérêts qu’il aura rapportés. Ce rapport est à son tour fonction de ce que l’on a fait de l’argent placé, et on peut supposer (j’y reviendrai) qu’il augmente avec la rentabilité des entreprises qui l’ont utilisé, c’est à dire de la croissance de leur activité.

Une autre opposition est souvent mise en avant, mais elle n’est qu’apparente : on dit que la répartition crée une solidarité nationale et intergénérationnelle (les jeunes payent pour les vieux), tandis que la capitalisation procède du « chacun pour soi ». Deux idées à manier avec précaution. D‘une part la solidarité véritable est volontaire, alors que celle-ci est imposée par les pouvoirs publics ; aujourd’hui beaucoup de jeunes et de moins jeunes ne veulent plus se saigner pour des gens qu’ils ne connaissent pas, sachant qu’à leur tour ils seront peut-être réduits à la portion congrue. « Qui paiera nos retraites ? » peuvent se demander à juste titre les moins de cinquante ans. Si cette question lucide venait à l’esprit de tous, au lieu d’une solidarité entre générations, on créerait toutes les conditions d’une rupture entre générations, d’une lutte des classes d’âge. Nous y voici bientôt. D’autre part, la capitalisation n’est pas une formule d’égoïste car comme tout mécanisme d’assurance elle suppose une mutualisation des risques (il est plus prudent de faire des placements communs que de gérer soi-même sa propre épargne), et surtout l’épargne placée (en commun ou individuellement) est créatrice d’emplois pour les producteurs et de pouvoir d’achat pour les consommateurs. Des générations nombreuses de Français ont été appelées à souscrire à des emprunts d’Etat pour défendre la patrie en danger ; on peut aussi bien souscrire pour stimuler l’économie en panne.

Pourtant on aurait tort d’aller plus loin dans l’opposition entre répartition et capitalisation, car toutes deux se fixent le même but : assurer un troisième âge digne et confortable, et tirer profit d’une vie de travail et de tracas. Toutes deux veulent être une précaution contre les risques de l’âge : maladie, pauvreté, solitude. Toutes deux nous rappellent que le fil de l’existence est continu, et qu’il ne saurait y avoir de rupture artificielle, même s’il y a un changement de mode de vie. L’être humain ne cesse de se faire, de se parfaire, et son destin n’est pas de se détruire. Voilà pourquoi nous avons tous plus ou moins la peur du néant, et il y a néant quand on se lie sans réfléchir à un système qui est sur le point d’imploser.

 

Voilà en quoi la capitalisation, loin de détruire la répartition, est la seule façon de la sauver, et d’épargner aux Français le gouffre du néant des retraites. C’est cette idée qu’il nous faut connaître, approfondir et appliquer maintenant. La capitalisation peut être le turbo de la répartition.

 

La capitalisation, turbo de la répartititon

 

En effet les performances de la capitalisation se résument en une donnée chiffrée : à durée et montant de cotisations égaux, la capitalisation rapporte trois fois ce que rapporte la répartition. Certains ne veulent pas se rendre à cette évidence, pourtant scientifique, et multiplient les objections.

La plus courante consiste à assimiler le sort de la capitalisation à celui des cours des actions cotées en Bourse. Fausse apparence, triple erreur. Erreur de perspective : si l’on veut juger de la rentabilité d’un placement boursier il faut le faire sur une longue période, et non sur quelques mois. Sur vingt ans (on est donc très en dessous des 37 ans et demi tant évoqués aujourd’hui), et même en y incluant les périodes du krach de 1929 et de la deuxième guerre mondiale, le New York Stock Exchange a toujours rapporté en moyenne du 9 % l’an, et la performance des bourses du monde entier (cette fois-ci en excluant la guerre) a été toujours supérieure à 6 %. Ceux qui viennent de perdre 30 % en bourse étaient les mêmes que ceux qui avaient doublé leur mise en dix ans (1990-2000). Erreur de composition : il ne faut pas croire que les seuls placements de l’épargne capitalisée se font en bourse, et sous forme d’actions. Ce que l’on appelle la chute de la bourse est en réalité celle du CAC 40, une poignée d’actions de très grandes compagnies beaucoup plus volatiles que d’autres titres. Aujourd’hui les financiers ont appris à composer des portefeuilles qui mettent l’épargnant à l’abri des plus mauvaises surprises. Pourquoi se méfier des fonds de pension et se précipiter vers des assurances-vie, dont les principes de gestion sont rigoureusement les mêmes ? Erreur d’analyse : je le répète, il n’y a rien de miraculeux dans les performances de l’épargne placée. Elles ne sont autres que celles des entreprises qui utilisent cette matière première indispensable qu’est l’argent disponible pour un investissement long. Or, la masse d’épargne apportée par les gestionnaires de l’épargne-retraite est de nature à stimuler fortement la croissance, l’emploi et la compétitivité. Dans certains pays (comme le Chili, premier pays venu à la capitalisation après la ruine complète du système de répartition) on a pu atteindre des taux de croissance de plus de 10 % l’an, et c’est l’un des éléments du dynamisme américain, ou encore anglais, hollandais, irlandais ou néo-zélandais. De nouvelles capacités de financement créent des emplois, éliminent le chômage et augmentent le nombre d’actifs cotisants, rééquilibrant tout le système.

Si l’on veut bien ne pas être systématiquement négatif, on pourra au contraire envisager que l’extraordinaire efficacité de la capitalisation permettrait de garantir les Français contre l’implosion de la répartition. Parmi toutes les formules pensables (et praticables) de complémentarité entre capitalisation et répartition, celle qui a ma préférence est une « entrée en biseau » de la capitalisation (Sam Pelzman ou Jose Pineira en ont été les théoriciens). Elle consiste à constituer trois strates dans la population. La plus âgée, actuellement à la retraite, conserve tous les droits acquis dans le système de répartition, mais l’exercice et la réalité de ces droits sont possibles grâce au transfert d’une partie des cotisations des actifs. La plus jeune, ayant moins de dix ans d’activité, est transférée dans un système par capitalisation. Ses cotisations pourraient théoriquement être trois fois moindres, mais en fait on ne les diminue pas d’autant, car on affecte ce « bonus » au paiement de la strate la plus âgée. Enfin la population intermédiaire (35-55 ans par exemple) se voit offrir la possibilité de choisir entre l’un ou l’autre des systèmes : dans le cas où elle reste en répartition elle doit augmenter ses cotisations (ou sa durée de cotisation) pour conserver tous ses droits acquis actuellement, dans l’autre cas elle perd ses droits acquis en répartition mais peut en treize ans de capitalisation retrouver la totalité de ces droits. Il va de soi que ces dispositions concernent le régime obligatoire, et que la liberté totale est laissée aux intéressés d’aller au-delà (en exonération d’impôt sur les sommes épargnées). Il faut environ quatorze ans, dans des conditions normales (en excluant donc un accident économique ou politique, qui de toutes façons ruinerait n’importe quel calcul) pour éponger les droits acquis dans un système de répartition. Pendant cette période, les pertes de pensions ou les surplus de cotisations sont réduits au minimum, alors que le risque de perdre au moins 40 % de ses droits en restant en répartition complète est déjà connu et reconnu (Jean Pierre Raffarin l’a évoqué d’ailleurs). La question à poser aux Français est donc simple : voulez vous perdre 40% de l’argent auquel vous avez droit ou préférez vous essayer autre chose ?

L’avantage de la formule est d’éviter les bricolages, les discussions sur les régimes spéciaux, le débat malsain sur les retraites du public et du privé : tous trouveraient un avantage dans cette innovation, et la paix sociale y gagnerait.

Pourquoi hésiter ?

 

Pour des raisons historiques, parce que la France aurait choisi ce système à la Libération et que la capitalisation aurait échoué dans les années trente à cause de l’inflation ? Mais la répartition a été mise en place par le régime de Vichy avec René Belin, ministre du travail, qui a voulu en finir avec les compagnies d’assurances (qui avaient tant bien que mal sauvé ce qui pouvait l’être d’une épargne française ruinée par l’inflation et les déficits tous deux dus aux gouvernements des années trente). Car en 1942 ces compagnies étaient les symboles d’un capitalisme honni de l’Etat français. Soixante ans plus tard ce sont les mêmes lunes idéologiques qui aveuglent certains leaders politiques et syndicaux, et qui occultent la vérité sur les retraites. Aurait-on peur de l’innovation ? Elle a non seulement l’approbation scientifique des meilleurs économistes du monde (Friedman, Becker venu à Paris en 1997 invité par l’ALEPS et la Caisse Autonome des Retraites des Médecins de Gérard Maudrux) mais elle a fait ses preuves (Chili, Nouvelle Zélande, Australie, Grande Bretagne, etc.) et aujourd’hui cinquante et un pays s’engagent dans la voie de la capitalisation pour sauver la répartition. Ce serait donc mentir aux Français que d’éliminer d’un revers de main cette possibilité de sauver leur retraite. Ne faudrait-il pas au moins se poser sérieusement la question ?