LA CRISE ET LA REFORME DE LA SECURITE SOCIALE
ANALYSE ECONOMIQUE DANS UNE PERSPECTIVE AUTRICHIENNE
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par Jésus HUERTA de SOTO°


Les systèmes de Sécurité Sociale vivent une crise éthique aussi bien que financière : les tensions sociales et les mentalités d'assistés pèsent aussi lourd que les déficits croissants, la ruine de l'épargne et l'explosion des régimes de retraites "par répartition". Toute réforme doit séparer ce qui est solidarité (assurer à quiconque un minimum de couverture) et ce qui est assurance.
Pour les retraites, la capitalisation s'impose : elle est moins coûteuse, elle développe l'épargne productive, elle accroît le pouvoir d'achat des salariés.
Comment convaincre les gens des bienfaits d'une réforme libérale ? Il faut combiner changements immédiats et perspectives à long terme.
Les changements immédiats consistent à entamer le monopole de la Sécurité Sociale en donnant aux compagnies d'assurance privées le droit d'intervenir dans le cadre du système obligatoire.
Ensuite le passage, à l'intérieur du système obligatoire, du public au privé sera aménagé par une répartition des cotisations entre les deux.
Enfin le caractère obligatoire et public de l'assurance disparaîtra par libre choix des individus et ou des entreprises.
Ces trois étapes ont été déjà franchies en Angleterre ou au Chili : un assuré sur deux a préféré la privatisation.
Dans une réforme de type libéral, les grands gagnants sont les assurés eux-mêmes, mais en particulier les entreprises et les jeunes salariés que le système actuel est en train de ruiner.


La Sécurité Sociale est en crise : plus personne n'en doute aujourd'hui. Mais les voies d'une réforme se dessinent difficilement. Les gouvernants et autorités publiques qui ont en charge le système se cantonnent dans des aménage­ments mineurs et gèrent la précarité au jour le jour. Ils n'o ' sent pas aller jusqu'à une remise en cause du système lui-même : ils ont peur d'une véritable explosion sociale et d'une perte de leur pouvoir, de leur influence et (parfois même) de leurs ressources financières. Voilà pourquoi les déficits se creusent, alors même que les cotisations payées par les assurés s'élèvent sans cesse et que les prestations fournies en échange diminuent.


Le mérite des économistes de l'école autrichienne, dont le Pr. Jésus Huerta de Soto est l'un des plus jeunes et plus talentueux représentants, est de montrer l'urgence et, tout compte fait, la simplicité d'une complète réforme de la protection sociale. Si la volonté politique est présente, comme cela a été le cas au Chili ou, plus récemment, en Grande Bretagne, on peut chasser immédiatement les images apoca­lyptiques de malades sans soins et de retraités sans pension.

Pourquoi la crise ? 

Jésus Huerta de Soto commence par évoquer les formes et les raisons de la crise actuelle de la Sécurité Sociale. Il s'intéresse principalement aux retraites, parce que les contradictions et l'effondrement sont ici plus visibles, plus accentués que dans le domaine de la santé - qu'il évoque toutefois. 

La crise est à la fois technique et éthique. 

Du point de vue technique, voici les principales raisons de l'incohérence et de la nocivité du système : 

- en matière de retraites, la répartition (le principe que les jeunes actifs paient pour les vieux retraités) est un gaspillage de l'épargne : l'argent collecté est immédiatement redistribué, sans aucun recyclage économique. Pire encore, l'esprit d'épargne disparaît non seulement parce que les gens sont obligés de consacrer une partie de leur pouvoir d'achat aux prélèvements de Sécurité Sociale, mais aussi parce qu'ils estiment qu'épargner est inutile puisqu'en temps voulu les futures générations financeront la Sécurité Sociale de la même façon qu'eux-mêmes le font actuellement'. A son tour, le manque d'épargne freine l'investissement et ralentit la croissance économique, véritable assiette des contributions futures. 

- Le système est anesthésiant pour les assurés parce qu'ils sont persuadés que la «part patronale» réglée par les entreprises à la Sécurité Sociale est réellement payée par le «patron». C'est une pure illusion. En réalité, comme MISES l'avait montré dès 1922, c'est le salarié et lui seul qui paie ces cotisations. Celles-ci font partie intégrante du coût du travail, car c'est l'assurance nécessairement liée à la vie du travailleur : il revient au même de verser des salaires plus élevés, à charge pour le salarié de s'assurer ou de payer l'assurance à sa place. L'assurance fait partie de l'entretien du «capital humain», au même titre que la nourriture ou le logement, et il ne viendrait à l'idée de personne de soutenir que le travailleur est indifférent au montant de ses dépenses alimentaires pour évaluer le montant du salaire qu'il désire. On peut dire aussi, comme MISES, que les coûts d'assurance diminuent la productivité marginale du travail, donc le salaire. 

- La répartition ne peut échapper à l'effet «boule de neige» lorsque le taux de croissance démographique diminue, et qu'il y a de moins en moins d'actifs par rapport aux retraités. On ne résout pas le problème en transférant le déficit des régimes de retraite à la charge du budget de l'Etat parce qu' à quelque chose près, ce sont les mêmes générations qui payent les impôts et les cotisations. Le recours à l'emprunt est encore plus dramatique, puisque le poids du service de la dette sera reporté sur des générations futures déjà lourdement chargées par le déséquilibre démographique. 

- Il faut enfin évoquer les conséquences du caractère obligatoire des prélèvements sociaux. Les assurés ont perdu la libre disposition d'une grande partie de leurs moyens financiers. Leur liberté d'explorer de nouvelles voies pour la consommation, l'investissement et l'entreprise est ainsi diminuée. Or, la croissance d'une économie est liée à sa créativité, à son aptitude à découvrir des chemins nouveaux. Le rythme de la vie économique est donc ralenti dans un espace sclérosé par le prélèvements obligatoires (voici d'ailleurs qui renforce encore l'impossibilité d'équilibrer à terme les régimes de Sécurité Sociale).

Paternalisme ou oppression ? 

Mais les faillites de la Sécurité Sociale ne sont pas seulement techniques. Elles son aussi éthiques : la Sécurité Sociale transforme les gens en assistés, elle crée des tensions intergénérationnelles, et elle fait perdre aux individus toute capacité d'adaptation. 

- Sur le «paternalisme» de l'Etat Providence, on relèvera son paradoxe. D'une part, on légitime les interventions sociales de l'Etat en disant qu'elles émanent de la volonté populaire, d'autre part, on considère les citoyens comme incapables de gérer leurs propres affaires ! Certains, comme Gary BECKER, ont soutenu qu'il n'y avait là qu'un sentiment communautaire indirect : les individus signent un genre de contrat social pour abandonner à l'Etat la mission de redistribuer les revenus de même qu'ils peuvent constituer une association ou une famille sur la base de mutuelles relations et de permanents transferts. Mais c'est oublier le caractère obligatoire de la Sécurité Sociale : est-on libre de rompre le «contrat social» comme on l'est de sortir d'une communauté volontaire ? 

- La Sécurité Sociale est un instrument de déstabilisation dans les sociétés contempo­raines, qui met en danger leur progrès harmonieux et pacifique en conduisant à de sérieuses tensions et conflits insolubles entre générations : ce danger, évoqué par J. HUERTA de SOTO intervient quand les actifs finissent par reprocher aux retraités d'exister, et d'avoir oeuvré pour mettre sur leur dos des charges sans cesse croissantes. N'y a-t-il pas quelque exagération dans cette éventualité ? 

- Plus convaincant est l'argument suivant lequel le système actuel ôte à l'individu l'une de ses libertés fondamentales : gérer à son gré sa carrière professionnelle, son temps d'activité, et gérer sa retraite - ou sa santé. 

- Pour conclure, on insistera sur le fait que loin d'avantager les personnes les plus pauvres, le système actuel les pénalise ; quand tout le monde s'appauvrit c'est évidemment les pauvres qui en souffrent le plus. Ainsi la «justice sociale» (si elle signifie que les pauvres ne s'appauvrissent pas), n'est pas non plus satisfaite par la Sécurité Sociale.

Confusion des genres 

Si la Sécurité Sociale est en crise pour des raisons tant éthiques que techniques, c'est peut-être, en allant plus loin, qu'elle souffre de vices de construction. J. HUERTA de SOTO relève un défaut originel : à travers la Sécurité Sociale on poursuit des objectifs différents et incohérents entre eux.

Le premier objectif est celui de l'assu­rance. Comme toute assurance privée, la Sécurité Sociale sert des prestations qui dépendent des contributions et leur montant est indépendant du besoin réel aujourd'hui. 

Le deuxième objectif est celui de la redistribution. Ainsi on veut avantager les groupes qui sont sensés être davantage dans le besoin, sans référence au montant des cotisations versées. On obtient ainsi une redistribution des revenus que l'on considère comme souhaitable. 

On peut appeler ces deux objectifs équité individuelle et équité sociale. Mais cela donne une fausse impression de compatibilité. En fait, les deux objectifs sont de nature opposée. La redistribution rend impraticable l'assurance, et la stricte assurance interdit la redistribution. 

On ne parvient à rendre compatibles deux objectifs qui ne le sont pas que par des mesures coercitives. C'est par la force que l'on va introduire des éléments de redistribution dans la logique contractuelle. 

Evidemment, on cherchera à légaliser cette force, en recourant à des procédures de vote. Mais de telles procédures sont purement démagogiques : les pouvoirs publics soumettent au vote des modifications du système de nature à contenter leurs électeurs dans l'immédiat, sans souci du plus long terme. 

Les redistributions aménagées par la Sécurité Sociale sont pleines d'effets pervers. Assez souvent ce sont des jeunes, appartenant aux classes de revenus les plus faibles, ayant à lutter pour faire vivre leurs familles, qui sont obligés de perdre une part substantielle de leur revenu pour financer les pensions de personnes âgées qui ont besoin d'un moindre revenu ou qui reçoivent des pensions de plusieurs origines en même temps. Si l'on veut mettre de la redistribution dans le système des retraites, il n'y a qu'une technique convenable : assurer un minimum vieillesse pour tous les citoyens.

La capitalisation 

La solution libérale repose sur la reconnaissance de trois sources de financement différentes pour le régime de retraites : 

- l'assurance sociale, à un niveau minimum, assuré par les individus et accessoirement par l'Etat seulement à ceux qui n'ont pas été capables, pour quelque raison que ce soit, de prévoir eux-mêmes l'assurance de ce minimum;

- les formules de retraites privées, individuelles ou collectives qui devraient représenter le plus gros des ressources ;

- les épargnes individuelles accumulées par une personne tout au long de sa vie. 

Les formules de retraites privées sont fondées sur les techniques d'assurances actuarielles et des contrats. Elles intéressent des particuliers, des sociétés, des associations. Elles consistent à constituer un fonds financier durant toute la période d'activité du travailleur. C'est ce que nous appelons ordinairement la capitalisation. 

Le fonds financier permettra plus tard à l'assuré de toucher une pension, et d'être couvert contre d'autres risques (décès, accidents, handicaps). 

Durant toute sa période de constitution, le fonds financier représente une épargne disponible pour l'investissement, facteur de croissance et d'emplois. Les avantages de la capitalisation sont considérables :

- elle permet le financement de retraites sans tensions, sans menace, et loin de diminuer l'esprit d'épargne et l'épargne, elle les augmente.

- Elle réduit les coûts du travail parce que la capitalisation coûte moins cher. La réduction du coût du travail entraîne celle du chômage.

- Elle aboutit à un accroissement du salaire réel des travailleurs grâce à la plus grande accumulation du capital et à l'accélération de la croissance avec des taux d'intérêt abaissés. 

Dans ce système, les retraités ne doivent rien aux plus jeunes, puisqu'ils ont constitué eux-mêmes leurs pécules. Ce n'est plus une anticipation (hasardeuse) sur le travail d'autrui. Il n'y a plus d'occasion de conflit intergénérationnel. 

Les contrats prennent le plus souvent la forme tantôt de polices individuelles (la compagnie d'assurances constitue elle­ même le fonds financier), tantôt de fonds de pension constitués entre personnes en grand nombre appartenant à une entité collective, mais qui peuvent être gérés par des intermédiaires financiers. Les compagnie d'assurance ont une expérience de deux siècles de ce genre de métier avec le assurances-vie ou assurances-décès. Elle se sont sorties de situations parfois difficiles sans aucun secours public. Enfin, elles peuvent proposer des formules «sur mesures» correspondant à la grande variété des besoins éprouvés par les assurés.

Comment faire passer les réformes 

Observons que beaucoup de personnes «sensées» admettent les avantages théoriques de la capitalisation. Mais elles ne croient pas à son réalisme parce qu'elles ont le sentiment que le gros de la population n'acceptera pas que l'on touche au régime actuel, et que trop de gens sont déjà intégrés dans ce régime dont on ne peut les évacuer sans tenir compte de leurs droits acquis. 

Elles n'ont pas tort. Mais leurs craintes devraient être apaisées si on adopte une stratégie des réformes de la Sécurité Sociale, fondée sur des principes bien arrêtés. Quelle stratégie et quels principes ? 

Il faut d'abord éliminer le danger du «pragmatisme politique», qui entraîne une série de réformes de détail insignifiantes, et qui se révèlent contraires à l'objectif visé. 

On doit au contraire miser sur une stratégie de nature duale :

- une action éducative du public pour expliquer les objectifs poursuivis à moyen et long terme

- des mesures immédiates qui sont dès maintenant acceptables par le public, et qui vont dans le sens voulu à plus long terme : elles familiarisent les gens avec une nouvelle logique et les rapprochent des objectifs poursuivis. (On remarquera que cette stratégie est applicable à toute réforme d'inspiration libérale, et pas seulement à la Sécurité Sociale).

Sécurité Sociale : La réforme en quatre temps 

Si l'on accepte ce principe stratégique pour la Sécurité Sociale, cela nous permet d'entrevoir quatre étapes qui nous conduisent à des degrés de libéralisation croissants. 

- lère étape : on part d'un système classique de Sécurité Sociale, «à la Bismarck» (ou à la française) 

- 2ème étape : on réduit le nombre des assujettis à la Sécurité Sociale et on amorce le développement d'assurances privées. Simultanément, on familiarise l'opinion publique avec l'idée d'une pension sociale minimum financée par le Budget de l'Etat. On notera que la transition de la 1ère à la 2ème étape est ce que quelques gouverne­ments socialistes européens au pouvoir (en Espagne par exemple) ont commencé à faire, de façon très expérimentale. 

- 3ème étape : tout en maintenant l'idée d'une Sécurité Sociale obligatoire, celle-ci est composée de deux éléments : une assurance minimale garantie (pour tous) comme en 2, une possibilité de sous ­traitance de la protection sociale aux assurances privées, soit qu'il y ait coexistence avec des institutions publiques (comme en Angleterre aujourd'hui), soit que ceux-ci ne jouent plus aucun rôle (comme en Suisse). 

- 4ème étape : en dehors de la garantie minimum, l'assurance est privatisée totalement.

Ce déroulement en 4 temps est illustré par le graphique p.11, qui fait apparaître que la France, dans cette évolution, se situe au début de la 2ème étape, alors que la Grande Bretagne est très avancée et que la Suisse a atteint l'objectif. On doit établir une stratégie à court terme qui permette un saut direct de la l ère à la 3ème étape.

Comment ne pas piétiner 

Le danger est en effet de s'enliser dans un système public, avec seulement de timides développements de l'assurance privée. C'est sans doute la situation dans laquelle se trouve la France en ce moment. 

Pour accélérer la transition et la gérer complètement, voici les recettes utilisables :  

1 - Non seulement les retraites privées doivent être autorisées et encouragées, mais on doit y intégrer tous les jeunes salariés qui entrent dans la vie Professionnelle. Par voie de conséquence les assurés qui restent dans le système public constituent une population en voie d'extinction. 

2 - Un minimum garanti devrait être fixé, autour de 50 % du salaire minimum payé par le budget de l'Etat. Pour l'assurance obligatoire, elle est transférée aux assurances privées, sauf pour les employeurs qui désirent rester fidèles à la Sécurité Sociale. De cette façon le montant de l'assurance obligatoire ne doit pas excéder 50 % du dernier salaire. Bien évidemment, les compagnies privées peuvent assurer les travailleurs pour des sommes supérieures à celles de la contribution obligatoire. 

3 - Les cotisations dues à la Sécurité Sociale sont transférées aux assurances privées. Avec la possibilité de sortir du système («opting out»), les sociétés ne paient plus à la Sécurité Sociale que ce qui est nécessaire pour éteindre la génération encore intégrée dans le secteur public. 

4 - Les retraités actuels continuent à recevoir leurs pensions comme si de rien n'était, sauf que leur financement est désormais fourni par le budget de l'Etat d'un côté, par les cotisations qui sont encore versées à la Sécurité Sociale d'un autre côté. 

5 - Ceux qui sont en activité actuellement ont le choix entre quitter ou conserver le système public. Il faut imaginer une technique de voucher équivalent à la valeur actuarielle de ce que l'assuré a déjà payé à la Sécurité Sociale. 

6 - Les retraités actuels assurés à la Sécurité Sociale sont donc en extinction sur une génération. Donc le coût de transition au nouveau système ne cessera de diminuer. Cela allège la charge des Compagnies d'assurances obligées jusque là de verser des dédits à la Sécurité Sociale. 

7 - Même si des employeurs désirent garder leur affiliation à la Sécurité Sociale, ils doivent savoir que le système de la Sécurité Sociale sera lui-même en extinction en une génération. 

8 - On peut enfin se demander si la décision de rester dans la Sécurité Sociale ou de l'abandonner doit être prise au niveau des entreprises (comme en Grande Bretagne) ou au niveau individuel (comme au Chili).

Deux réussites : Grande Bretagne et Chili 

En Grande Bretagne, la disposition essentielle a été celle de la liberté de s'assurer auprès de compagnies privées. Le principe en avait été discuté dès 1960, et acquis en 1978, au moment où les Travaillistes se rangent à l'avis des Conservateurs. 

Le système anglais de retraites réformé en 1978 est à deux vitesses :

- un «filet social» : assurance minimale pour tous les Anglais quel que soit le niveau de leurs revenus ou des cotisations payées.

- Une assurance payée en fonction du revenu, mais pour laquelle les compagnies privées sont autorisées à proposer leurs contrats aussi bien que le système public, mais sous la condition expresse que le modèle de retraites privées servies par les compagnies procure des prestations au moins égales à celles que les salariés auraient reçues s'ils étaient restés dans le système public de Sécurité Sociale. 

En Avril 1985, après 5 ans, plus de 45 % des salariés britanniques avaient contracté une assurance auprès d'une compagnie privée. Quant à l'Etat, il avait réduit de la moitié de leur valeur les échéances futures représentées par les engagements pris jusque là, ce qui devait représenter environ 30 % sur l'ensemble des sommes dues par le système public. 

Voilà qui devrait convaincre ceux qui estiment que le passage à la capitalisation ne saurait être rentable qu'en longue période : en moins de 5 ans la charge du système de protection est allégée d'un tiers ! 

Une difficulté est cependant apparue pendant cette période : l'«opting out», la possibilité de sortir du système, a été initialement exercée au niveau des entreprises. Cela a entraîné des difficultés considérables, parce que les entreprises devaient obtenir le consentement unanime des salariés : on ne pouvait avoir une partie du personnel dans le privé et l'autre non. D'autre part, les employés avaient une position différente suivant qu'ils étaient loin et proches de l'âge de la retraite. On a finalement résolu le problème en ne faisant plus de différence entre assurés en fonction de leur âge et de leurs revenus ; alors le choix individuel a pu être admis dans le système. 

Au Chili, le processus a été quelque peu différent. D'abord le choix a été individuel dès l'origine : on est déjà plus près d'un vrai système libéral. Ensuite, les salariés qui quittent la Sécurité Sociale lui laissent une partie importante de ses cotisations. Sur le taux de 27 % des salaires, 17 % sont versés à la Sécurité Sociale, et 10 % sont disponibles pour les Compagnies privées. Mais, en contrepartie, les salariés se voient remettre par la Sécurité Sociale des «Vouchers» qu'ils se feront rembourser au moment de leur retraite ; ils auront ainsi le moyen de grossir les pensions privées qu'il auront contractées. 

Le succès de l'expérience chilienne est allé au-delà de tout espoir : en un an seulement, 50 % des salariés Chiliens ont décidé de prendre leur Sécurité Sociale par l'intermédiaire de systèmes privés. 

On observera qu'en dépit de leurs fortes réductions, les cotisations versées à la Sécurité Sociale demeurent à un niveau élevé. Cela semble nécessaire pour assurer l'équilibre du système public. Ainsi les assurés tirent-ils un moindre profit de leurs cotisations que ce qu'ils auraient eu sur la base d'un calcul d'actualisation dans un système de capitalisation. Voilà qui montre que la plupart des gens, tant en Grande Bretagne qu'au Chili, ont accepté de payer un montant supérieur de cotisations en échange de la possibilité de contracter des systèmes privés pour une part significative de leurs prestations sociales.

 

A qui profite la réforme ? 

Comme dans tout calcul stratégique, il faut repérer les appuis que l'on peut utiliser, et les oppositions à neutraliser. 

Le premier appui naturel est celui des entrepreneurs et hommes d'affaires. 

Ils ne trouveront pas seulement dans la réforme l'occasion de diminuer les coûts du travail, comme on le dit. Ils auront surtout le bénéfice d'une grande poussée d'épargne et disposeront des moyens financiers qui rendront leurs projets réalisables et à moindres coûts financiers. 

Il faut aussi compter sur les Compagnies d'assurances, institutions financières, etc. 

Cela ne gonflera pas seulement leur chiffre d'affaires, mais leur permettra surtout de répondre à une demande croissante, puisque c'est leur métier de récupérer et redistribuer l'épargne. 

En fin de compte, le groupe qui a le plus à gagner est celui de la grande masse des salariés qui sont jeunes et sont loin de l'âge de la retraite. C'est ce groupe qui, sans réforme, supporterait le plus lourd fardeau de la Sécurité Sociale. 

Quant à l'opposition, la meilleure façon de la désamorcer est d'éduquer le public des vertus du nouveau système et du coût actuel de la Sécurité Sociale. 

Il ne faut surtout pas se laisser décourager par les passages successifs des socialistes au pouvoir. D'abord ils sont eux mêmes conduits à poursuivre le processus de privatisation. Ensuite, s'ils marquent le pas, cela donne aux libéraux le temps d'enseigner les salariés et de préparer les esprits à une progression plus rapide vers les objectifs recherchés.

Et la maladie ? 

Tout ce qui a été dit pour les retraites est aussi valable pour la maladie. Les choses sont d'ailleurs relativement plus simples ici, parce que la masse de «droits acquis» n'est pas aussi considérable qu'en matière de pensions. On doit d'emblée reprendre le principe général : le fait qu'il faut qu'il existe un système obligatoire d'assurance­ maladie n'implique en aucune façon qu'il soit assuré par l'Etat exerçant un monopole. 

Notons cependant quelques fausses idées qui perturbent la discussion et écartent de la vraie solution :

- l'idée qu'il y a un niveau optimal de dépenses de santé, et que le système de gestion doive en tenir compte ne résiste ni aux évolutions techniques et économiques que connaît la science médicale, ni aux changements dans les comportements et besoins des individus.

- L'idée que les dépenses de santé sont absolument prioritaires et qu'en matière de santé il ne faut pas regarder à la dépense est tout aussi dangereuse. Au-delà d'un certain niveau de soins, le budget de la santé s'arbitre avec d'autres dépenses : il y a une élasticité de la demande de santé. Il faut considérer que se soigner davantage n'exige pas seulement de l'argent, mais aussi du temps. De sorte que même l'homme le plus riche néglige habituellement toutes les sollicitations que lui adresse la science médicale en faveur d'une meilleure santé, parce que d'autres tâches absorbent son temps, son énergie et ses ressources. Donc, qu'on le veuille ou non, il n'y a pas seulement une «santé à deux vitesses», il y a autant de «vitesses de santé» qu'il y a d'individus en cause.

- L'idée que la santé échappe à la responsabilité individuelle est donc insipide, une fois que l'on a défini un plancher de soins, et que l'on accepte de le garantir à ceux qui n'ont pas l'argent voulu pour l'atteindre à travers une assurance maladie suffisante.

- L’idée du monopole de l'Etat ne pèse pas lourd devant les résultats très performants obtenus par des systèmes très diversifiés, où l'on rencontre des contrats individuels ou de groupes, des contrats négociés par les individus ou les entreprises (comme les HMO, Health Maintenance Organizations aux U.S.A.).

- Un système d'assistance médicale monopolisée constitue toujours une menace pour la liberté. On ne peut pas parler de démocratie quand le citoyen est materné par un système public.

- Enfin, l'idée que les systèmes médicaux publics étatisés seraient plus favorables à la recherche et aux progrès techniques est démentie quotidiennement dans les faits. Ce sont des initiatives d'entrepreneurs, dans la gestion hospitalière, dans l'industrie pharmaceutique, dans la mécanique de précision, qui sont à l'origine des sauts scientifiques réalisés en science médicale. La découverte s'accommode mieux de la concurrence et de la décentralisation que du monopole centralisé.  

Les étapes de la réforme de la Sécurité Sociale (SS)

4ème étape

3ème étape

2ème étape

1ère étape

 

 

Niveaux:

 

- Aides sociales (sur la base des besoins manifestés et payées sur le budget de l'Etat)

- Pension d'Etat minimale (Budget de l'Etat)

- Pension d'Etat minimale (Budget de l'Etat)

Sécurité sociale étatique classique

- Assurance vie et fonds de pension privés (individuels et collectifs et tous volontaires)

- Pensions privées

(Obligatoires jusqu'à 50-60% du salaire, volontaires au dessus de ce niveau)

- Pension SS partielle

(60% - 70% du salaire)

Niveau unique

(90%-100% du salaire)

 

 

- Pensions privées (collectives et volontaires)

 

- Epargnes individuelles

- Epargnes individuelles

- Epargnes individuelles

 

 

 

 

 

Position relative des différents pays du point de vue de la liberté individuelle

Les systèmes les plus avancés

Les systèmes les moins avancés

Suisse    Royaume-Uni   France   Espagne   Italie

 

* Cet article, paru dans le numéro de septembre 1994 de la Revue des études Humaines (pp. 3-11), est une synthèse de "The Crisis and Reform of Social Security. An Econornic Analysis froin the Austrian Perspective", travail publié dans un Journal des Economistes et des Etudes Humaines de mars 1994 (Vol. 5, n°l, pp. 127 -155).

° Professeur titulaire d'Economie Politique. Universidad Compulsente de Madrid.