|
Responsabilté et Assurance
ou A Sécurité Sociale * , Les "assurances sociales" nous écartent de la logique de l'assurance pour nous entraîner dans un système inefficace et dangereux de redistribution sociale. La logique de l'assurance,
c'est de couvrir l'éventualité de pertes en faisant jouer la mutualité.
Cette logique découle du sentiment de prévoyance qui conduit tout propriétaire
d'un "bien" à ne pas subir sa perte. L'assurance est une industrie
apparue spontanément, sous forme contractuelle. L'assureur rend plusieurs
services à l'assuré, en dehors même de sa promesse d'indemnisation. Les partisans des assurances
sociales ont fait un faux procès à l'assurance : ils lui reprochent
de ne pas couvrir les accidents inattendus, de sélectionner les risques,
de faire payer cher le risque moral. En socialisant les assurances,
on évacue le contrat et la responsabilité qui l'accompagne. On rend
certaines personnes irresponsables, et d'autres arbitrairement responsables
(comme l'employeur pour les accidents du travail). Quand la faillite des assurances
sociales sera consommée, il faudra accepter les contrats d'assurance,
qui constituent la sécurité sociale véritable.
|
|
|
La Sécurité Sociale est au cœur de toutes les discussions
parce qu'elle suscite aujourd'hui en France les pires inquiétudes.
Les autres pays occidentaux ne sont pas à l'abri de telles difficultés,
et un peu partout on s'interroge sur les raisons de l'échec des
"systèmes de protection sociale" mis en place tantôt dans
les années trente, tantôt au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Les projets de réforme sont nombreux. Mais leurs ambitions
sont très diverses : les uns veulent aménager les régimes actuels,
et proposent en fait des emplâtres sur des jambes de bois, les autres
entendent contester la logique même de la protection sociale. L'article de Georges LANE appartient à ce deuxième
type. Mais il va plus loin que la plupart des analyses ordinaires
de la sécurité sociale. Non seulement il propose de redonner vigueur
à la technique de l'assurance contractuelle, gérée par des entrepreneurs
privés, mais de plus il nous convie à une réflexion sur la nature
de l'assurance, qui a cessé d'être assurance et d'en posséder toutes
les vertus du jour où elle est devenue "assurances sociales". A l’heure du
social Nous sommes à l'heure du "social".
C'est une mode dangereuse, comme l'a bien montré HAYEK dans "La Présomption
Fatale" : Hayek dresse
une liste de plus de cent quatre vingt expressions où figure l'adjectif
social, et une telle prolifération conduit nécessairement à
des ambiguïtés et à des dérives. "C'est parce
que l'on rapportait social à la totalité de la société, ou aux intérêts
de la totalité de ses membres, que le terme a graduellement acquis
sa connotation dominante d'approbation morale". Ce qui est social, c'est bon,
parce que cela concerne la société dans son ensemble, au contraire
des vils intérêts individuels. Pour soutenir ce point de vue, il
faut évidemment admettre qu'il existe une "société" autonome,
différente des individus qui la composent, un être mythique. Les
philosophes et les économistes emploient ici le terme "holisme". Cette dérive vers un social global, totalitaire, s'applique
fort bien au domaine des assurances, devenues elles aussi, "sociales". Car les assurances ont existé bien avant que l'on abuse
du mot "social". La déviation a consisté, dès le XVIIIème
siècle et les Révolutionnaires, a magnifier le "corps social",
à l'imaginer comme le résultat de la fraternité et de la solidarité
des hommes. Alors l'assurance cesse d'être une sécurité, une prévoyance,
résultats d'une démarche personnelle, pour devenir une solidarité. L'idée de la sécurité sociale substitue à la responsabilité
vis-à-vis de soi-même une responsabilité vis-à-vis de la société.
Celle-ci peut toujours estimer que les individus ne sont pas spontanément
assez solidaires, et leur imposer une solidarité d'un niveau et
suivant des modalités définies par "elle", c'est à dire
en fait par les hommes de l'Etat. Le caractère
spontané de l'assurance Cette présentation "sociale" veut ignorer
que les individus n'ont pas attendu les pouvoirs publics pour songer
à leur propre sécurité On peut d'abord remarquer que l'idée de prévoyance
est aussi vieille que le monde. Sans une certaine sécurité, l'être
humain ne peut agir intelligemment. Il doit pouvoir intégrer l'avenir
dans ses calculs et ses actions. Le grand progrès de l'humanité
a été réalisé le jour où les individus ont pu "capitaliser",
c'est à dire encore "actualiser" : donner une valeur actuelle
à ce qu'ils obtiendront dans le futur. C'est vraisemblablement le
vrai sens du mot "capitalisme", alors que tout le monde
rabâche la définition de MARX qui lie l'apparition du capitalisme à l'appropriation privée des moyens
de production. La propriété n'est qu'un instrument de la capitalisation.
Au demeurant, la capitalisation ne porte pas seulement sur le capital
productif, mais sur toute forme de capital, et notamment le capital
humain. Ce désir de sécurité, qui permet de se projeter
dans le futur, a été mieux satisfait du jour où la connaissance
des hommes leur a permis de mieux maîtriser les phénomènes aléatoires.
Au XVIIème siècle, les travaux de PASCAL ou de FERMAT permettent
de mesurer ce qu'on appelle alors "l'attente de l'avenir",
et par voie de conséquence de gérer cette attente. Ce progrès scientifique
permet de donner des bases solides à une industrie qui ne cessera
désormais de se développer : l'assurance. Le principe de mutualité
est évidemment au coeur de cette industrie. Voilà en quoi toute
assurance ne saurait être que "sociale" ; en ce sens,
l'expression "assurance sociale" est un pléonasme (mais
on a vu que ce n'est pas en ce sens qu'on l'utilise aujourd'hui,
puisque ce n'est pas la mutualité qui inspire "les assurances
sociales" mais la solidarité forcée décrétée par "la société"). La technique de l'assurance a donc émergé du progrès
des connaissances, de la série d'expériences que les hommes ont
menées pour gérer "l'attente de l'avenir". L'assurance relève de l'ordre social spontané. L'assurance est
en définitive l'une des dernières grandes découvertes de l'homme,
l'un des derniers grands progrès technologiques dans le domaine
économique et social. Comment travaille un assureur ? Puisque l'assurance est un progrès technologique issu
spontanément d'une recherche de solution au problème de gestion
de l'avenir, en quoi consiste la technologie de l'assureur ? (qu'hélas
les assureurs eux-mêmes ignorent souvent !) Observons d'abord que l'assureur ne travaille pas seul.
L'assureur ne saurait être
une personne isolée. Il travaille en association, en compagnie,
et sur un marché organisé (comme la Lloyd's de Londres). Ensuite, l'assureur, comme tout entrepreneur, est motivé
par la recherche du profit, ce qui le rend évidemment responsable. Comme tout entrepreneur, l'assureur va jouer un rôle
de transformateur. Grâce à des facteurs de production, il va valoriser
une matière première, il va créer des services qui intéressent le
consommateur, c'est à dire l'assuré. L"'input" de l'assureur, ce sont les 4~pertes
incertaines attendues". Ces pertes se présentent sous forme
de privation soudaine d'un "bien" (dont peu importe la
nature, du moment qu'il procure une satisfaction à l'individu).
Ces pertes sont donc un "mal" : perte d'argent, perte
de revenu, perte d'emploi, perte de clientèle, perte de santé, perte
de capacités, etc. Elles sont incertaines : la probabilité qu'elles surviennent
est variable, elle n'est pas absolue. Elles sont attendues : leur survenance est sérieusement
envisagée soit par l'assuré, soit par l'assureur. Voilà qui nous
écarte de pertes totalement imprévisibles, auxquelles personne ne
peut penser par avance ; ces pertes ne sont pas assurables. Le premier acte de l'assureur est d'acheter ces pertes,
c'est à dire de les encourir à la place de l'assuré. Dès ce moment, l'assureur rend un certain nombre de
services : il aide l'assuré à prendre conscience de ces pertes,
et à mieux les apprécier ; il donne une équivalence en monnaie de la valeur
de ces pertes ; il permet ainsi à l'assuré de faire la comparaison
entre la valeur de la perte qu'il estimait lui-même et la valeur
estimée par l'assureur ; cette information est évidemment très importante. Le deuxième acte de l'assureur est d'introduire la
mutualité, Les chances de pertes peuvent être en effet réparties
sur un grand nombre de personnes, et leur distribution est désormais
presque certaine. On aura ainsi substitué un "sinistre certain
attendu mutuel" à toutes les pertes incertaines attendues au
niveau individuel. L'assureur a remplacé l'incertain qui menaçait
l'individu par le certain qu'apporte la mutualité. La perte devient
"sinistre", elle ne frappe plus celui qui perd, mais l'assureur
et à travers lui la mutualité. Cette substitution du mutuel au personnel donne une
nouvelle appréciation monétaire à l'assureur du prix auquel il peut
acheter les pertes incertaines personnelles. Ce prix, en termes
de métier, est appelé la "prime pure monétaire". Ce faisant, l'assureur rend à l'assuré de nouveaux
services : l'assuré connaît d'ores et déjà la valeur "mutualisée"
de sa perte , l'assuré reçoit de l'assureur une proposition de
contracter sur cette base ; l'assureur fait connaître en même temps comment
il entend couvrir la perte : quel taux et quelles modalités d'indemnisation. Tous ces services ont évidemment un prix, qui vient
s'ajouter à la prime monétaire pure, de sorte que le contrat d'assurance
coûtera toujours plus cher que ce que démontrent les calculs de
probabilités et d'actualisation A l'issue du contrat, l'assuré a dans son patrimoine
: d'une part, le "bien" dont la perte est
incertaine mais attendue ; d'autre part, un droit à indemnisation en cas de
perte ; ce droit a été payé à l'assureur. La conclusion de cette rapide incursion dans la technique
de l'assurance est de faire apparaître le caractère nécessairement
mutuel, nécessairement social de l'assurance. Rien ne justifie donc dans ces conditions de distinguer l'assurance, l'assurance
sociale et l'assurance mutuelle, voire la mutualité, sauf à vouloir
désorienter l'individu peu familier avec le sujet. Rien ne justifie
a fortiori que l'on ait construit un Code
de la Mutualité distinct du Code de l'Assurance, ni un Code de l'Assurance
distinct du droit commun contractuel. Qu'est-ce que
le bon assureur ? Pour réussir dans l'industrie de l'assurance, il faut
déployer un certain art (comme d'ailleurs dans toutes les formes
d'entreprises). L'art de l'assureur
tient avant tout dans une sélection d'une mutualité de personnes
physiques, les assurés. Ces personnes sont responsables de leur patrimoine.
Elles n'ignorent pas que même si elles sont indemnisées, elles n'en
auront pas moins perdu le bien auquel elles étaient attachées. On
ne peut donc pas assurer des gens qui ne sont pas propriétaires
de leurs biens, ou qui mènent des actions contre leur gré, parce
qu'elles leur sont imposées. Pourquoi l'individu s'inquiéterait il d'une
action que le législateur le contraint à mener ? Le talent de l'assureur est de repérer des personnes
qui se sentent vraiment responsables, et mises dans les conditions
d'exercer leur responsabilité. Ces conditions reviennent en gros à ce que l'on appelle
"l'état de droit" : une situation dans laquelle les droits
de propriété individuelle, sont précis et respectés de tous, y compris
des pouvoirs publics. Le Droit a en
particulier pour raison d'être d'accroître le domaine du certain
ou, autrement dit, de réduire le domaine de l'incertain. Cela dit, comme Hayek l'a fait remarquer, il
n'est pas possible ni souhaitable d'éliminer toute trace d'incertitude
dans les sociétés humaines. Ce n'est pas possible puisque les individus
ont au moins l'incertitude du futur et seuls pourraient y échapper
des gens vivant au jour le jour, une hypothèse que la nature de
l'homme rend exceptionnelle. Ce n'est pas souhaitable parce que
c'est justement le besoin de mieux se garantir qui pousse les hommes
à la capitalisation, elle-même source de progrès. Cependant, a-t-on levé toutes les difficultés en disant
que les assurés se conduisent en "responsables" ? Pour les juristes, il y a au moins deux types de responsabilités
: la responsabilité ex post, celle des articles 1382 et 1383 du Code Civil : ce n'est
qu'une fois que le dommage s'est produit que la question de la responsabilité
se pose. Il faut qu'il y ait eu intention, faute ou négligence de
la part de l'auteur de l'acte dommageable ; la responsabilité ex ante : l'individu est toujours responsable,
sans qu'il n'y ait à rechercher les anomalies de son comportement.
L'assurance relève de ce type de responsabilité : en tout état de
cause, l'assuré sera indemnisé. On ne lui fait courir aucun risque
moral résiduel". Malheureusement, dans la pratique, la jurisprudence
se plaît à limiter cette responsabilité automatique, et prend de
plus en plus en compte les circonstances du dommage. Cette dérive
jurisprudentielle ne devrait pourtant pas concerner l'assurance,
puisque ici les conditions de la responsabilité sont nées d'un contrat,
et les parties peuvent les préciser jusque dans les moindres détails.
Mais, à son tour, l'Etat, à travers sa réglementation, impose aux
contrats d'assurance des limitations qui font apparaître une certaine
incertitude sur la définition et la mise en oeuvre de la responsabilité,
de sorte que le "risque moral résiduel" n'est pas complètement
écarté, comme il le devrait logiquement dans un contrat d'assurance. Comme par hasard, les adversaires de l'assurance contractuelle
et mutuelle ont pris argument de cette confusion dans le domaine
de la responsabilité (due aux interventions de l'Etat) pour proposer
des assurances "sociales", c'est à dire imposées par la
société. Ce n'est qu'une supercherie parmi tant d'autres. Certaines
méritent d'être relevées, parce qu'elles sont d'un usage si courant
que tout le monde a fini par les gober. Les pseudo vices de l'assurance Les adversaires de l'assurance ont commencé par lui
attribuer des vices rédhibitoires dont aucun n'est réel. La liste
des "pseudo vices" se trouve presque complète chez deux
beaux esprits des années 30, le publiciste Gaston JEZE et l'économiste
Henri TRUCHY La loi des grands nombres veut que l'assurance devienne
un vrai service public, et que personne ne soit sans assurance. Peu de travailleurs sont capables de prévoyance
au point de s'assurer. L'assurance est perverse : "Il n'y a pas de système d'assurance qui ne soit
une occasion, une tentation de dissimulation et de fraudes". Il faut des procès longs et onéreux pour être indemnisé
par les assureurs : "L'esprit de chicane des assureurs est bien connu". Les assureurs cherchent les clients riches, et ne
font rien pour la masse. Les assureurs ne s'intéressent qu'aux risques rentables. L'exploitation des assurances tend au monopole. Après ce lourd réquisitoire, la solution ne fait pas
de doute : il faut socialiser l'assurance. Gaston Jèze décrit les
mérites d'une assurance vieillesse obligatoire et collective, gérée
par les pouvoirs publics : Véritable
"non marché", "non capitaliste", elle protégera
le travailleur contre lui même, en se mettant à sa place ; elle
protégera le travailleur et sa famille contre le marché et ses échecs
: elle leur permettra de faire abstraction de l'avenir elle les
fera bénéficier de l'inflation au lieu d'en souffrir. De plus,
cette assurance vieillesse développera la natalité, assurera le
plein emploi. On sait ce qu'il en est advenu... Zéro risque L'idée du "risque zéro" a fait la conquête
des individus. Ils doivent être garantis absolument contre tout. Il est évident que le contrat d'assurance ne débouche
pas sur le risque zéro, puisqu'il concerne seulement les risques
attendus. On ne peut contracter sur quelque chose que l'on ignore.
Le risque accidentel n'est pas assurable, et personne ne peut le
couvrir par contrat. Exiger que l'assurance prenne en charge le
"risque d'accident", alors qu'elle ne s'intéresse par
définition qu'au "risque de perte attendue" est un non
sens. Au nom de quoi, on voudra que les assurances sociales, elles,
prennent aussi en charge l'indemnisation des accidents. On constate
évidemment qu'une fois l'accident survenu, l'assureur public cherchera
à trouver des responsables. Les accidents coûtent trop cher Après avoir assimilé indûment risque d'accident inattendu
et risque de perte attendue, il est facile de soutenir que les assureurs
ne s'exécutent pas parce que le coût de l'accident est trop élevé
pour eux ils vont diminuer ou contester l'indemnisation de l'assuré.
Cela n'a rien à voir en réalité avec le travail de l'assureur. Comme
la base de son calcul est la "prime pure monétaire", concernant
un événement attendu, si cet événement se produit, il doit évidemment
payer pour indemniser la perte, et le coût de l'indemnisation n'entre
pas en jeu a posteriori, une fois la perte réalisée, puisqu'il est déjà intégré
dans le contrat a posteriori.
Pour l'assureur digne de ce nom, l'accident n'a donc pas de coût
; certaines indemnisations ne sauraient pas ne pas être versées
; toutes les primes pures monétaires doivent être dépensées sans
réticences, ni jugement de valeur. Mais les adversaires de l'assurance reprochent au contrat
de ne pas "tout couvrir", et ils s'attirent les sympathies
du grand public en promettant que les "assurances sociales",
elles, ne seront pas regardantes au coût de l'accident quel qu'il
soit. Les "mauvais
risques", le "risque moral" Une démarche voisine consiste à soutenir que les assureurs
ne veulent pas se lancer dans les "mauvais risques". C'est
la fable de l'écrémage, ou de la sélection des assurés. Là encore, il faut distinguer risque accidentel et
risque attendu. L'assurance ne prend pas en compte le premier, mais
gère le second sans considération du surcroît de perte qui pourrait
advenir : le contrat a déjà prévu l'indemnisation. Si les assurés veulent se prémunir
au-delà d'une perte "normale" attendue, c'est aussi leur
liberté, et ils trouveront sans doute un assureur moyennant une
"prime pure monétaire" plus élevée. L'argument de l'écrémage est souvent évoqué ces temps-ci
quand on discute de la fin (éventuelle) du monopole de la Sécurité
Sociale : les compagnies privées ne rejetteront elles pas les grands
malades, les handicapés, les impécunieux ? Observons d'abord que les "exclus de la Sécurité
Sociale" se comptent pas dizaines de milliers. Ensuite, le
risque de perte est aussi facilement calculable pour ces "mauvais
risques" que pour les "bons". L'assureur peut offrir
des contrats à tout assuré susceptible d'intégrer une mutualité.
Si le prix des contrats est hors de portée de certains, il appartient
peut-être à la communauté nationale de le prendre partiellement
en charge ; mais cela ne compromet en rien le principe du contrat.
Le concept de "mauvais risque" est donc étranger au contrat
; d'ailleurs combien de "bons risques" deviennent-ils
"mauvais", si l'on entend par là que l'assureur peut sous
estimer le "risque de perte attendue" ? On observera ici que précisément c'est la signature
du contrat d'assurance qui va modifier le comportement de l'assuré
; le sentiment de garantie le rend négligent et irresponsable et
il fausse a posteriori l'équilibre du contrat. C'est
ce que l'on appelle le "risque moral". Le "risque
moral" est malheureusement un alibi non seulement pour les
partisans de l'Etat assureur mais aussi pour certains assureurs
eux-mêmes. Beaucoup d'assurés sont des irresponsables
ou des délinquants en puissance : il y a risque moral. Voilà
qui' autoriserait les assureurs à imposer des clauses arbitraires,
et appellerait par voie de conséquence l'intervention de l'Etat. Mais le "risque moral" est il si répandu
dans un contexte d'assurance contractuelle ? L'assurance étant liée
à la perte subie par l'assuré, il n'y a guère que dans des cas exceptionnels
que l'assuré acceptera de gaieté de coeur de subir la perte pour
toucher l'assurance dont la valeur ne saurait être supérieur à
la perte. L'individu est responsable de son patrimoine, et c'est
justement cela qui l'a conduit à s'assurer. Il faut donc voir le problème à l'envers : c'est parce
que l'individu a l'impression qu'il sera couvert quoi qu'il fasse
croyance qui est légitime dans un système d"'assurances sociales"
qu'il se sent irresponsable et se comporte n'importe comment. Cependant, les assureurs n'ignorent pas que des individus
puissent tricher ou abuser. Cela fait aussi partie de leur métier
: c'est un "risque d'entreprise". Que peut-il faire devant ce risque ? S'il opère dans un marché concurrentiel, il sera dissuadé
d'augmenter les primes. Il aura plutôt recours à des techniques
bien connues : ré-assurance, co-assurance, co-réassurance. Il n'y a que dans le cas d'un "assuré captif',
d'une absence de concurrence dans l'industrie des assurances, qu'il
pourra infliger un "malus" à l'assuré suspect de faire
courir un "risque moral". C'est évidemment le cas avec
les "assurances sociales", ou avec un marché où les compagnies
sont cartellisées par les soins de l'Etat (comme c'est le cas en
France). Un dernier point sera relevé : si réellement un contrat
d'assurance devait en permanence être menacé par le "risque
moral", cette menace pèserait aussi sur tous les types de contrat
: pourquoi les contractants respecteraient-ils leurs obligations
? Dans ces conditions, on serait en effet condamné à annuler toutes
les procédures d'échange. Si l'honnêteté venait à disparaître
des vertus quotidiennes qu'exige l'échange, il faudrait se résoudre
au totalitarisme étatique d'où la malhonnêteté n'est évidemment
pas exclue ! Fort heureusement, nous en sommes loin, et le marché
et le contrat ont la vie dure : c'est tant mieux pour le progrès
et pour la liberté. Le patron peut payer Une autre idée qui nous éloigne de la logique de l'assurance
et légitimerait les assurances sociales est celle des "économies
extemes". En théorie économique, cette expression est utilisée
pour désigner les conséquences heureuses (économies) ou malheureuses
(déséconomies) que l'action des uns peut involontairement avoir
sur les autres. Les juristes ont fait un usage abusif de ce concept,
qu'ils ont découvert dans les travaux pionniers du juge POSNER. Les économies externes, d'après eux, créent une irresponsabilité,
puisque l'auteur du dommage n'indemnise pas la victime. La meilleure
réponse à cette irresponsabilité est non pas l'assurance (puisque
les conséquences en question sont inattendues) mais l'attribution
automatique de responsabilité à celui qui a agi. L'exemple le plus célèbre de ce glissement est dans
l'histoire de la responsabilité en cas d'accidents de travail. Le
législateur français de 1890 a lancé le principe que l'employeur
est toujours responsable des accidents du travail de leurs employés.
Cela n'est pourtant pas prévu dans le contrat de travail. Pourquoi
cette charge nouvelle pour le patron ? Les démarches des "économies externes" permet
de l'expliquer. Leur point
de départ n'est pas qu'il y a un employeur A, un employé B, un contrat
de travail accordant les volontés de A et de B. Il est qu'il y a
un employeur A qui impose sa volonté à B, dans le but de lui faire
courir des "risques d'accidents du travail". Les accidents
sont attendus par A et celui-ci les cache à B pour la bonne raison
que c'est B qui en fera les frais. En d'autres termes, A met à la charge de B les externalités
créées à l'occasion du travail. La solution du législateur de 1890 est d'inverser les
ternies de la responsabilité. Ainsi,
l'employé est rendu, de jure, irresponsable, bien qu'il s'agisse
et l'employeur, de jure, responsable bien qu'il n'agisse pas. Il est certain qu'aucun assureur ne veut assurer A
dans ces conditions. Et c'est un nouveau discrédit qui pèse sur
la profession d'assureurs. Il faudra "socialiser" les
accidents du travail. Le faux conflit
répartition/capitalisation Enfin, parmi les fausses idées qui circulent autour
de l'assurance, George Lane tord le cou au faux conflit entre répartition
et capitalisation. Ce conflit laisserait penser
qu'il y a deux "techniques d'assurance" possibles : l'une
fondée sur la répartition, l'autre sur la capitalisation. Si répartition
signifie mutualité, nul doute que toute assurance (y compris par
capitalisation") suppose quelque répartition au sein de la
mutualité. Mais ce n'est pas à ce sens que l'on se réfère habituellement,
mais bien à la pratique qui préside dans le système de retraite
français. On commence par faire payer à l'assuré une prime pure
monétaire (appelée cotisation) qui n'a aucun rapport avec la perte
incertaine attendue ce que l'on ne trouvera jamais dans la technique
d'assurance où l'une découle de l'autre. En contrepartie, il leur
est versé des droits. La répartition
nie à la fois le temps, l'incertitude ou l'ignorance. Seule
la "capitalisation" est dans la logique de l'assurance. Il n'y a pas
"des" techniques d'assurance, il n'y en a qu"'une"
seule. Si certains aiment la décorer du mot de "capitalisation",
libre à eux. Il n'en reste pas moins que l'assurance est une technique
qui vise à gérer l'avenir de pertes attendues par les individus. La "répartition"
n'est qu'une expression rénovée pour désigner la spoliation légale
ou la redistribution forcée. La Sécurité Sociale véritable Il serait donc temps de faire connaître la vérité sur
l'assurance, et sur les assurances "sociales". Celles
ci ne sont qu'un mirage, à moins que l'on assimile social et mutualité
(auquel cas c'est un pléonasme : toute assurance est mutuelle).
L'assurance est au contraire de nature contractuelle, évolutive
car incertaine, dont le législateur devrait être absent pour
ne pas bloquer l'évolution. Malheureusement, le contrat et le droit, qui dominent
le domaine de l'assurance, passent au second rang derrière des considérations
"économiques". C'est que les économistes, devenus de véritables
ingénieurs sociaux, se sont mis à inventer des droits, et à légitimer
l'intervention généralisée de l'Etat. Ils devraient réapprendre
le sens de leur propre science, tel que le rappelait Jacques RUEFF
: "C'est le cadre institutionnel dans lequel les acteurs
de la vie économique sont placés qui fixe la forme de tous les phénomènes
économiques qu'étudie l'économie politique". Le droit prime l'économie, et non l'inverse. Aujourd'hui, à coup de considérations économiques et
sociales, on a effacé le contrat et le droit. On s'est écarté de
l'assurance, qui est la vraie sécurité sociale. La sécurité sociale véritable, fondée sur la
responsabilité de l'individu et l'art de l'assureur, ne saurait
être confondue avec le système actuel. Cette conclusion est certainement
à méditer pour tous les amateurs de "réforme de la sécurité
sociale" qui persistent dans la socialisation de l'assurance
et refusent de miser sur la responsabilité personnelle dans un cadre
juridique précis.
* Cet article, paru dans le
numéro de juin 1994 de la Revue des études Humaines (pp.
7-15), est une synthèse d’un travail publié dans un Journal
des Economistes et des Etudes Humaines de 1993 (Vol. 4, N°4, pp. 531 588). Les passages en italiques sont repris du texte de ce Journal des Economistes et des Etudes Humaines. ° Georges Lane est Maître de
Conférences à l'Université de Paris IX Dauphine.
|