Quand on évoque Frédéric Bastiat
(1801-1850), c'est pour en rire. Pensez-donc : l'homme qui croyait
aux "Harmonies économiques". Car tout ce qu'on connaît
de lui, c'est le titre de ce qui devait être son grand ouvrage,
que la mort ne lui a pas permis d'achever. Cela suffit pour faire
de lui une espèce de Bernardin de Saint-Pierre de l'économie.
Bastiat vaut mieux que cette
légende caricaturale, "les Harmonies économiques" n'offrent
pas les puérilités des Harmonies de la nature lesquelles ne valent
que par le style. Elles offrent même entre autres intérêts, celui
de porter témoignage des préoccupations sociales des économistes
libéraux de la première moitié du XIXe
siècle. On verra en effet dans les pages qui suivent et qui
concernent les sociétés de secours mutuels d'une part, les retraites
ouvrières de l'autre, que si Bastiat protestait d'avance (et avec
quelle énergie ! ) contre l'étatisation de la sécurité sociale,
il ne s'en remettait pas à la prévoyance solitaire et égoïste des
individus pour résoudre les problèmes les plus cruels posés aux
salariés, mais qu'il comptait sur le développement de l'esprit de
solidarité, lequel à ses yeux présentait l'avantage de procurer
à chacun les avantages de l'association sans lui enlever le sens
de ses responsabilités personnelles.
Les pages qui suivent sont tirées
du chapitre XIV, intitulé "Des salaires" qui méritaient
d'être cité tout entier.
1
- Les sociétés de secours mutuels
Les
classes laborieuses s'étant donc élevées, par la suite des temps et
grâce au progrès de la civilisation, jusqu'au salariat, ne se sont
pas arrêtées là dans leurs efforts pour réaliser la stabilité.
Sans
doute le salaire arrive avec certitude à la fin d'un jour occupé;
mais quand les circonstances, les crises industrielles ou simplement
les maladies ont forcé les bras de chômer, le salaire chôme aussi,
et alors l'ouvrier devra-t-il
soumettre au chômage son alimentation, celle de sa femme et
de ses enfants ?
Il
n'y a qu'une ressource pour lui. C'est d'épargner aux jours de travail,
de quoi satisfaire aux besoins des jours de vieillesse et de maladie.
Mais
qui peut d'avance, eu égard à l'individu, mesurer comparativement
la période qui doit aider et celle qui doit être aidée ?
Ce
qui ne se peut pour l'individu devient plus praticable pour les masses,
en vertu de la loi des grands nombres. Voilà pourquoi ce tribut payé
par les périodes de travail aux périodes de chômage, atteint son but
avec beaucoup plus d'efficacité, de régularité, de certitude, quand
il est centralisé par l'association que lorsqu'il est abandonné aux
chances individuelles.
De
là les sociétés de secours mutuels, institution admirable, née des
entrailles de l'humanité longtemps avant le nom même de Socialisme.
Il serait difficile de dire quel est l'inventeur de cette combinaison.
Je crois que le véritable inventeur c'est le besoin, c'est cette aspiration
des hommes vers la fixité, c'est cet instinct toujours inquiet, toujours
agissant qui nous porte à combler les lacunes que l'humanité rencontre
dans sa marche vers la stabilité des conditions.
Toujours
est-il que j'ai vu surgir spontanément des sociétés de secours mutuels,
il y a plus de vingt-cinq ans, parmi les ouvriers et les artisans
les plus dénués, dans les villages les plus pauvres du département
des Landes.
Le
but de ces sociétés est évidemment un nivellement général de satisfaction,
une répartition sur toutes les époques de la vie des salaires gagnés
dans les bons jours. Dans toutes les localités où elles existent,
elles ont fait un bien immense. Les associés s'y sentent soutenus
par le sentiment de la sécurité, un des plus précieux et des plus
consolants qui puisse accompagner l'homme dans son pèlerinage ici-bas.
De plus, ils sentent tous leur dépendance réciproque, l'utilité dont
ils sont les uns pour les autres, ils comprennent à quel point le
bien et le mal de chaque individu ou de chaque profession deviennent
le bien et le mal communs; ils se rallient autour de quelques cérémonies
religieuses prévues par leurs statuts; enfin ils sont appelés à exercer
les uns sur les autres cette surveillance vigilante, si propre à inspirer
le respect de soi-même en même temps que le sentiment de la dignité
humaine, ce premier et difficile échelon de toute civilisation.
Ce
qui a fait jusqu'ici le succès de ces sociétés, succès lent à la vérité
comme tout ce qui concerne les masses,- c'est la liberté et cela s'explique.
Leur
écueil naturel est dans le déplacement de la Responsabilité. Ce n'est
jamais sans créer pour l'avenir de grands dangers et de grandes difficultés
qu'on soustrait l'individu aux conséquences de ses propres actes !
Le jour où tous les citoyens diraient : "Nous nous cotisons pour
venir en aide à ceux qui ne peuvent travailler ou ne trouvent pas
d'ouvrage," il serait à craindre qu'on ne vit se développer,
à un point dangereux, le penchant naturel de l'homme vers l'inertie,
et que bientôt les laborieux ne fussent réduits à être les dupes des
paresseux. Les secours mutuels impliquent donc une mutuelle surveillance,
sans laquelle le fonds des secours serait bientôt épuisé. Cette surveillance
réciproque, qui est pour l'association une garantie d'existence, pour
chaque associé une certitude qu'il ne joue pas le rôle de dupe, fait
en outre la vraie moralité de l'institution. Grâce à elle, on voit
disparaître peu à peu l'ivrognerie et la débauche, car quel droit
aurait au secours de la caisse commune un homme à qui l'on pourrait
prouver qu'il s'est volontairement attiré la maladie et le chômage,
par sa faute et par suite d'habitudes vicieuses ? c'est cette surveillance
qui rétablit la responsabilité dont l'association, par elle-même,
tendait à affaiblir le ressort.
Or,
pour que cette surveillance ait lieu et porte ses fruits, il faut
que les sociétés de secours soient libres, circonscrites, maîtresses
de leurs statuts comme de leurs fonds. Il faut qu'elles puissent faire
plier leurs règlements aux exigences de chaque localité.
Supposez
que le gouvernement intervienne. Il est aisé de deviner le rôle qu'il
s'attribuera. Son premier soin sera de s'emparer de toutes ces caisses
sous prétexte de les centraliser; et, pour colorer cette entreprise,
il promettra de les grossir avec des ressources prises sur le contribuable
- "Car, dira-t-il, n'est-il pas bien naturel et bien juste que
l'Etat contribue
à une oeuvre si grande, si généreuse, si philanthropique, si humanitaire
? - Première injustice : faire entrer de force dans la société,
et par le côté des cotisations, des citoyens qui ne doivent pas concourir
aux répartitions de secours. Ensuite, sous prétexte d'unité, de solidarité
(que sais-je ? ) il s'avisera de fondre toutes les associations en
une seule soumise à un règlement uniforme.
Mais, je le demande, que sera devenue la moralité
de l'institution quand sa caisse sera alimentée par l'impôt; quand
nul, si ce n'est quelque bureaucrate, n'aura intérêt à défendre le
fonds commun; quand chacun, au lieu de se faire un devoir de prévenir
les abus, se fera un plaisir de les favoriser; quand aura cessé toute
surveillance mutuelle et que feindre une maladie ce ne sera autre
chose que jouer un bon tour au gouvernement ? Le gouvernement, il
faut lui rendre cette justice, est enclin à se défendre; mais ne pouvant
plus compter sur l'action privée, il faudra bien qu'il y substitue
l'action officielle. Il nommera des vérificateurs, des contrôleurs,
des inspecteurs. On verra des formalités sans nombre s'interposer
entre le besoin et le secours. Bref, une admirable institution sera,
dès sa naissance, transformée en une branche de police.
L'Etat
n'apercevra d'abord que l'avantage d'augmenter la tourbe de
ses créatures, de multiplier le nombre des places à donner, d'étendre
son patronage et son influence électorale. Il ne remarquera pas qu'en
s'arrogeant une nouvelle attribution, il vient d'assumer sur lui une
responsabilité nouvelle et, j'ose le dire, une responsabilité effrayante.
Car
bientôt qu'arrivera-t-il ?
Les ouvriers ne verront plus dans la caisse commune
une propriété qu'ils administrent, qu'ils alimentent et dont les limites
bornent leurs droits. Peu à peu, ils s'accoutumeront à regarder le
secours en cas de maladie ou de chômage non comme provenant d'un fonds
limité préparé par leur propre prévoyance, mais comme une dette de
la Société. lis n'admettront pas pour elle l'impossibilité de payer
et ne seront jamais contents des répartitions. L'Etat se verra contraint de demander sans cesse des subventions
au budget. Là, rencontrant l'opposition des commissions de finances,
il se trouvera engagé dans des difficultés inextricables. Les abus
iront toujours croissant, et on en reculera le redressement d'année
en année, comme c'est l'usage, jusqu'à ce que vienne le jour d'une
explosion. Mais alors on s'apercevra qu'on est réduit à compter avec
une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout
d'un ministre ou d'un préfet, même la subsistance et dont les idées
sont perverties au point d'avoir perdu jusqu'à la notion du Droit,
de la Propriété, de la Liberté et de la Justice...
2
- La caisse de retraite des travailleurs
Parmi
les institutions qui peuvent naître des sociétés de secours mutuels,
quand celles-ci auront accompli l'évolution qu'elles commencent à
peine, je mets au premier rang, à cause de son importance sociale,
la caisse de retraite des travailleurs.
Il
y a des personnes qui traitent une telle institution de chimère. Ces
personnes, sans doute, ont la prétention de savoir où sont, en fait
de stabilité, les bornes qu'il n'est pas permis à l'Humanité de franchir.
Je leur adresserai ces simples questions : Si elles n'avaient jamais connu que l'état social des peuplades
qui vivent de chasse ou de pêche, auraient-elles pu prévoir, je ne
dis pas les revenus fonciers, les rentes sur l'Etat,
les traitements fixes, mais même le Salariat, ce premier degré
de fixité dans la condition des classes les plus pauvres ? Et plus
tard, si elles n'avaient jamais vu que le salariat, tel qu'il existe
dans les pays où ne s'est pas encore montré l'esprit d'association
auraient-elles osé prédire les destinées réservées aux sociétés de
secours mutuels telles que nous venons de les voir fonctionner en
Angleterre ? Ou bien ont-elles quelque bonne raison de croire qu'il
était plus facile aux classes laborieuses de s'élever d'abord au salariat,
puis aux sociétés de secours, que de parvenir aux caisses de retraite
? Ce troisième pas serait-il plus infranchissable que les deux autres
?
Pour
moi, je vois que l'Humanité a soif de stabilité : je vois que, de
siècle en siècle, elle ajoute à ses conquêtes incomplètes, au profit
d'une classe ou d'une autre, par des procédés merveilleux qui semblent
bien au-dessus de toute invention individuelles et je n'oserais certes
pas dire où elle s'arrêtera dans cette voie.
Ce
qu'il y a de positif, c'est que la Caisse de retraite est l'aspiration
universelle, unanime, énergique, ardente de tous les ouvriers et c'est
bien naturel.
Je
les ai souvent interrogés, et j'ai toujours reconnu que la grande
douleur de leur vie ce n'est ni le poids du travail, ni la modicité
du salaire, ni même le sentiment d'irritation que pourrait provoquer
dans leur âme le spectacle de l'inégalité. Non, ce qui les affecte,
ce qui les décourage, ce qui les déchire, ce qui les crucifie, c'est
l'incertitude de l'avenir. A quelque profession que nous appartenions
que nous soyons fonctionnaires, rentiers, propriétaires, négociants,
médecins, avocats, militaires, magistrats, nous jouissons, sans nous
en apercevoir, par conséquent sans en être reconnaissants, des progrès
réalisés par la Société, au point de ne plus comprendre, pour ainsi
dire, cette torture de l'incertitude. Mais mettons-nous à la place
d'un ouvrier, d'un artisan que hante tous les matins, à son réveil,
cette pensée :
"Je
suis jeune et robuste, je travaille et même il me semble que j'ai
moins de loisirs, que je répands plus de sueurs que la plupart de
mes semblables. Cependant, c'est à peine si je puis arriver à pourvoir
à mes besoins, à ceux de ma femme et de mes enfants. Mais que deviendrai-je,
que deviendront-ils, quand l'âge ou la maladie auront énervé mes bras
? Il me faudrait un empire sur moi-même, une force, une prudence surhumaines
pour épargner sur mon salaire de quoi faire face à ces jours de malheur.
Encore, contre la maladie, j'ai la chance de jouer de bonheur; et
puis il y a des sociétés de secours mutuels. Mais la vieillesse n'est
pas une éventualité; elle arrivera fatalement. Tous les jours je sens
son approche, elle va m'atteindre; et alors, après une vie de probité
et de labeur, quelle est la perspective que j'ai devant les yeux ?
L'hospice, la prison ou le grabat pour moi; pour ma femme, la mendicité;
pour ma fille, pis encore. Oh ! que n'existe-t-il quelque institution sociale
qui me ravisse, même de force, pendant ma jeunesse, de quoi assurer
du pain à mes vieux jours ! "
Il
faut bien nous dire que cette pensée, que je viens d'exprimer faiblement,
tourmente, au moment où j'écris, et tous les jours, et toutes les
nuits, et à toute les heure, l'imagination épouvantée d'un nombre
immense de nos frères. Et quand un problème se pose dans de telles
conditions devant l'humanité, soyons en bien assurés, c'est qu'il
n'est pas insoluble.
Si,
dans leurs efforts pour donner plus de stabilité à leur avenir, les
ouvriers ont semé l'alarme parmi les autres classes de la société,
c'est qu'ils ont donné à ces efforts une direction fausse, injuste,
dangereuse. Leur première pensée, -c'est l'usage en France- a été
de faire irruption sur la fortune publique; de fonder la caisse des
retraites sur le produit des contributions. de faire intervenir l'Etat ou la Loi, c'est-à-dire tous les
profits de la spoliation sans en avoir ni les dangers ni la honte.
Ce
n'est pas de ce côté de l'horizon social que peut venir l'institution
tant désirée par les ouvriers. La caisse de retraite, pour être utile,
solide, louable, pour que son origine soit en harmonie avec sa fin,
doit être le fruit de leurs efforts, de leur énergie, de leur sagacité,
de leur expérience, de leur prévoyance. Elle doit être alimentée par
leurs "sacrifices". elle doit croître arrosée de leurs sueurs.
Ils n'ont rien à demander au gouvernement si ce n'est liberté d'action
et répression de toute fraude.
Mais le temps est-il arrivé où la fondation d'une
caisse de retraite - pour les travailleurs est possible ? Je n'oserais
l'affirmer; j'avoue même que je ne le crois pas. Pour qu'une institution
qui réalise un nouveau degré de civilisation se soit réalisé dans
le milieu s'établir, il faut qu'un certain progrès, qu'un certain
degré de civilisation se soit réalisé dans le milieu social où cette
institution aspire à la vie. Il faut qu'une atmosphère vitale lui
soit préparée. Si je ne me trompe, c'est aux sociétés de secours mutuels,
par les ressources matérielles qu'elles créeront, par l'esprit d'association,
l'expérience, la prévoyance, le sentiment de la dignité qu'elles feront
pénétrer dans les classes laborieuses, c'est dis-je aux sociétés de
secours qu'il est réservé d'enfanter les caisses de retraites .....