La pauvreté et ses mesures
Bertrand Lemennicier et Olivier Maillard**


Classification JEL : E24

Introduction

En 1994, près de 10 % des ménages sont comptés comme pauvres, au sens où ils disposent d'un niveau de vie inférieur à la demi médiane des revenus par unité de consommation. Le seuil de pauvreté était de 39 800 francs. A titre de comparaison, pour la même période, le SMIC était de 58 580 francs, le minimum vieillesse de 38 320 francs et le RMI de 27 580 francs.

Ce pourcentage de ménages pauvres est globalement le même qu'en 1984. Il convient dès lors de s'interroger sur le coût et l'efficacité des politiques de lutte contre la pauvreté et plus spécifiquement sur les minima sociaux dont le revenu minimum d'insertion instauré en 1989 constitue, avec le minimum vieillesse, désormais l'un des piliers principaux. En effet, avec approximativement 900 000 bénéficiaires du RMI, en 1994, le contribuable dépensait 24 ,8 milliards de francs pour cette aide à laquelle il faut ajouter les dépenses d'aide sociale ( aide sociale à l'enfance, aux personnes handicapées et aux personnes âgées) dont le montant en 1984 était de 44,7 milliards de francs et en 1994 de 73,3 milliards de francs. En 1994 le contribuable versait donc , contraint et forcé, une somme minimale de 98 milliards de francs pour faire face à la pauvreté! L'augmentation en francs de 119 % des fonds consacrés à la pauvreté, entre 1984 et 1994, période où l'inflation a disparue, recouvre sans doute une hausse des nombres absolus de pauvres. En fait, l'aide aux pauvres mesurées par exemple en pourcentage du revenu primaire brut serait restée quasiment constante entre 1984 et 1994 si l'on excluait le RMI. En effet en 1984 le revenu primaire brut avoisinait 3500 milliards de francs et en 1994 ce chiffre était de 5400 milliards de francs, l'aide aux pauvres faisait donc 1,4% du revenu primaire brut en 1994 et 1,2 % en 1984. L'introduction du RMI augmente cet effort de manière substantielle, puisque nous avons alors en 1994 un budget d'aide qui fait 1,8 % du revenu primaire brut. Or malgré cet effort la pauvreté n'a pas reculée ni fondamentalement augmentée! Où est l'erreur?

Nous proposons dans cet article de soumettre la question de la mesure de la pauvreté à une série de critiques et d'interrogations qui devrait remettre en cause fondamentalement la façon dont on appréhende ce phénomène. En effet , une réflexion théorique élémentaire et un examen attentif des données présentées par les statisticiens permettent de rappeler que la pauvreté est un phénomène :

-qui est présenté statistiquement de manière erronée;

-qui est principalement transitoire;

-et qui n'est pas socialement dramatique.

La question de la mesure de la pauvreté peut sembler incongrue mais elle mérite d'être posée car de nombreuses interrogations concernant le choix d'un seuil de pauvreté ainsi que la mesure de la pauvreté subsistent. En d'autres termes, si la pauvreté n'est pas contestable, l'ampleur du phénomène n'est pas définitivement et unanimement appréciée. Tim Callan et Brian Nolan, par exemple, résument les problèmes que rencontre fréquemment le théoricien : Quelle unité étudier (l'individu, le ménage ou la famille) ? Si l'unité de base retenue est la famille, quelle échelle d'équivalence retenir sachant que ce choix peut avoir une influence majeure sur la taille et la composition de la population à bas revenus ? Quel concept de revenu privilégier (revenu courant, dépenses courantes, richesse, prise en compte des revenus implicites tirés de détentions patrimoniales comme le logement ? Et si l'on doit mesurer le bien être en termes de biens de consommation ou de services, doit-on prendre en compte la production domestique et le loisir dans le mesure du bien être ?

En fait les économistes et sociologues retiennent plusieurs approches pour définir la pauvreté ainsi M.Glaude (1998), directeur des statistiques démographiques et sociales à l'INSEE, distingue-t-il :

Une approche en termes de revenu nominal (pauvreté relative); est pauvre toute personne dont le revenu nominal se situe à la moitié du revenu médian. Le coefficient de 50 % est purement arbitraire. Certains pays retiennent le chiffre de 60% du revenu médian d'autres 40 %. Le seuil de 50 % correspond en 1994 à environ 3800 F par mois pour une personne seule, 6800 F pour un couple avec un enfant, 7900 F pour un couple avec deux enfants . Au regard de cette définition , les pauvres représentent 10,4% des ménages ( il y a 23 , 156 millions de ménages en France) soit 2 millions 408 ménages ou encore 5,5millions de personnes dont 1,1 million d'enfants de moins de 14 ans.

Une approche en termes de revenu réel (pauvreté absolue); est pauvre toute personne qui ne peut consommer, faute de moyens, un certain nombre de biens d'usage ordinaire ou de consommation de base (biens de nécessité). Cette définition est tout aussi arbitraire que la précédente. En général les tenants de cette approche retiennent les biens correspondant à la consommation de plus de la moitié de la population ou jugée comme indispensable pour plus de la moitié des gens. Aux Etats Unis, où une telle mesure est utilisée, :est pauvre toute personne dont le revenu est égal à trois fois le coût minimal de la ration alimentaire nécessaire à chacun . On obtient pour une personne seule en 1997 la somme 682 dollars par mois (en 1994 il s'agissait de 629 dollars par mois) soit en parité de pouvoir d'achat le montant de 4450 F. Avec cette définition le Bureau of Census américain, l'équivalent de l'INSEE, recense 14% de pauvres dans la population ce qui fait 40 millions d'américains. ( A titre de comparaison, ce chiffre de 14 % appliqué à la France impliquerait un nombre de pauvres égal à 8 400 000)

Une approche en termes de satisfaction (pauvreté subjective); est pauvre toute personne qui estime que son revenu donne un niveau de satisfaction inférieur au minimum qu'il juge nécessaire pour vivre. Si on applique cette définition à une population enquêtée et représentative de la population totale, on trouve alors entre 20 ou 37 % de pauvres selon que le ménage considère respectivement qu'il vit difficilement ou très difficilement ou qu'il dépense plus qu'il ne gagne!

Une approche administrative; est pauvre toute personne bénéficiant d'une aide dont l'objectif est de lutter contre la pauvreté. En prenant les huit minima sociaux suivants : minimum vieillesse, invalidité, allocation aux handicapés, allocation de parent isolé, allocation de solidarité spécifique allocation d'insertion, allocation de veuvage et revenu minimum d'insertion on obtient en 1995 un chiffre de 3, 3 millions de ménages soit aux environs de 6 millions de personnes. L'approche administrative ne recoupe pas l'approche monétaire avec quasiment 1 million de ménages supplémentaires.

Reprenons point par point l'ensemble de ses éléments, à commencer par le choix de l'échelle d'équivalence.

1) L'échelle d'équivalence.

On mesure la pauvreté individuelle en prenant pour unité d'observation le ménage. Il s'agit alors de mesurer la pauvreté par unité de consommation. A l'origine de cette mesure se trouve l'idée que des ménages de taille différente et de composition différente connaissent des niveaux de vie différents, un couple sans enfant, par exemple, ayant des opportunités de consommation et de loisir plus élevées que ce même couple avec un enfant (ou qu'un autre couple avec un enfant disposant d'un revenu familial identique). Plus le nombre d'adultes, et dans une moindre mesure le nombre d'enfants, dans le ménage est élevé, plus la compensation monétaire nécessaire pour maintenir le niveau de vie du ménage est importante. Chaque membre de la famille se voit ainsi attribuer un poids : l'INSEE, par exemple, confère à une personne vivant seule un poids égal à 1, un adulte supplémentaire (ou un enfant de plus de 15 ans) se voit attribuer un poids de 0,7 et un enfant de moins de 15 ans un poids de 0,5. Ce principe présente un certain nombre de contradictions. Ainsi, les dépenses occasionnées par la présence d'enfants ou de personnes à charge sont supposées n'apporter aucune satisfaction aux autres membres de la famille (production domestique du conjoint supposée nulle de même que l'utilité procurée par la présence des enfants) mais malgré cela, ces derniers continuent à soutenir financièrement les premiers. Ce comportement ne peut être rationnel que si le nombre d'enfants et la présence d'un conjoint ne peut pas faire l'objet d'un choix au sein de la famille, ce qui est absurde. Le bien-être peut parfaitement être supérieur pour un couple avec enfant que pour un couple sans enfant comme le montre le graphique ci-dessous, rendant ainsi hasardeuse toute justification en terme de bien-être des politiques favorisant les familles nombreuses.

En absence d'enfant, les opportunités de consommation et de loisirs sont représentées par le triangle A0B. Le couple maximise sa satisfaction en e°. L'arrivée d'un enfant réduit les opportunités du couple en termes de biens de consommation et de loisirs au triangle CD0. Le bien-être optimal du couple se trouverait réduit au panier e1 si les enfants ne procuraient aucune utilité. Mais en présence d'enfants, l'ensemble des possibilités de consommation correspond à l'hyperplan CDE. La combinaison de biens, loisirs et nombre d'enfants qui maximise la satisfaction du couple est située en un point quelconque de ce nouvel hyperplan. Or sur cet hyperplan, le bien-être peut-être supérieur à celui obtenu avec e°, qui est la combinaison optimale correspondant au couple sans enfant.

Un argument similaire peut être avancé pour les couples qui se séparent ou pour les enfants qui quittent leurs parents pour vivre de manière indépendante. Remplaçons l'axe enfant par indépendance à l’égard des parents ou du conjoint, nous avons le même raisonnement. La baisse du niveau de vie en termes de biens matériels est compensé par une hausse de la satisfaction de vivre indépendamment des autres membres de la famille ( parent ou conjoint). Il est donc difficile de "dire" qu'une femme divorcée avec ou sans enfant ou un jeune couple étudiant vit au dessous du seuil de pauvreté.

Le problème de l'échelle d'équivalence réside donc non pas dans le choix des coefficients de pondération (purement arbitraires) mais dans son principe même. En effet, la décision de prendre un conjoint et /ou du nombre d'enfants est considérée comme purement exogène ! Un obstacle de taille apparaît lorsque ces décisions sont endogènes comme l'ont montré Robert Pollak et Terence Wales qui concluent que la comparaison du bien-être de deux familles de taille différente devient impossible si cette taille fait partie des décisions familiales. Le problème se trouve encore aggravé si les goûts des familles quant au nombre d'enfants ou à l'indépendance par rapport aux autres membres de la famille diffèrent .

Quelle conclusion peut-on tirer de ces quelques remarques ? L'application de la technique d'échelle d'équivalence laisse supposer que les familles nombreuses sont sur-représentées au sein du contingent des familles considérées comme pauvres alors que pour une partie d'entre elles au moins, le bien-être est très largement sous-estimé. Les politiques favorables à la famille tentent de compenser, à tort, ces différences de niveau de vie et le cumul des prestations est tel que le niveau de vie des familles est exagérément amélioré. Ainsi, un couple avec 4 enfants au RMI perçoit 1968 francs au titre de ce dispositif, lequel est complété par un ensemble de prestations (allocation logement mais essentiellement allocations familiales) pour parvenir in fine à un total de ressources évaluées par Françoise Mathieu à 6018 francs. A titre de comparaison, un couple avec 1 enfant perçoit 3106 francs.

2) Le choix du revenu

Quel revenu prendre pour mesurer la pauvreté? C'est une difficulté supplémentaire non négligeable. En effet, trois critiques, qui constituent autant d'insuffisances, peuvent être adressées à la mesure de la pauvreté.

Tout d'abord, sont souvent omis les revenus implicites tirés de l'occupation à titre plus ou moins gracieux de logements par certains individus. Ainsi, la 4 ème vague d'enquête menée en 1992 par le CREDOC sur un panel de RMIstes révèle que 5,4 % des interrogés sont ou bien logés gratuitement, ou bien hébergés par leur famille ou des amis (20,6%) ou bien habitent un logement de fortune (2%). Cette information, pour intéressante quelle soit, est purement qualitative car elle nous permet seulement de conclure que le revenu du RMIste est vraisemblablement sous-estimé, la taille de cette sous-estimation restant inconnue.

Il en est de même de la seconde critique concernant l'omission dans le calcul du revenu complet de la valeur du loisir. Il est néanmoins possible d'obtenir quelques indications intéressantes. La prise en compte de la valeur du loisir constitue un élément par essence non monétaire mais qu'il est possible d'estimer. La population qui nous intéresse est celle des RMIstes dont une partie importante est au chômage ou occupe un emploi à temps partiel, possédant par conséquent davantage de loisirs que les actifs à temps plein. Les objections à la prise en compte du loisir dans la mesure du revenu complet sont nombreuses, parmi lesquelles celle consistant à dire que le loisir n'a pas de valeur pour certains groupes d'individus, comme les chômeurs et les handicapés, car il serait involontaire. Cependant, comme le précise Richard Pryke : "..it does not follow that because something has not been freely chosen its of no value, but merely that its value cannot be measured by the market price. If somebody is involuntarily unemployed, his or her leisure may have some value, but it will not be as high as the net wage-rate".

Si le loisir n'avait aucune valeur, on observerait des individus prêts à travailler pour rien. Ce qui n'est la cas ! Le tableau suivant indique la ventilation des salaires de réservation des bénéficiaires du RMI faisant partie du panel du Credoc de 1992 :

Tableau 1 - Salaires de Réservation

Salaires de réservation

% effectifs

0F

4,8 30

De 1 à 4000F

12,9 87

De 4001F à 5000F

37,2 243

De 5001F à 6000F

16,1 96

Plus de 6000F

7,7 39

Non réponse

21,4 129

Non concerné

38,5 389

 

La thèse selon laquelle les bénéficiaires du RMI attachent une valeur au loisir est encore renforcée par l'observation selon laquelle une proportion non négligeable de ces derniers ne recherchent pas activement du travail. Selon l'enquête du CREDOC, 56,4 % des interrogés n'ont pas fait de démarches personnelles pour trouver du travail, 82,5 % n'ont jamais répondu à des annonces d'offre d'emploi, 97,9 % n'ont jamais passé d'annonces pour chercher un emploi et 78,1 % n'ont pas fait de démarches auprès de l'ANPE.

Comment alors estimer la valeur du loisir ? Il faut distinguer les personnes qui n'exercent aucune activité de celles qui exercent une activité à mi-temps (les contrats emploi -solidarité par exemple) sans évoquer celles qui travaillent au noir.

Pour ces dernières, le concept de coût d'opportunité peut être utilisé : en effet, les RMIstes travaillant à temps partiel renoncent aux revenus salariaux provenant d'une activité à temps plein, auxquels on retranche les revenus de l'activité à temps partiel et éventuellement les transferts qui ne manqueraient pas d'être supprimés par le passage à une activité à temps plein. On obtient ainsi la valeur du loisir. Mais étant donnée la nature de l'activité à temps partiel occupée par les RMIstes (très souvent un CES) et la perte de qualification consécutive à une présence souvent longue dans le dispositif RMI, les salaires auxquels ils peuvent prétendre sont sans doute exagérés et la valeur du loisir doit être revue à la baisse. Il n'en est pas moins vrai que la non-prise en compte de la valeur du loisir dans l'évaluation du revenu complet du RMIste constitue une anomalie.

En ce qui concerne les RMIstes qui ne participent pas au marché du travail (ils étaient 45,6 % en 1994 à être au chômage depuis plus d'un an d'après l'enquête emploi de l'INSEE), la valeur du loisir, pour un individu, est obtenue en soustrayant de son salaire de réservation l'ensemble des revenus de transfert auxquels il renonce en entrant sur le marché du travail. Le graphique suivant montre comment une analyse en termes de courbes d'indifférence permet de déterminer la valeur du loisir:

La situation initiale est le point A. Cet individu est indifférent entre se situer en A (ne pas travailler et obtenir 1000 sous forme de revenus de transferts) ou en B (qui lui permet d'obtenir 1750 de revenus salariaux mais au détriment d'une réduction du temps de loisir de 40 heures). Son salaire de réservation est donc 1750. Cette personne n'accepterait pas de travailler pour 1500 car son niveau de satisfaction serait plus faible (point C). La différence entre le salaire de réservation et le revenu courant, soit 750, est la somme nécessaire pour compenser la perte d'utilité consécutive à la réduction du temps de loisir de 40 heures. Ceci constitue la valeur du loisir.

Déterminer la valeur du loisir est simple sur le plan théorique mais suppose la connaissance des salaires minimaux qu'exigent l'ensemble des bénéficiaires du RMI candidats à l'entrée sur le marché du travail pour maintenir constant leur niveau de vie ainsi que des salaires auxquels ils pourraient prétendre en ayant une activité même à mi-temps ! Or le salaire minimal exigé pour accepter un travail varie d'un individu à l'autre en fonction de ses goûts, des coûts d'accès au marché du travail et des revenus alternatifs dont il dispose. Le tableau 1 suggère que 76 % des bénéficiaires du RMI saisis dans l'enquête du CREDOC et qui ont répond à la question estime ce salaire à un niveau supérieur ou égal à 4000 F par mois.

La troisième critique que l'on peut adresser finalement à la mesure du revenu concerne l'absence d'une approche dynamique de la pauvreté. Il n'est guère contestable que la proportion de la population en situation de pauvreté sur la base du revenu observé à un moment donné du temps est supérieure à celle constatée sur la base du revenu du cycle de vie. Certains connaissent en effet une pauvreté transitoire alors que d'autres sont installées de façon permanente dans cette situation. Les statisticiens reconnaissent ce phénomène en distinguant arbitrairement la pauvreté instantanée et de celle triennale et les économistes font la différence entre revenu transitoire et revenu permanent.

3) L'aspect transitoire ou permanent de la pauvreté

La pauvreté transitoire est fortement dépendante d'évènements aléatoires à la fois dans l'emploi , licenciement, comme dans la vie familiale, divorce, mais elle ne constitue pas pour autant un problème social, tout comme les difficultés économiques d'un secteur industriel donné ne sauraient constituer un problème nécessitant une intervention. Cette pauvreté contient les germes favorables à une sortie plus ou moins rapide de cette situation, pour peu qu'aucun obstacle artificiel ne vienne s'y opposer.

Reportons nous au tableau 2

Tableau 2 Nombre de ménages pauvres selon l'occupation de la personne de référence en 1994

Source : M.Glaude 1998 "La pauvreté , sa mesure et son évolution" dans Pauvreté et exclusion Conseil d'Analyse Economique, La documentation Française, tableau 1 pp.44.

Catégories définies selon l'occupation de la personne de référence

Nombre de ménages dans la population totale

Nombre de ménages pauvres dans la population

Proportion de ménages pauvres (en%)

Ensemble

23 156 000

 

10.4

Actifs

     

chômeurs

1 328 000

519 248

39.1

Salariés peu stables

1 480 000

318 200

21.5

Salariés stables à plein temps

9 880 000

207 480

2.1

Indépendants

1 672 000

202 312

12.1

Inactifs

     

Anciens salariés

5 993 000

311 636

5.2

Anciens indépendants

1 312 000

211 232

16.1

Etudiants

363 000

302 742

83.4

Femmes de moins de 60 ans

252 000

110 880

44.0

Hommes de moins de 60 ans

250 000

72 000

28.8

Plus de 60 ans

685 000

149 330

21.8

 

Ainsi dans l'enquête budget familiaux de 1994, M.Glaude signale que dans la population des ménages où la personne de référence est chômeur, 39% de ces ménages sont classés comme pauvres, soit 500 000 personnes environ. Si l'on prend des salariés à temps partiel ou sur des contrats de travail temporaire on dénombre chez eux 21% de ménages pauvres soit un nombre de 319 000 ménages. De manière identique parmi les 363 000 étudiants constituant un ménage, 83% d'entre eux sont classés comme pauvres ce qui fait un total de 302000 ménages! En revanche on constate que parmi les salariés ayant un emploi stable ou parmi les ménages dont la personne de référence dans l'enquête exerce une profession indépendante, un certain nombre de ménages sont pauvres 2% pour les salariés ( personne active au SMIG mais ayant une personne à charge sans emploi) et 12 % pour les indépendants ce qui fait respectivement 211 000 et 203 000 ménages. On imagine que parmi ces derniers on trouvera des ménages pauvres qui le seront de manière permanente. De même, on imagine volontiers que parmi les ménages dont la personne de référence est inactive on trouvera plus facilement des gens qui seront dans une situation de pauvreté permanente. Il en est ainsi des retraités ou autres personnes inactives. L'enquête Budget de famille de 1994 dénombre 854000 ménages ayant cette caractéristique. Si l'on sépare la pauvreté en transitoire et permanente on obtient des chiffres très différent. Il y avait dans cette enquête 1268000 ménages susceptibles d'être pauvres de manière permanente et 1 140 000 ménages en situation de pauvreté transitoire. On passe alors d'un chiffre de 10 % de ménages pauvres à un chiffre de 5%!

Dans la façon dont on comptabilise cette pauvreté transitoire, il y a parfois des contre sens. Ainsi la pauvreté transitoire n'est pas nécessairement le résultat d'un aléa , licenciement ou divorce, mais aussi un choix volontaire fait par certains individus à un moment donné de leur cycle de vie pour améliorer leur revenu futur. Ces ménages font un arbitrage entre le présent et le futur. Ils sont déjà riches de leurs revenus futurs. C'est le cas à priori des étudiants qui décident de vivre ensemble et qui constituent les ménages étudiants. On s'attend à ce qu'une partie, au moins, de ces derniers se trouve sous le seuil de pauvreté pendant la période où ils investissent dans une formation. Il faut cependant relativiser cette opinion largement répandue. Les ménages étudiants comptabilisés comme pauvres à partir de cette enquête perçoivent 3700 F d'aides monétaires de leur parents sans compter le logement gratuit ou la mise à disposition d'une voiture nous disent J.M. Houriez et B.Legris ! Par ailleurs , une étude réalisée en 1992 par le CREDOC sur le budget mensuel des étudiants conclut que leurs ressources moyennes s'élèvent à 4980 francs, dont une partie importante (environ 1/3) provient d'aides en espèces ou en nature des parents. Les statisticiens n'ignorent pas que les étudiants sont riches de leurs revenus futurs comme le soulignent N.Herpin et D.Verger et qu'ils sont aussi très aidés par leurs familles qui contribuent pour 60 % à leurs ressources contre 6% par exemple pour les bourses. En dépit de cela la mesure de la pauvreté comptabilise les 300 000 ménages étudiants.

De manière identique les salariés à temps plein dont la personne de référence est active et payée au SMIG mais qui vit avec une personne sans ressource ( une femme au foyer) ne peut être comptabilisée en dessous du seuil de pauvreté au sens où cette personne peut travailler ou rechercher un emploi, si elle ne le fait pas c'est que cette situation est jugée meilleure par le couple. Ajouter les 211 000 personnes dans cette situation à la comptabilité du nombre de pauvres est une erreur supplémentaire.

La situation de pauvreté pourrait être considérée comme un problème social majeur si elle était permanente pour un grand nombre d'individus. La pauvreté permanente peut être définie comme la situation par rapport à laquelle il n'y a pas ou peu d'espoir de sortie : elle devrait concerner donc essentiellement les handicapés définitifs (qui perçoivent l'allocation adulte handicapé) et les personnes âgées (attributaires du minimum vieillesse). La notion de durée est donc essentielle. Être pauvre pendant 1 mois ce n'est pas la même chose que d'être pauvre pendant 3 ans ou pendant 10 ans. Si l’on se reporte au tableau précédent les actifs pauvres ayant un emploi stable ne constitue que 2% de la population des salariés stables et 8,7% de la totalité des ménages dits pauvres. Les autres actifs sont dans une situation transitoire : chômeurs, salariés dans des emplois peu stables ou indépendants ont toujours l’alternative de rechercher un emploi stable. Parmi les inactifs , on imagine que seuls les personnes âgées de plus de soixante ans et les retraités (anciens salariés et indépendants) resteront pauvres de manière permanente ce qui nous fait 28,7% des ménages dits pauvres. Les autres, par exemple les femmes de moins de soixante ans composées principalement de femmes divorcées avec enfants, sont dans une situation de pauvreté transitoire. Il reste donc 3% des ménages environ en situation de pauvreté permanente (722 000 ménages). Bien qu’il soit difficile de tracer une ligne entre la pauvreté transitoire et celle permanente, nous sommes loin du chiffre de 10% avancé par les statisticiens .

L'enquête récente de l'INSEE sur les revenus et le patrimoine des ménages constitue un pas important dans la mesure des taux de sortie de la pauvreté. Elle conclut que le taux de sortie de pauvreté entre 1994 et 1995, défini comme la part en % des personnes appartenant à des ménages pauvres en 1994 qui ne le sont plus en 1995, est de 37 % contre un taux d'entrée sur la même période de 5 %. On peut contraster ces chiffres avec ceux des Etats Unis. Le taux de sortie était, entre 1993-1994, de 23,8% avec un taux d'entrée de 3,2%. La durée moyenne en mois comme le pourcentage de gens en dessous du seuil de pauvreté deux ans après leur entrée dans cette situation n'est pas connue à partir du panel européen , en revanche on a une idée de cette durée moyenne pour les personnes bénéficiant du RMI .En juin 1997 51% des RMIstes était encore bénéficiaire de cette aide 2 années après ouverture des droits et 19, 2 % était encore dans cette situation 5 ans après!

Le tableau ci-dessous résume cette dynamique pour la France et les Etats Unis :

Tableau 3 Dynamique de la pauvreté

Mary Naifeh 1998, "Dynamics of Economic Well being ;Poverty 1993-1994" Current Population Reports US, Census Bureau et INSEE (1996), Revenus et Patrimoine des Ménages, Synthèses, n° 5, Août, p. 6.

1993-1994

Etats Unis

France

Taux d'entrée

3.2 %

5 %

Taux de sortie

23.8 %

37 %

Durée moyenne en mois

15.4

-

Plus de 2 ans dans la pauvreté

12.9 %

-

La question fondamentale posée par la pauvreté transitoire est sa durée moyenne. 1 mois en dessous du seuil de pauvreté n'est pas un problème social majeur, 5 ans ou 10 années peuvent le devenir. La pauvreté transitoire peut se transformer en pauvreté permanente si la durée passée dans la situation de pauvreté est artificiellement maintenue au dessus de la durée optimale par des mesures d’assistance à la pauvreté.

Quel que soit l’événement qui amène un ménage dans une situation de pauvreté, il n’est pas rationnel pour ce ménage d’en sortir le plus tôt possible. En effet la question que se pose le ménage est la suivante quels sont les gains permanents attendus à sortir activement de cette situation comparé au coût d’opportunité transitoire que le ménage supporte pour chercher à s’en sortir. Appelons le coût d’opportunité à chercher à s’en sortir. Il est constitué par l’ensemble des démarches qu’il faut faire pour retrouver un emploi et/ ou un mari permettant de sortir de la pauvreté. Ce coût à la date t dépend de l’âge, a, de l’individu et du nombre , m, de mois passé dans cette situation de pauvreté. Appelons l’ensemble des ressources et de la satisfaction que l’on retire des activités autres qu’un travail salarié légal ( loisir, étude, production domestique, travail illégal etc.) dont on sera privé en quittant la situation de pauvreté.

La valeur présente du gain net obtenu de la situation de pauvreté , est égal à :

1)

Le bénéfice attendu en quittant la situation de pauvreté maintenant , en t, plutôt que le mois prochain, en t+1, est de :

2)

La décision d’avancer la sortie de la situation de pauvreté dépend :

-du gain supplémentaire attendu en restant « pauvres » ,

-de la perte de revenu futur permanent en retardant d’un mois supplémentaire cet effort pour sortir de la pauvreté,

-de l’effet de ce retard sur le coût d’opportunité à s’en sortir.

Le gain attendu permanent à sortir d’une situation de pauvreté correspond à un retour à un emploi ou une situation stable au dessus du seuil de pauvreté. Les gains et les coûts à prolonger son statut de pauvre varient avec le nombre de mois passé dans la situation de pauvreté et l’âge de l’individu.

Si est strictement positif pour tout t +1 > à t , l'individu s'efforce de quitter le seuil de pauvreté dès maintenant et ne reporte pas sa décision à plus tard. Une telle situation survient quand :

-la subvention dont il bénéficie en restant pauvre en t+1 est inférieure à celle qu'il perçoit en t,

-le gain attendu sur le marché du travail en retardant sa sortie du seuil de pauvreté diminue (il perd le goût du travail ou ses compétences deviennent obsolètes, ou encore la conjoncture est plus défavorable ou bien la compétition des nouveaux arrivants sur le marché du travail est plus vive etc. ),

-le coût de faire des démarches pour s'en sortir s'élève (lassitude, ou stigmatisation du fait même que l'individu prolonge son statut de pauvre).

Il va sans dire que si l’on observe l’inverse, le pauvre a intérêt à rester pauvre ou à prolonger son statut de « pauvre ». Cela arrive quand :

-la subvention perdure d’une période sur l’autre ou lorsque l’on quitte une subvention on devient éligible à une autre d’un niveau égal ou supérieur,

-l'individu peut bénéficier d’une formation qui améliore ses compétences futures,

-les démarches pour trouver un emploi sont subventionnées par le contribuable

L'exemple du RMI ( revenu minimum d'insertion ) est canonique sur ce point. Reportons nous au tableau suivant.

Effectifs des bénéficiaires du RMI. Source CNAF

Année

Au 31/12

Métropole

DOM

France entière

% de bénéficiaires dans l'aide au delà de deux années

1989

335 675

91 100

426 775

-

1990

422 102

88 044

510 146

54.2 % (au delà de 1 an)

1991

488 422

93 939

582 361

-

1992

575 035

96 208

671 243

-

1993

696 592

96 355

792 947

53 %

1994

803 303

105 033

908 336

-

1995

840 839

105 171

946 010

-

1996

903 804

106 668

1010 472

52 %

1997

939 310

109 503

1048 813

50.9 %

En juillet 1989, en métropole, plus de 335 000 personnes en ont bénéficié. Dans les territoires d’outre-mer, 93939ont perçu ce revenu, dont 46 157 à la Réunion (à la Réunion, il y a environ 200 000 personnes actives ; 23 % de la population active bénéficie du RMI, contre seulement 1,4 % en métropole à cette date-là. En 1991, trois ans après, on dénombrait 582 361 RMIstes ; en 1993 le chiffre en métropole s’élevait à 696 592 RMIstes. 53% d’entre eux obtienne cette aide depuis les années 1988-89 ! Les gens restaient en moyenne deux ans bénéficiaires de l’aide en dépit des mesures de réinsertion. En juin 1996 on en dénombrait 1 010 472, le chiffre de RMIstes dépassait déjà le million! Aujourd'hui en décembre 1999 ce chiffre atteint le record de 1 137 191.

Le tableau ci dessous représente les taux d'entrée et de sortie du RMI depuis 1993 et le suivant donne la répartition des bénéficiaires selon l'ancienneté dans le dispositif. Pour l'année 1996

Tableau 6 : taux d'entrée et de sortie du RMI

Années

Effectif total

entrées

sorties

Insertion dans emploi subventionné

Insertion dans emploi réel

1993

792 947

301764

38.0%

181603

23 %

96100

67800

37%

1994

908 336

382058

42%

268393

29.5%

110000

92100

34.3%

1995

946 010

362830

38.3%

326012

34.4 %

104600

110300

33.8 %

1996

1010 472

397412

39.3 %

332950

32.9%

115700

117300

35.2 %

1997

1048 813

422834

40.3 %

365405

34.8 %

107300

129700

35.4 %

 

Les taux d'entrée au RMI ne cessent de croître sur la période et sont proches de 40 %. Les taux de sortie se sont accrus et avoisinent les 35%. Une grande partie des taux de sorties du RMI est artificielle puisque seulement un tiers de ces sorties consiste en des emplois dans le secteur privés dont on ne sait même pas s'ils ne sont pas subventionnés par le contribuable, les autres sorties vont vers des emplois non marchands et donc dans le secteur public ou associatifs largement subventionné par l'Etat.

On peut rappeler ce que conclut une enquête de l'Insee auprès de 10 000 allocataires en septembre 1997, puis en janvier et février 1997 . Les contrats d'insertion vers les contrats emploi solidarité (CES) par exemple favorisent la sortie du dispositif RMI mais n'augmentent pas sensiblement les chances d'accès aux emplois ordinaires à temps plein ou temps partiel.

Par ailleurs le faible taux de signature des contrats d'insertion s'explique par le fait que tous les allocataires ne font pas face aux mêmes coûts ou gains attendus pour sortir de ce dispositif d'aides. Les plus de 50 ans et ceux qui n'ont jamais fait d'études sont ainsi deux fois plus nombreux parmi les non-signataires de contrats que parmi les signataires. En revanche, on trouve davantage de jeunes et de diplômés parmi les signataires de contrats, ils n'ont pas besoin de se former et leurs gains sur le marché du travail courent sur une plus longue période. Les travailleurs sociaux peuvent aussi préférer concentrer leurs efforts sur les plus employables, en raison des difficultés à promouvoir la réinsertion des personnes les plus âgées, qui cumulent souvent de nombreux handicaps : illettrisme, mauvaise santé.

L'accès à l'emploi à temps plein est aisée pour les allocataires de moins de 30 ans. Par contre seulement 3% des plus de 50 ans trouve un emploi. De même 19% des allocataires ayant atteint un niveau d'études supérieures, contre 3% de ceux ayant quitté leurs études au niveau du primaire en obtienne un. Ceux qui n'ont jamais fait d'études et qui connaissent des problèmes d'illettrisme restent aussi, en moyenne, quatre fois plus longtemps au RMI (38 mois) que les plus favorisés (10 mois). Enfin, les allocataires masculins sortent plus souvent vers des emplois à plein temps que les femmes. Ce profil confirme l'analyse proposée ci dessus.

Tableau 7 Répartition des bénéficiaires du RMI selon l'ancienneté dans le dispositif 1996 Source CNAF

Répartition

Effectifs

%

Moins de 6 mois

152028

17.2

De 6 mois à 1 an

117796

13.4

De 1 à 2 ans

167116

18

De 2 à 3 ans

128215

18.9

De 3 à 5 ans

236708

14.5

Plus de 5 ans

118397

26.8

Total

882047

100

 

La durée dans le RMI est particulièrement élevée puisque plus de 40% des RMIstes reste dans le dispositif au delà de 3 ans et plus d'un quart au delà de 5 ans. C'est en cela que la pauvreté transitoire devient permanente. Rappelons que l'âge moyen des RMIstes est inférieur à 40 ans. Les taux d'entrée élevés comme les taux de sortie élevés qui concernent essentiellement les plus jeunes masquent le phénomène prédit par la théorie économique : celui de la trappe à pauvreté.

4) La pauvreté absolue

Jusqu'à maintenant nous avons plutôt insisté sur la pauvreté relative. Mais si l'on réfléchit sur ce que peut bien signifier le mot "pauvreté" , il faut se tourner vers une vision "objective " de ce concept. La pauvreté est une situation où les conditions d'existence sont jugées difficiles parce que les individus ou les ménages sont privés de l'essentiel des biens de consommation qui peuvent définir un certain "niveau de vie". On parlera alors de "pauvreté absolue" ou de mesure du revenu réel en termes d'un certain panier de biens.

Par exemple, lorsque l'on s'intéresse à la consommation des ménages, à la façon dont ils sont logés et à leur degré d'équipement , on est surpris par la qualité de leur "niveau de vie" comparé à ce qui peut exister dans d'autres pays ou par rapport à leurs aînés "non pauvres" des années 1970-1980. Le tableau 4 ci-dessous illustre ce paradoxe pour la France comme pour les Etats Unis.

Tableau 4 Conditions de vie des ménages pauvres en France et aux Etats Unis

Sources : O.Choquet 1984 "L'équipement du logement", Données Sociales, INSEE, Nadine Legendre 1999 "Les conditions de vie des pauvres" Données Sociales de l'INSEE 1999 Enquête panel européen des ménages 1994,1995,1996. Bureau of Census , R.Rector "The Myth of Widespread American Poverty" Heritage Foundation septembre 1998

Pourcentage de ménages avec tel équipement

Pauvres en France

(1994)

Ensemble des ménages en France

(1994)

Ensemble

des ménages aux

Etats unis

(1995)

Ensemble des ménages en France en 1981

Pauvres aux Etats Unis

(1995)

Propriétaire du logement

31 %

58 %

65 %

46 % (1978)

41 %

Lave vaisselle

23 %

50 %

53.7 %

17 %

28.5 %

Four à micro -ondes

34 %

59 %

83 %

 

63.7 %

magnétoscope

56 %

75 %

87.6 %

3.8 % (1983)

73.8 %

Lave linge

   

77.5 %

90 %

60.7 %

voiture

73 %

91 %

90.2 %

70 %

69.7 %

téléphone

94 %

99 %

93.7 %

 

86.8 %

Télévision couleur

94 %

98 %

98.7 %

47 %

97.3 %

ordinateur

 

17 %

35 %

 

13.1 %

Nombre moyen de personnes par pièce

   

0.46

(Paris 0.8)

0.75 (1978)

0.54

 

Un ménage pauvre aujourd'hui, ou classé comme tel, vit mieux en termes de biens d'équipement qu'un français moyen des années 1978 -1981 et un pauvre américain vit mieux qu'un ménage français classé comme pauvre et bien souvent mieux qu'un français des années 1978- 1981 en termes d'espace dans son logement, de possession d'un téléviseur couleur, d'une voiture, d'un lave vaisselle ou d'un magnétoscope . Le revenu réel d'un ménage "pauvre" en termes de biens d'équipement qui font les conditions de vie ou d'existence ne semble pas coïncider avec la mesure de la pauvreté par une approche monétaire ou subjective. Si l'on compare Les niveaux de vie des pays par la Production Intérieure Brute par tête estimée en parité de pouvoir d'achat et en dollars On obtient un classement étonnant résumé par le tableau suivant :

Source OCDE National Accounts

Pays de l'OCDE

PIB par tête en dollars et en PPA 1997

Luxembourg

33119

Etats Unis

29327

Norvège

26771

Danemark

25514

Suisse

25302

Islande

24836

Japon

24574

Canada

23761

Belgique

23242

Autriche

23077

Allemagne

22049

Pays Bas

22142

Australie

21949

France

21293

Italie

21265

Irlande

20634

Finlande

20488

Grande Bretagne

20483

Suède

20439

Nouvelle Zélande

17846

Famille pauvre aux Etats Unis de 4 personnes

16420

Espagne

15990

Portugal

14562

Corée (du sud)

14477

Grèce

13912

République Tchèque

13087

Hongrie

9875

Pauvre aux Etats Unis personne isolée

8183

Mexique

7697

Pologne

7487

Turquie

6463

 

Ces comparaisons jettent un doute sérieux sur l'aspect dramatique de la "pauvreté" absolue telle qu'elle est calculée dans nos pays.
Il apparaît normal de chercher à mesurer le niveau de revenu réel en termes d'un certain panier de biens. Il est clair que si le prix relatif du panier de biens consommé par le ménage pauvre diminue ou est plus bas que celui d'un riche parce qu'il s'approvisionne dans des lieux où les prix sont particulièrement bas et compétitif ( chez Liddle, dans le Nord, à la Réunion ou la Guadeloupe) le revenu réel est plus élevé que celui comptabilisé par une approche monétaire. Or c'est sur la base de ce revenu réel que l'individu prend ses décisions et c'est sur cette base normalement que l'on devrait définir correctement le seuil de pauvreté.

Reportons-nous à la figure suivante où nous avons sur l'axe horizontal les biens de consommation courante et sur l'axe vertical les biens durables ou d'équipement .

 

La contrainte de budget initiale ab d'un ménage et celle bc d'un autre ménage faisant face à des prix relatifs différents fait que le ménage bc est plus riche que le ménage ab en termes des deux biens consommation et équipement. En revanche le ménage fg est moins riche en termes de biens d'équipement parce que par exemple il doit les importer ( DOM-TOM) mais plus riche que le ménage ab ou dc en termes de biens de consommation courante! Si l'on ne connaît pas avec exactitude sur quelle portion des droites de budget se situe le ménage , la mesure de la pauvreté est erronée.

Une autre erreur, souvent commise, consiste à croire que les services rendus par les biens ou les activités désirés par les ménages ne peuvent s'obtenir que sur le marché. Ces services peuvent être produits par les individus eux mêmes via la production domestique. Le revenu réel en termes d'un panier de biens doit donc prendre en compte non seulement le revenu réel en termes du panier de biens achetés sur le marché mais aussi la production domestique de ce même panier de biens au sein du ménage. On peut s'inspirer du modèle de Gronau pour traduire le véritable arbitrage auquel fait face chaque individu pauvre ou riche.

Les biens et services peuvent être obtenus de deux manières différentes : on peut les acheter sur le marché grâce aux revenus d'un travail ou à d'autres sources, ou produire soi-même des biens et services équivalents. Désignons par X les biens achetés sur le marché et par D ceux produits soi-même.

La consommation s'écrit :

C= X + D

Pour simplifier nous supposerons que la production domestique requiert du travail domestique et des biens d'équipement. Ainsi nous avons :

Comme à l'habitude, chaque personne est soumise à une contrainte de budget :

et une contrainte de temps :

Reportons-nous à la figure suivante.

Si le marché du travail n'existait pas, les possibilités de production et de consommation individuelle seraient délimitées par la courbe concave T°bac. Celle-ci est la fonction de production domestique dessinée dans le sens T°bac en prenant T pour origine. Le temps de loisir est mesuré de gauche à droite en partant de O et le travail domestique de droite à gauche en partant de T°. L'existence d'un marché permet d'accroître les possibilités de consommation en échangeant des produits contre du temps de travail salarié le long de la droite de prix fa dont la pente est le salaire réel offert sur le marché du travail. La détermination de la production domestique se fera indépendamment des préférences pour le loisir en comparant la productivité domestique au taux de salaire réel offert.

Du fait de la concavité de la fonction de production domestique, il sera toujours possible d'augmenter ou de diminuer l'offre de travail domestique de telle sorte que la rémunération implicite de la production domestique soit juste égale au taux de salaire offert sur le marché du travail. Au point b, la valeur de la productivité marginale du travail domestique est supérieure au taux de salaire mesuré en ce point par la droite parallèle à ia. L’individu augmente sa production domestique jusqu’à ce que la productivité marginale domestique devienne juste égale au salaire offert sur le marché du travail point a. Le partage entre travail et loisirs sera déterminé par la comparaison entre la rémunération minimale exigée pour sacrifier du loisir en contrepartie d'une plus grande quantité de biens (pour un même niveau de satisfaction) et la rémunération la plus élevée des deux formes de travail, le travail domestique ou le travail marchand :

Maintenant nous disposons des éléments pour comparer le niveau de consommation en biens marchands, en substituts à ces biens produits à domicile et en temps passé aux loisirs, travail salarié et temps de travail domestique pour un ménage qui fait face à un faible taux de salaire sur le marché du travail (parce que la personne de référence est handicapée, au chômage, non qualifiée, ou retraitée) et une autre qui , au contraire, peut espérer un salaire réel élevé en occupant un emploi rémunéré sur le marché du travail. Nous allons pour simplifier, et ce dans un premier temps, supposer que les deux types de ménages ne se différencient que par un salaire offert différent sur le marché du travail. Ils ont les mêmes goûts vis-à-vis du loisirs et de la consommation, disposent de la même technologie de production domestique et bénéficient d’un revenu non salarial identique. Le graphique suivant révèle que le ménage pauvre va nécessairement avoir une production domestique supérieure à celle du ménage "riche" mais un niveau de vie mesuré en terme de biens de consommation inférieur parce qu'il ne peut accéder à un bloc d'opportunité de consommation plus élevé faute de commander un salaire élevé sur le marché du travail. Cependant le niveau de production de biens de consommation équivalents à ceux qu'il pourrait acheter sur le marché peut excéder la quantité de biens de consommation que le revenu réel correspondant au seuil de pauvreté permettrait d'acheter. En réalité le ménage pauvre n'est pas pauvre en termes de biens de consommation mais en termes de biens de consommation substituts à la production domestique et disponibles sur le marché ce qui est tout différent. Par ailleurs faute de pouvoir comparer les niveaux de satisfaction on ne peut affirmer que le ménage U° à un niveau de vie en termes de bien être supérieur à celui du ménage V°.

Le ménage U° consacre T°K à la production domestique et produit 0A de biens domestiques, il consacre KL de son temps au travail salarié et obtient en contrepartie AC de biens substituts à la production domestique et prend OL de loisirs. Le ménage "pauvre" V° consacre T°H de son temps aux activités domestiques et produit OB de biens de consommation. Cette quantité peut être largement supérieure au revenu réel correspondant au pouvoir d'achat du seuil de pauvreté. L'enquête Mode de vie CNRS-INSEE réalisée en 1988-1989 confirme cette idée. Nous reproduisons ci-dessous une partie du tableau 2 de l'article de A.Degenne, G.Grimler, M.O.Lebeaux et Y.Lemel où l'on mesure par niveau de revenu en unité de consommation le temps passé aux activités domestiques par les membres du ménage (ici un couple avec ou sans enfant).

Tableau 5 : temps passé aux travaux ménagers en fonction du niveau de revenu par unité de consommation

Source : A.Degenne, G.Grimler, M.O.Lebeaux et Y.Lemel, enquête Mode de vie CNRS-INSEE -1988-89.

Travail ménager en heures et minutes par jour

Revenu par unité de consommation

6 h 27mn

Moins de 30 000 F par an

6 h 48 mn

De 30 001 à 38 790 F par an

6 h 29 mn

De 38 791 à 46 230 F par an

6 h 20 mn

De 46 231 à 54 172 F par an

5 h 57 mn

De 54173 à 62 749 F par an

5 h 49 mn

De 62 750 à 72 179 F par an

5 h 40 mn

De 72 180 à 83 842 F par an

5 h 27 mn

De 83 843 à 100 247 F par an

5 h 11 mn

De 100 248 à 129 566 F par an

4 h 45 mn

Plus de 129 567 F par an

Si l'on prend les revenus les plus bas en dessous du seuil de pauvreté (moins de 38 000 F par an) le temps total passé par le ménage aux activités domestiques par jour est relativement élevé (en moyenne 6 h 37 mn ), en revanche pour les revenus les plus élevés le temps de travail domestique est plus faible ( 4 h 45 mn) . Si l'on mesure la valeur de la production domestique au taux de salaire auquel renonce la personne en se consacrant aux tâches ménagères, avec un taux de salaire horaire égal à la moitié du SMIG ( 20 F de l'heure) et 25 jours de travail domestique dans le mois, on trouve un équivalent monétaire de 3 300 F; chiffre supérieur au montant moyen perçu par un bénéficiaire du RMI et proche du seuil de pauvreté qui était de 3700 F environ en 1994 ! Si le taux de salaire horaire au SMIG est de 40 F de l'heure, on trouve alors une somme largement supérieure au SMIG à plein temps de 6370 F net d'impôt.

Il va sans dire que si les deux types de ménages diffèrent selon les goûts, le revenu non salarial ou la production domestique, le niveau de production domestique change. Un goût plus fort pour le loisir ou un revenu non salarial plus élevé et/ ou une productivité domestique plus faible réduit le montant de production domestique.

Dans le même article l’équipe de Y.Lemel fait la remarque suivante : " Les ménages pauvres ( en termes de revenu monétaire ) qui bénéficient relativement le plus de cet apport ( de production domestique) sont, toutes choses égales d’ailleurs, les ménages comprenant plus d’une personnes, habitant le Nord, dont le chef de famille a plus de 40 ans et n’est pas agriculteur….Même si les résultats de toutes ces analyses sont fragiles, ils montrent cependant que la prise en compte de la production domestique atténue certains contrastes qui apparaissent, en particulier entre types de familles ou classes d’âge, quand on ne considère que le revenu monétaire, mais qu’elle ne les fait pas disparaître complètement. En particulier, la production domestique ne contribue pas à améliorer fortement le niveau de vie des plus âgés.. 

Les personnes les plus âgées voient leur productivité domestique diminuer avec l’âge. Reportons nous au graphique suivant ou cette fois on compare deux ménages types ayant le même taux de salaire, les mêmes goûts mais une productivité domestique différente. Le ménage dont la productivité domestique est plus faible, par définition est plus pauvre en termes de production domestique car le temps passé aux tâches domestiques est beaucoup plus faible que l’autre. Ce qui est bien le cas des personnes très âgées.

0B mesure la production domestique de la personne âgée et 0C celle qui l’est moins. On remarquera l’extrême difficulté à mesurer le seuil de pauvreté dès que les ménages ou les individus diffèrent en fonction de leur productivité domestique, le revenu non salarial , le taux de salaire auquel ils font face (et s’ils sont en couple le taux de salaire comparé à celui de leur conjoint) et le goût pour le loisir. La mesure se complique dès que l’on cherche à prendre en compte non seulement le bien être procuré par les biens et services produit par soi-même ou achetés sur le marché et le loisir. En effet dans un tel cas la part du mesurable , les biens et services achetés sur le marché, est la partie qui n’est pas nécessairement la plus importante dans le bien être comparé aux biens produits par soi-même et au loisir que l’on ne peut déléguer à quelqu’un d’autre.

Conclusion

L'approche monétaire de la pauvreté reste, malgré ses insuffisances, largement dominante. Elle a, en effet, le mérite de la simplicité : la seule connaissance nécessaire pour " situer " un ménage par rapport au phénomène de la pauvreté est celle de son revenu. La recherche de cette simplicité peut avoir été privilégiée pour diverses raisons, parmi lesquelles une absence de données fiables au niveau des ménages ou la multiplicité des données sans théorie susceptible de les " déchiffrer ". L'INSEE a pourtant multiplié ces dernières années les enquêtes sur les conditions de vie des ménages et la nouvelle théorie du consommateur permet d'exploiter ces informations. Les conditions sont désormais réunies pour modifier la manière dont les économistes et les statisticiens appréhendent la pauvreté. L'approche par les conditions d'existence (encore appelée pauvreté absolue) constitue une alternative satisfaisante puisqu'elle prend en compte un certain nombre de dimensions supplémentaires permettant d'avoir une évaluation de la richesse matérielle et humaine d'un ménage. La prise en compte de la production domestique peut compenser le faible revenu monétaire et contribue au niveau de bien-être du ménage. Les investissements en capital humain permettent de relativiser la pauvreté que connaissent certaines populations. Cette approche n'est pas sans poser quelques difficultés " éthiques " à ceux chargés de mesurer la pauvreté car celle-ci ne peut plus être considérée exclusivement comme le résultat d'un aléa : la pauvreté que connaissent les étudiants, si l'on s'en tient à l'approche monétaire, perd tout son sens dans une approche intertemporelle (les étudiants sont pauvres en termes de revenus courants mais sont riches de leur revenus futurs). De même, la production domestique réalisée par l'un des conjoints par exemple, valorisée au coût d'opportunité ou aux prix des substituts, permet au ménage d'accéder à des paniers de biens qu'il n'aurait pu espérer atteindre autrement. Les économistes et statisticiens intègrent de plus en plus fréquemment ces nouvelles dimensions (saluons ici encore une fois le travail remarquable réalisé par les équipes de l'INSEE dans les numéros 308/309/310 d'Economie et Statistique) mais n'en tiennent pas compte dans les mesures présentées à l'opinion publique. Cependant la leçon principale que l'on peut tirer des critiques formulées dans ce papier réside dans l'idée que la mesure de la pauvreté perd toute signification lorsqu'elle résulte d'un choix volontaire. En effet, on révèle par l'action ses préférences et on signale ainsi que l'on bénéficie d'un niveau de bien être supérieur tel qu'il est perçu par l'individu lui même. En revanche qu'en est-il de la pauvreté qui résulte d'un non choix ou d'un choix contraint ou involontaire? Peut-on lui donner davantage de sens ? Si cet évènement est anticipé le refus de s'assurer ou de se protéger contre lui révèle là aussi un choix volontaire et on est renvoyé au cas précédent. S'il n'est pas anticipé est-ce que cette fois on peut donner un sens au concept de pauvreté et à sa mesure ? Pas plus car on ne peut mesurer ni concevoir quelque chose qui n'existe pas encore. En fait l'anomalie dans nos sociétés contemporaines n'est pas la " pauvreté " mais la " richesse ". La condition humaine au 16ème siècle ou dans les pays non développés est un état permanent de pauvreté " absolue " pour tous y compris pour les Rois si on compare leur niveau de vie avec les nôtres.

La question fondamentale n'est pas celle de savoir pourquoi on est pauvre, mais pourquoi on est " riche " ou pourquoi on peut le devenir. Paradoxalement, s'il est difficile semble-t-il de définir la " pauvreté " , en revanche il semble plus facile de définir la " richesse ". C'est l'ensemble des flux de revenus (monétaire et non monétaire) présent et futur actualisés au taux d'intérêt du marché. Il est peut être plus éclairant d'aborder le problème de la pauvreté par sa négation : " la richesse ". Par exemple on voit tout de suite que l'on ne peut mesurer la richesse (et donc par symétrie la pauvreté si on la définit comme l'inverse de la richesse) s'il n'existe pas de marché financier où se détermine par le jeu de l'offre et de la demande de fonds prêtables un taux d'intérêt ! On ne peut pas parler de richesse ou de pauvreté sans une évaluation des flux de revenus présent et futur par un système de prix inter temporels jouant librement sur un marché des actifs humains, réels et financiers . Mais comme un système de prix a pour rôle de guider les actions individuelles dans leurs actions futures et non de récompenser les efforts ou le mérite des individus pour ce qu'ils ont faits, on ne peut donner un sens cognitif à une comparaison de la richesse (ou de la pauvreté) en de tels termes. Cela est encore plus vraie pour une échelle de comparaison de la richesse ( ou de la pauvreté).

Il ne s'agit d'une impasse que pour les économistes formés à une vision non procédurale des mécanismes de marché. Pour les autres il y a longtemps qu'ils ont été convaincus par l'argumentation du Prix Nobel F. Hayek que l'on peut reprendre pour terminer ce texte en substituant le mot pauvreté à l'expression justice sociale:

" ..Affirmer que dans une société d'hommes libres l'expression [pauvreté ] n'a aucune signification, ce ne peut être qu'un défi lancé pour obliger les autres à réfléchir sur le sens des mots qu'ils emploient , en même temps qu'une pressante invitation à ne pas se servir d'expression dont ils ne peuvent dire ce qu'elles signifient "