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UN REGARD VOILE
SUR LA MONDIALISATION |
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Jacques
Garello
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La mondialisation
a été l’un des thèmes abordés durant la campagne. C’était peut-être
le seul point commun aux pro- et anti-Le Pen : ils étaient tous
contre. Sans doute les uns voulaient-ils l'ignorer ou l'effacer ( mais
comment ?) tandis que les autres se contentaient de la "maîtriser".
Les uns et les autres y voyaient une menace pour notre économie, mais
aussi pour nos valeurs de civilisation. |
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Dans son message, SS Jean Paul II part de l’observation
que la mondialisation, définie comme une interdépendance croissante
« entre les économies et les marchés », a « bouleversé
le système des interactions et des rapports sociaux ». Sans nier
que la mondialisation «a des effets positifs », le Pape insiste
très vite sur ses « menaces inquiétantes », dont voici les
plus notables : « l’aggravation d’inégalités entre les économies
puissantes et les économies dépendantes, entre les personnes qui bénéficient
de nouvelles opportunités et celles qui sont laissées pour compte ». Dès lors, il assigne aux Etats, aux personnes qui ont
des fonctions de gouvernement et aux décideurs de la vie sociale une
double mission : une mission curative, une mission préventive. La mission curative consiste à gérer les conséquences
de la mondialisation. Il faut, dit le Pape, veiller à la nécessaire
solidarité pour secourir les laissés pour compte de la mondialisation.
La mondialisation risque d’être une rupture entre les générations, elle
menace les enfants, les personnes âgées. D’où le devoir de l’Etat de
faire jouer la « solidarité nationale » et de « mettre
au point des systèmes d’aide aux familles, notamment en ce qui concerne
l’éducation des jeunes et les systèmes de retraite ». La mondialisation
risque aussi d’occasionner des « mutations » et de « paupériser
de plus en plus des pans importants de certaines populations, voire
des pays tout entiers ». Là encore des systèmes de solidarité s’imposent. La mission préventive a pour but d’accompagner la mondialisation
pour en changer la nature. Le premier accompagnement est celui de la démocratie.
D’ailleurs l’Osservatore Romano a titré « Démocratie et mondialisation ».
La démocratie suppose la participation de l’ensemble de la population
à la gestion de la chose publique « sur la base d’une conception
correcte de la personne humaine ». La « recherche d’intérêts
particuliers » doit être éclairée par une « conception correcte
de la dignité et des droits de la personne humaine ». Un deuxième accompagnement est celui de la régulation
ou du contrôle de la mondialisation. Citons le passage le plus étonnant
de ce message : « Il revient à la sphère politique de réguler les marchés,
de soumettre les lois du marché à celles de la solidarité, pour que
les personnes et les sociétés ne soient pas ballottées au gré des changements
économiques de tous ordres et soient protégées des secousses liées aux
dérégulations des marchés ...pour que la gestion de notre terre
soit faite en vue des personnes et des peuples, et non du seul profit » Que peut apporter
la mondialisation ? Avec mon mauvais esprit d'économiste, j'ai relevé un
certain nombre de faiblesses dans cette présentation de la mondialisation. A aucun moment dans ce message il n'apparaît clairement
que la mondialisation est un réel progrès, analysé par exemple avec
pertinence par Michael NOVAK, pourtant l’un des intimes de SS Jean Paul
II. Parmi de multiples « développements positifs » on aurait
pu citer : une meilleure compréhension et un brassage entre les
peuples dus à la pratique des échanges, une réduction du poids des Etats
dont les pouvoirs s’arrêtent aux frontières et n’atteignent pas le monde
entier, une accélération du développement dans les pays qui acceptent
le libre-échange, une amélioration du pouvoir d’achat non seulement
dans ces pays mais aussi pour les consommateurs les plus démunis dans
le monde entier grâce à l’abaissement des prix né de l’élargissement
de la concurrence. D’autre part définir la mondialisation comme la soumission
des économies aux marchés est en contradiction avec la claire analyse
proposée par Centesimus Annus, encyclique dans laquelle le Pape opposait,
comme il se doit, économie de plan et économie de marchés, comme les
deux systèmes économiques existants, en marquant sa condamnation sans
hésitation du plan et sa préférence naturelle pour l’économie « capitaliste »,
bien qu’il souhaitât que l’on parle plutôt « d’économie de marchés ou,
encore mieux, d’économie libre » (Centesimus Annus § 42). La mondialisation,
à n’en pas douter, est le règne du marché au niveau planétaire, elle
transforme la terre entière en espace de libre échange, alors que l’on
a dû pendant des siècles se contenter d’espaces régionaux, continentaux,
ou inter-nationaux. Reste à savoir si les menaces évoquées dans ce message
sont réelles ou illusoires, et si les remèdes envisagés sont ou non
réalistes et recommandables. Quelles sont
les menaces réelles de la mondialisation ? Les menaces d’accentuation des inégalités entre nations sont dépourvues de toute consistance, au
moins pour trois raisons : - les nations qui aujourd’hui ont accepté les lois
du marché et les rigueurs du commerce mondial sont en progression rapide,
s’appauvrissent celles qui se ferment et se protègent , - les échanges s’organisent non plus entre nations
(nous n’en sommes plus au commerce d’Etats, et personne n’a que faire
de la mythique « balance des paiements », un instrument du mercantilisme),
mais entre producteurs et consommateurs du monde entier, par le canal
des entreprises et des réseaux du commerce ; de la sorte au sein
d’une « nation », la mondialisation peut concerner (et avantager)
certains et non pas certains autres. La mondialisation nous éloigne
nécessairement des fausses apparences de la macro-économie pour nous
ramener aux réalités de la micro-économie. La macro-économie n’a existé
et ne se survit qu’à travers les décisions politiques des Etats (monnaie,
fiscalité, réglementation). En mettant les Etats en concurrence, la
mondialisation rend la macro-économie impuissante. C’est bien d’ailleurs
contre quoi réagissent les adversaires de la mondialisation et/ou de
l’Europe quand ils se battent pour le retour à la « souveraineté
nationale ». - il n’y a pas des « économies puissantes »
et des « économies dépendantes », puisque la mondialisation
ne concerne pas les relations entre Etats, et précisément échappe à
la politique ; c’est encore une vision macro-économique qui fausse
l’appréciation. Une vision marxiste est aussi sous-jacente : la
lutte du prolétariat contre le capitalisme aurait sa traduction au niveau
international, en opposant des nations « dominantes » (ou
« impérialistes ») et des nations « exploitées »
ou « prolétaires ». Une remarque vient à l'esprit : aujourd’hui
les Etats Unis sont en accusation, il y a dix ans c’était le Japon.
A quand le tour de Singapour ? Quid des menaces d' inégalités entre individus ? Elles se rapprochent sans doute plus
de la réalité que les précédentes. Il est vrai que le progrès économique,
où qu'il soit, ne se développe pas de façon homogène, et qu'il y a des
gens plus entreprenants que d'autres, qui s'adaptent mieux et plus vite,
et sont ainsi les premiers à améliorer leur condition. On ne peut pas
trouver injuste d'observer la promotion des pionniers, on ne peut pénaliser
la réussite. Mais il y a sans doute un fort sentiment que ces avantages
des uns sont apparus au détriment des autres ; ce sentiment provient
de ce que l'on pense que l'économie est un jeu à somme nulle où il y
a deux catégories, les gagnants et les perdants. En réalité l'économie
est à somme positive, et les "pionniers" sont créateurs de
richesses nettes, sans que la misère des autres ne soit accentuée. La question importante n'est donc pas celle des inégalités,
mais de la promotion. Une fois que certains ont réussi leur ascension,
les autres peuvent-ils suivre à leur tour ? Il est prouvé que tel est
bien le cas dans des économies où existent la liberté d'entreprendre,
de travailler et d'épargner. Car l’entreprise, le travail et l'épargne
sont des moyens accessibles à tous qui permettent de sortir progressivement
de la misère. La mondialisation offre une chance sans égale aux plus
démunis, car elle fait découvrir des opportunités insoupçonnées jusque
là. Cela n'empêche pas de porter attention à ceux dont
la promotion est lente. On peut faire jouer en leur faveur des mécanismes
de transfert public, mais très vite est atteint le seuil de l'assistanat,
piège dans lequel on enferme les plus pauvres, et qui perpétue les inégalités. Des remèdes d'une
pertinence incertaine Quant aux remèdes préventifs, aux mesures d'accompagnement
de la mondialisation, on retiendra la pertinence de l'appel à la démocratie, en précisant
simplement que la démocratie est bonne en toutes circonstances, et pas
seulement pour parer à la mondialisation. De la même façon, l'appel à la famille est une bonne chose,
puisque la réussite du développement dans les pays pauvres est liée
à la qualité du capital humain (Gary
BECKER), et que la famille, entre autres missions, a celle de
former et de développer le capital humain. Liberté politique (démocratie)
et liberté personnelle (famille) sont d'ailleurs intimement liées et
ce sont les pays les plus ouverts qui sont également respectueux de
la famille. Les autorités pontificales ont donc raison de souligner
que la mondialisation appelle un supplément d'âme, un renforcement des
valeurs spirituelles et morales. Alors, pourquoi se retourner vers l'Etat, et revenir
aux vieux démons du dirigisme
économique ? La "dérégulation" (déréglementation sans
doute) de l'économie n'est pas source d'instabilité et d'incertitude,
ce sont au contraire les interventions intempestives des gouvernants
qui perturbent l'harmonie naturelle propre à une économie libre. S'il
est vrai que les "changements économiques" ont pour conséquence
de "ballotter" les individus, cela ne signifie pas nécessairement
qu'ils y perdent quelque chose : la stabilité dans la misère est-elle
préférable au changement dans la prospérité ? Oui tout ce qui progresse
bouge, et tout ce qui bouge ballotte : doit-on se résigner à l'immobilisme
? La vérité est que l'immobilisme et le conservatisme
servent par priorité ceux qui ont atteint un certain niveau de bien-être
(fût-il médiocre) au sein de la société existante. S'ils doivent leur
situation (relativement) enviable à leurs mérites, pourquoi pensent-ils
que la mondialisation devrait les pénaliser ? Ils devraient plutôt croire
en de nouvelles améliorations, et à faire le bonheur des gens autour
d'eux. S'ils doivent au contraire leur position à des privilèges, à
des rentes, obtenues par divers moyens auprès des autorités en place,
ils peuvent en effet se sentir menacés dans un monde où il y aura de
moins en moins de parasites et de plus en plus d'exigences. L'Etat a déjà largement fait la preuve de son incapacité
à "réguler l"économie". Les politiques monétaires, budgétaires,
les artifices de la macro-économie n'ont abouti qu'à la ruine. La "politique
de plein emploi" a fait naître le chômage massif, tout comme la
manipulation de la monnaie et des taux d'intérêt n'a entraîné que l'inflation.
Quant aux réglementations du marché du travail, elles n'ont pas protégé
les travailleurs, mais créé une classe de syndicalistes au dessus des
lois, et appauvri tous les autres. L'économie publique n'a cessé de
donner le spectacle de l'irresponsabilité, des gaspillages, de la corruption.
Quant aux organisations internationales, de l'ONU à l'OMC, en passant
par le FMI et la Banque Mondiale, elles n'ont en rien contribué au développement
ni à la stabilisation des marchés depuis leur apparition. Elles ont
été les véhicules d'idéologies douteuses, les sources d'un endettement
inconsidéré, et les supports les plus fidèles des dictatures du monde
entier. A-t-on quelque autre perspective pour l'avenir ? Pour conclure, il est frappant de constater une fois
de plus que l'on met en opposition les lois du marché et celles de la
solidarité. Cette opposition est injustifiée, à un double titre : - d'une part le marché n'est autre que l'échange de
services que se rendent mutuellement les êtres humains ; dans toute
activité marchande il y a la nécessaire prise en compte des besoins
éprouvés par les autres. Bastiat avait bien fait apparaître (et Léon
XIII l'avait bien admis) que l'économie est une façon de servir. Sans
doute le service n'est-il pas la solidarité, mais il est déjà la complémentarité,
il est déjà un dépassement de soi, une rencontre de ses frères. En élargissant
la concurrence, le libre-échange, et aujourd'hui la mondialisation,
permettent de "partager le progrès entre tous les membres de la
grande famille humaine" (Frédéric Bastiat) - d'autre part, les lois de la solidarité sont celles
de l'ordre communautaire, et non de l'ordre marchand. Dans l'ordre marchand
on échange, dans l'ordre communautaire on partage. Mais faute d'accepter
les lois de l'échange marchand, on risque de ne partager que la misère.
Le partage sans échange est anti-économique. L'échange suivi du partage
ouvre la voie de l'harmonie sociale, à condition toutefois que le partage
soit volontaire, et la solidarité spontanée, comme elle l'a été pendant
des siècles et l'est encore aujourd'hui au sein de la famille, communautés
naturelles, et de toutes les autres communautés, associations, ou de tous groupes humains de toutes sortes librement constitués.
On s'étonnera sans doute du manque de solidité du message
pontifical, qui tranche singulièrement avec le corps de la doctrine
sociale de l'Eglise, qui s'était pourtant mise récemment à l'unisson
de la science économique. Le message pontifical ne jette par sur la
mondialisation un regard clair, de nature à guider utilement les hommes
et les femmes qui s'inquiètent des mutations qu'ils vivent comme un
cauchemar, alors qu'elles leur offrent une chance historique. Ce regard
est voilé. Ce texte est donc probablement un texte de circonstance, mais il permet de poser le problème de la mondialisation dans toutes ses dimensions, et de rappeler que la mondialisation pose des exigences éducatives et morales : c'est dans cette direction qu'il faut chercher, bien plus que dans celle du recours à des gouvernants dont la malveillance à l'égard du libre-échange et de la liberté est séculaire, et rationnelle. Visiblement, la séparation de l'Eglise et de l'Etat ne s'est pas encore faite. |