UN REGARD VOILE SUR LA MONDIALISATION


 
     Jacques Garello
 

La mondialisation a été l’un des thèmes abordés durant la campagne. C’était peut-être le seul point commun aux pro- et anti-Le Pen : ils étaient tous contre. Sans doute les uns voulaient-ils l'ignorer ou l'effacer ( mais comment ?) tandis que les autres se contentaient de la "maîtriser". Les uns et les autres y voyaient une menace pour notre économie, mais aussi pour nos valeurs de civilisation.
Pour ma part, j'ai prêté une particulière attention au message de Jean Paul II adressé aux membres de l’Académie Pontificale des Sciences Sociales (et retranscrit dans l’Osservatore Romano du 16 Avril).

 

Dans son message, SS Jean Paul II part de l’observation que la mondialisation, définie comme une interdépendance croissante « entre les économies et les marchés », a « bouleversé le système des interactions et des rapports sociaux ». Sans nier que la mondialisation «a des effets positifs », le Pape insiste très vite sur ses « menaces inquiétantes », dont voici les plus notables : « l’aggravation d’inégalités entre les économies puissantes et les économies dépendantes, entre les personnes qui bénéficient de nouvelles opportunités et celles qui sont laissées pour compte ».

Dès lors, il assigne aux Etats, aux personnes qui ont des fonctions de gouvernement et aux décideurs de la vie sociale une double mission : une mission curative, une mission préventive.

La mission curative consiste à gérer les conséquences de la mondialisation. Il faut, dit le Pape, veiller à la nécessaire solidarité pour secourir les laissés pour compte de la mondialisation. La mondialisation risque d’être une rupture entre les générations, elle menace les enfants, les personnes âgées. D’où le devoir de l’Etat de faire jouer la « solidarité nationale » et de « mettre au point des systèmes d’aide aux familles, notamment en ce qui concerne l’éducation des jeunes et les systèmes de retraite ». La mondialisation risque aussi d’occasionner des « mutations » et de « paupériser de plus en plus des pans importants de certaines populations, voire des pays tout entiers ». Là encore des systèmes de solidarité s’imposent.

La mission préventive a pour but d’accompagner la mondialisation pour en changer la nature.

Le premier accompagnement est celui de la démocratie. D’ailleurs l’Osservatore Romano a titré « Démocratie et mondialisation ». La démocratie suppose la participation de l’ensemble de la population à la gestion de la chose publique « sur la base d’une conception correcte de la personne humaine ». La « recherche d’intérêts particuliers » doit être éclairée par une « conception correcte de la dignité et des droits de la personne humaine ».

Un deuxième accompagnement est celui de la régulation ou du contrôle de la mondialisation. Citons le passage le plus étonnant de ce message : « Il revient à la sphère politique de réguler les marchés, de soumettre les lois du marché à celles de la solidarité, pour que les personnes et les sociétés ne soient pas ballottées au gré des changements économiques de tous ordres et soient protégées des secousses liées aux dérégulations des marchés ...pour que la gestion de notre terre soit faite en vue des personnes et des peuples, et non du seul profit ».

Que peut apporter la mondialisation ?

Avec mon mauvais esprit d'économiste, j'ai relevé un certain nombre de faiblesses dans cette présentation de la mondialisation.

A aucun moment dans ce message il n'apparaît clairement que la mondialisation est un réel progrès, analysé par exemple avec pertinence par Michael NOVAK, pourtant l’un des intimes de SS Jean Paul II. Parmi de multiples « développements positifs » on aurait pu citer : une meilleure compréhension et un brassage entre les peuples dus à la pratique des échanges, une réduction du poids des Etats dont les pouvoirs s’arrêtent aux frontières et n’atteignent pas le monde entier, une accélération du développement dans les pays qui acceptent le libre-échange,  une amélioration du pouvoir d’achat non seulement dans ces pays mais aussi pour les consommateurs les plus démunis dans le monde entier grâce à l’abaissement des prix né de l’élargissement de la concurrence.

D’autre part définir la mondialisation comme la soumission des économies aux marchés est en contradiction avec la claire analyse proposée par Centesimus Annus, encyclique dans laquelle le Pape opposait, comme il se doit, économie de plan et économie de marchés, comme les deux systèmes économiques existants, en marquant sa condamnation sans hésitation du plan et sa préférence naturelle pour l’économie « capitaliste », bien qu’il souhaitât que l’on parle plutôt « d’économie de marchés ou, encore mieux, d’économie libre » (Centesimus Annus § 42). La mondialisation, à n’en pas douter, est le règne du marché au niveau planétaire, elle transforme la terre entière en espace de libre échange, alors que l’on a dû pendant des siècles se contenter d’espaces régionaux, continentaux, ou inter-nationaux.

Reste à savoir si les menaces évoquées dans ce message sont réelles ou illusoires, et si les remèdes envisagés sont ou non réalistes et recommandables.

Quelles sont les menaces réelles de la mondialisation ?

Les menaces d’accentuation des inégalités entre nations sont dépourvues de toute consistance, au moins pour trois raisons :

- les nations qui aujourd’hui ont accepté les lois du marché et les rigueurs du commerce mondial sont en progression rapide, s’appauvrissent celles qui se ferment et se protègent ,

- les échanges s’organisent non plus entre nations (nous n’en sommes plus au commerce d’Etats, et personne n’a que faire de la mythique « balance des paiements », un instrument du mercantilisme), mais entre producteurs et consommateurs du monde entier, par le canal des entreprises et des réseaux du commerce ; de la sorte au sein d’une « nation », la mondialisation peut concerner (et avantager) certains et non pas certains autres. La mondialisation nous éloigne nécessairement des fausses apparences de la macro-économie pour nous ramener aux réalités de la micro-économie. La macro-économie n’a existé et ne se survit qu’à travers les décisions politiques des Etats (monnaie, fiscalité, réglementation). En mettant les Etats en concurrence, la mondialisation rend la macro-économie impuissante. C’est bien d’ailleurs contre quoi réagissent les adversaires de la mondialisation et/ou de l’Europe quand ils se battent pour le retour à la « souveraineté nationale ».

- il n’y a pas des « économies puissantes » et des « économies dépendantes », puisque la mondialisation ne concerne pas les relations entre Etats, et précisément échappe à la politique ; c’est encore une vision macro-économique qui fausse l’appréciation. Une vision marxiste est aussi sous-jacente : la lutte du prolétariat contre le capitalisme aurait sa traduction au niveau international, en opposant des nations « dominantes » (ou « impérialistes ») et des nations « exploitées » ou « prolétaires ». Une remarque vient à l'esprit : aujourd’hui les Etats Unis sont en accusation, il y a dix ans c’était le Japon. A quand le tour de Singapour ?

Quid des menaces d' inégalités entre individus ? Elles se rapprochent sans doute plus de la réalité que les précédentes. Il est vrai que le progrès économique, où qu'il soit, ne se développe pas de façon homogène, et qu'il y a des gens plus entreprenants que d'autres, qui s'adaptent mieux et plus vite, et sont ainsi les premiers à améliorer leur condition. On ne peut pas trouver injuste d'observer la promotion des pionniers, on ne peut pénaliser la réussite. Mais il y a sans doute un fort sentiment que ces avantages des uns sont apparus au détriment des autres ; ce sentiment provient de ce que l'on pense que l'économie est un jeu à somme nulle où il y a deux catégories, les gagnants et les perdants. En réalité l'économie est à somme positive, et les "pionniers" sont créateurs de richesses nettes, sans que la misère des autres ne soit accentuée.

La question importante n'est donc pas celle des inégalités, mais de la promotion. Une fois que certains ont réussi leur ascension, les autres peuvent-ils suivre à leur tour ? Il est prouvé que tel est bien le cas dans des économies où existent la liberté d'entreprendre, de travailler et d'épargner. Car l’entreprise, le travail et l'épargne sont des moyens accessibles à tous qui permettent de sortir progressivement de la misère. La mondialisation offre une chance sans égale aux plus démunis, car elle fait découvrir des opportunités insoupçonnées jusque là.

Cela n'empêche pas de porter attention à ceux dont la promotion est lente. On peut faire jouer en leur faveur des mécanismes de transfert public, mais très vite est atteint le seuil de l'assistanat, piège dans lequel on enferme les plus pauvres, et qui perpétue les inégalités.

Des remèdes d'une pertinence incertaine

Quant aux remèdes préventifs, aux mesures d'accompagnement de la mondialisation, on retiendra la pertinence de l'appel à la démocratie, en précisant simplement que la démocratie est bonne en toutes circonstances, et pas seulement pour parer à la mondialisation. De la même façon, l'appel à la famille est une bonne chose, puisque la réussite du développement dans les pays pauvres est liée à la qualité du capital humain (Gary  BECKER), et que la famille, entre autres missions, a celle de former et de développer le capital humain. Liberté politique (démocratie) et liberté personnelle (famille) sont d'ailleurs intimement liées et ce sont les pays les plus ouverts qui sont également respectueux de la famille. Les autorités pontificales ont donc raison de souligner que la mondialisation appelle un supplément d'âme, un renforcement des valeurs spirituelles et morales.

Alors, pourquoi se retourner vers l'Etat, et revenir aux vieux démons du dirigisme économique ?

La "dérégulation" (déréglementation sans doute) de l'économie n'est pas source d'instabilité et d'incertitude, ce sont au contraire les interventions intempestives des gouvernants qui perturbent l'harmonie naturelle propre à une économie libre. S'il est vrai que les "changements économiques" ont pour conséquence de "ballotter" les individus, cela ne signifie pas nécessairement qu'ils y perdent quelque chose : la stabilité dans la misère est-elle préférable au changement dans la prospérité ? Oui tout ce qui progresse bouge, et tout ce qui bouge ballotte : doit-on se résigner à l'immobilisme ?

La vérité est que l'immobilisme et le conservatisme servent par priorité ceux qui ont atteint un certain niveau de bien-être (fût-il médiocre) au sein de la société existante. S'ils doivent leur situation (relativement) enviable à leurs mérites, pourquoi pensent-ils que la mondialisation devrait les pénaliser ? Ils devraient plutôt croire en de nouvelles améliorations, et à faire le bonheur des gens autour d'eux. S'ils doivent au contraire leur position à des privilèges, à des rentes, obtenues par divers moyens auprès des autorités en place, ils peuvent en effet se sentir menacés dans un monde où il y aura de moins en moins de parasites et de plus en plus d'exigences.

L'Etat a déjà largement fait la preuve de son incapacité à "réguler l"économie". Les politiques monétaires, budgétaires, les artifices de la macro-économie n'ont abouti qu'à la ruine. La "politique de plein emploi" a fait naître le chômage massif, tout comme la manipulation de la monnaie et des taux d'intérêt n'a entraîné que l'inflation. Quant aux réglementations du marché du travail, elles n'ont pas protégé les travailleurs, mais créé une classe de syndicalistes au dessus des lois, et appauvri tous les autres. L'économie publique n'a cessé de donner le spectacle de l'irresponsabilité, des gaspillages, de la corruption. Quant aux organisations internationales, de l'ONU à l'OMC, en passant par le FMI et la Banque Mondiale, elles n'ont en rien contribué au développement ni à la stabilisation des marchés depuis leur apparition. Elles ont été les véhicules d'idéologies douteuses, les sources d'un endettement inconsidéré, et les supports les plus fidèles des dictatures du monde entier. A-t-on quelque autre perspective pour l'avenir ?

Pour conclure, il est frappant de constater une fois de plus que l'on met en opposition les lois du marché et celles de la solidarité. Cette opposition est injustifiée, à un double titre :

- d'une part le marché n'est autre que l'échange de services que se rendent mutuellement les êtres humains ; dans toute activité marchande il y a la nécessaire prise en compte des besoins éprouvés par les autres. Bastiat avait bien fait apparaître (et Léon XIII l'avait bien admis) que l'économie est une façon de servir. Sans doute le service n'est-il pas la solidarité, mais il est déjà la complémentarité, il est déjà un dépassement de soi, une rencontre de ses frères. En élargissant la concurrence, le libre-échange, et aujourd'hui la mondialisation, permettent de "partager le progrès entre tous les membres de la grande famille humaine" (Frédéric Bastiat)

- d'autre part, les lois de la solidarité sont celles de l'ordre communautaire, et non de l'ordre marchand. Dans l'ordre marchand on échange, dans l'ordre communautaire on partage. Mais faute d'accepter les lois de l'échange marchand, on risque de ne partager que la misère. Le partage sans échange est anti-économique. L'échange suivi du partage ouvre la voie de l'harmonie sociale, à condition toutefois que le partage soit volontaire, et la solidarité spontanée, comme elle l'a été pendant des siècles et l'est encore aujourd'hui au sein de la famille, communautés naturelles, et de toutes les autres communautés, associations,  ou de tous groupes humains de toutes sortes librement constitués.

On s'étonnera sans doute du manque de solidité du message pontifical, qui tranche singulièrement avec le corps de la doctrine sociale de l'Eglise, qui s'était pourtant mise récemment à l'unisson de la science économique. Le message pontifical ne jette par sur la mondialisation un regard clair, de nature à guider utilement les hommes et les femmes qui s'inquiètent des mutations qu'ils vivent comme un cauchemar, alors qu'elles leur offrent une chance historique. Ce regard est voilé.

Ce texte est donc probablement un texte de circonstance, mais il permet de poser le problème de la mondialisation dans toutes ses dimensions, et de rappeler que la mondialisation pose des exigences éducatives et morales : c'est dans cette direction qu'il faut chercher, bien plus que dans celle du recours à des gouvernants dont la malveillance à l'égard du libre-échange et de la liberté est séculaire, et rationnelle. Visiblement, la séparation de l'Eglise et de l'Etat ne s'est pas encore faite.