LES SANGLOTS DES ANTI-MONDIALISTES



Voici un livre (Misère de la prospérité, Grasset, 2002) qui met un peu d’ordre dans le délire ambiant : pourquoi l’anti-mondialisation, la haine des Etats-Unis, la méconnaissance du libéralisme et même le rejet du capitalisme ont-ils pris tant d’importance ?


Paru en 1983, Le sanglot de l’homme blanc (Seuil) avait défrayé la chronique car on y trouvait une critique sans fard, mais argumentée, du tiers-mondisme et de ses acteurs, les gauchistes, faux défenseurs des pauvres de l’autre monde. Son auteur, Pascal Bruckner, n’hésitait pas à rappeler que les maux des pays décolonisés provenaient plus de leurs propres défauts (corruption, dictatures, étatisme) que des conséquences – plus ou moins imaginaires – de la période coloniale. A notre grand bonheur, ce Carlos Rangel de l’Occident récidive et vient de publier un nouvel essai (Misère de la prospérité, Grasset) consacré, cette fois-ci, à la mondialisation, à ses adversaires, mais aussi à ses thuriféraires.

Il faut dire d’emblée que le livre de Bruckner est inégal. D’un côté, il démonte habilement et ironiquement les réprésentants des anti-mondialistes, de l’autre, pour éviter le manichéisme, il formule ses réserves à l’égard des mondialistes et des (néo) libéraux. Dès le début, il part du principe (même s’il reconnaît son côté profane) que l’économie est une croyance et une idéologie comme n’importe quelle autre religion sur la planète, que les économistes font partie d’une profession qui cumulerait un taux de fautes et d’erreurs très élevé.

En quoi l’économie serait-elle une religion ? Impose-t-elle des vérités toutes faites, jamais démontrables ? Cela est vrai pour les sociétés communistes, mais non pas pour les régimes capitalistes et démocratiques où l’économie s’adapte mieux sous l’influence de l’individu que sous la main dirigiste de l’Etat. Si des économistes prix Nobel se sont souvent trompés (comme Samuelson qui en 1985 (sic) prévoyait un avenir en or à l’économie soviétique), ce n’est pas le cas d’un Gary Becker ou bien des vrais libéraux français comme Jacques Garello ou Pascal Salin (cités souvent dans cet ouvrage) dont la lucidité et l’anticipation ont toujours primé dans leurs analyses (pour ne donner qu’un exemple, dès 1975, ces deux économistes mettaient déjà en garde les pouvoirs publics sur le problème des retraites ; à l’époque, personne n’y prêtait attention).

Mais les parties les plus intéressantes de cet essai sont consacrées à la “déconnade totale”, la mise en cause de la mondialisation et (oui!) du capitalisme. Pour Bruckner, la palme de la bêtise reviendrait à Viviane Forrester qui assimile “l’horreur économique” aux camps de concentration de la Seconde guerre mondiale et prévoit des “genocides clefs en main” de la part des maîtres du monde. Dans ce bêtisier (inépuisable), il ne faut pas oublier Danièle Mitterrand pour laquelle la disparition du totalitarisme communiste avait ouvert la voie à un fléau pire encore : le totalitarisme libéral. Ou bien Pierre Bourdieu qui évoque la “main invisible” des nantis (si ce gouvernement mondial est invisible, comment faisait Bourdieu pour le voir ?), Ignacio Ramonet et Le Monde diplomatique qui décèlent dans les séries Kojak et Columbo des munitions pour les libéraux afin d’imposer la mondialisation.

Excellent le chapitre sur le Grand Satan, les Etats-Unis, pays abhorré pour sa réussite économique insolente, son hyperpuissance, sa ségrégation, son idéalisme larmoyant et l’avidité du Big Business (“Je préférerais encore être sous le joug de l’Armée Rouge que d’avoir à manger des hamburgers”, disait Alain de Benoist, représentant de la Nouvelle Droite) ; moins convaincantes sont, par contre, les parties dédiées au capitalisme et au fait que celui-ci aurait été sauvé par la chute du communisme, ainsi que les pages sur le “messianisme commercial”. Le marché est moins présent qu’on ne le pense et d’ailleurs, beaucoup plus efficace qu’on ne le dit. C’est le marché qui a fait tomber le dictateur Suharto et a déclenché les réformes économiques dans les pays asiatiques et c’est toujours lui qui a révélé les fraudes au sein d’Enron et non pas l’Etat ou les politiques. L’économie est-elle une mauvaise chose en soi ? Ne serait-elle pas plus régulatrice que n’importe quel Etat ?

L’essai de Pascal Bruckner est remarquable mais il pèche par une chose, caractéristique des intellectuels (français) : analyser et faire de l’économie sans en avoir toutes les clefs.

Mots-clef : Capitalisme, Libéralisme, Marxisme, Mondialisation, Socialisme.