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Les nombreux articles consacrés
au livre de Jean-François Revel (La grande parade, Plon, 2000)
ont insisté, à juste titre, sur la dénonciation faite par
l'auteur de toute la panoplie d'arguments mis en branle par
la gauche - en particulier, la gauche non-communiste - pour
minimiser la faillite du communisme et ses tragiques conséquences
et pour tenter de récupérer l'idéologie marxiste, étrangère
aux dizaines de millions de victimes du totalitarisme communiste.
On a aussi parlé un autre thème développé par Revel dans son
essai, celui de l'inégalité de traitement entre les crimes
communistes et les crimes nazis. En d'autres mots, pourquoi
pardonne-t-on plus facilement aux bourreaux et aux sympathisants
du communisme qu'à ceux du nazisme ?
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Ces thèmes ont été largement développés
dans la presse avec des commentaires prévisibles : laudatifs dans
" Le Figaro ", " Valeurs actuelles ", et " Le Point " ; plus critiques,
voire d'une ironie malicieuse, dans " Libération ", " l'Express
" et " Le Monde " . Néanmoins, la plupart de ces articles occultent
(volontairement ?) un des aspects essentiels du livre de Revel,
la défense du libéralisme.
Le vrai coupable c'est le libéralisme
En effet, des dizaines de pages
superbes sont consacrées au libéralisme, le lecteur étant mis en
garde dès le premier chapitre qui sert aussi d'introduction : le
fait de constater que la solution libérale devenait la seule viable
(étant adoptée de plus en plus par les gouvernements) après le désastre
socialiste, a encouragé de nombreux gauchistes dans leur travail
de réhabilitation du socialisme. Ils se sont d'autant plus mobilisés
que des réformes libérales ont été faites dans beaucoup de pays
dirigés par la gauche (en Italie, un ancien communiste repenti,
devenu président du Conseil, prône à tout va les mérites des privatisations
et de la flexibilité). La défaite du communisme n'a pas découragé
les anciens compagnons de route, au contraire, elle les a conforté
dans leur croyance que les ennemis les plus terribles de cette fin
de siècle sont le nazisme et le libéralisme (le lendemain de l'élection
de Haider en Autriche, le quotidien " l'Humanité " titrait à la
une : " Un libéral nazi arrive au pouvoir ") . Le même diagnostique
est donné dans le cas de certains pays postcommunistes, qui n'arrivent
pas à sortir de la crise économique. C'est à cause du libéralisme
que la Russie est rongée par la mafia et la misère, que la Roumanie
et la Bulgarie n'en finissent plus avec la période de transition.
Même la Mongolie serait victime des " pétards mouillés du libéralisme
" (sic) . Il ne faut pas oublier que dans ces pays une partie de
la population et des intellectuels tiennent les changements de 1990
pour responsables de la situation actuelle . Mais, de là, jusqu'à
souhaiter un retour du communisme, il y a un abyme (les résultats
des dernières élections russes ont dû " décevoir " de nombreux nostalgiques).
En France, des intellectuels ont vu dans l'après-communisme ni plus
ni moins…la faillite du libéralisme. Un directeur de recherche à
l'Ecole des hautes études en sciences sociales publie en 1999 un
livre intitulé L'après-Libéralisme dans lequel il affirme que l'année
1989 a marqué la fin du libéralisme !
Une tradition libérale française
Ainsi, le vrai coupable est le
libéralisme et non pas le communisme. Sur de nombreuses pages, Revel
multiplie les exemples de ce genre de billevesées qu'elles émanent
des intellectuels ou bien des politiques. Il leur répond par une
argumentation précise, basée sur des faits et des chiffres, ainsi
que sur des références bibliographiques qui devraient figurer dans
tous les manuels d'histoire expurgés de l'idéologie marxiste. Il
rappelle que ce sont les libéraux qui, au dix-neuvième siècle, ont
posé, les premiers, la " question sociale ". Guizot a fait voter
la première loi limitant le travail des enfants dans les usines,
Bastiat, économiste de génie et ô combien visionnaire, énonce et
demande la reconnaissance du droit de grève, Emile Ollivier a ouvert
la voie au syndicalisme futur. N'en déplaise aux adeptes de la pensée
unique, il existe une vraie tradition libérale dans la culture française
: " C"est Turgot , insiste Revel, qui a influencé l"auteur de la
Richesse des nations et non l"inverse, de même qu"il a inspiré l"Américain
Thomas Jefferson . Ce sont les physiocrates qui, dans un célèbre
article de l"Encyclopédie, ont plaidé les premiers pour la liberté
du commerce". De même que l"argument de la tradition colbertienne,
antilibérale, qui serait spécifique à la France ne tient pas debout.
Voilà ce que dit Colbert : " Une entreprise qui est soutenue par
l"Etat, si elle ne fait pas de bénéfices au bout de cinq ans, doit
être abandonnée ". Si l"on avait appliqué cette recette, il ne resterait
plus beaucoup d"entreprises publiques à l"heure actuelle ! La Révolution
française fut, dans ses principes, libérale. Elle se prononça pour
la liberté d"entreprendre, la liberté du travail, le liberté de
circulation des marchandises et la liberté bancaire .
Le libéralisme n'est pas une
idéologie
Un autre malentendu concernant
le libéralisme repose sur la croyance que celui-ci serait, comme
le socialisme, une idéologie (c'est un piège dans lequel tombent
aussi de nombreux défenseurs du libéralisme). Rien de plus faux,
soutient Revel, car le libéralisme n'a jamais eu l'ambition d' édifier
la société parfaite (Hayek disait que l'une des qualités d'un libéral
est celle de reconnaître le premier lorsqu'il se trompe). Il (le
libéralisme) repose, depuis ses origines, sur l'idée de " benchmarking
", en comparant les sociétés et en essayant de savoir pourquoi certaines
marchent mieux que d'autres. Ses éléments de comparaison sont les
chiffres et les statistiques et non pas les discours et les promesses,
ses repères ne sont pas tirés de la fiction mais de la réalité,
sa réussite dépend de l'individu et non pas pas d'une quelconque
entité bureaucratique. Comme le capitalisme et contrairement au
socialisme et au communisme, le libéralisme a la capacité de se
réformer et de corriger ses défauts. Ce n'est pas un égarement,
ni une utopie, et il n'a pas la prétention de fournir des recettes
miracle. Il ne s'appuie que sur l'expérience. C'est peut-être la
raison pour laquelle ses adversaires écartent tout dialogue (le
plus souvent, il s'agit d'un monologue) sur le terrain des faits
et des résultats et préfèrent le situer dans les hautes sphères
de l'idéologie. Car on n'évalue jamais une idéologie. Accuser le
libéralisme de tous les maux revient aussi à dire que le communisme
n'était pas si mauvais que ça, que les gens se portaient plutôt
bien sous ce régime et qu'ils avaient l'assurance d'un travail et
d'un revenu. Combien de fois les médias occidentaux n'ont pris du
plaisir en nous montrant des gens de l'ancien bloc communiste regretter
la période d'avant 1989. Vous voyez, ont renchéri les intellectuels
de service, le marxisme n'était pas trop mauvais et vous l'avez
enterrez trop vite ! Regardez les inégalités créées par le libéralisme
dans ces pays ! Ils oublient que ces inégalités étaient encore plus
fortes entre une nomenklatura qui bénéficiaient des grâces du régimes
et le peuple qui essayait de s'en sortir. Mais en France, remarque
Revel, " ce que les Français détestent, ce ne sont pas les inégalités,
ce sont les inégalités autres que celles octroyées par l"Etat ".
D'ailleurs , les antilibéraux les plus acharnés font partie d'une
caste de privilégiés, bénéficiaires de nombreuses subventions en
échange de fort peu de travail et auxquels le travail, l 'évaluation,
et la responsabilité font peur. Ironique, polémique, provocateur,
le style de Revel marie avec élégance la digression philosophique
à l'analyse politique et économique truffée de chiffres et statistiques.
A cela s'ajoutent une précision infaillible dans le rappel des faits
et une parfaite maîtrise du sujet. Si vous devez défendre le libéralisme,
piochez dans le livre de Revel ; vous y trouverez votre bonheur.
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