« DIEU SEUL EST VRAIMENT LIBERAL » (ST THOMAS D’AQUIN)


Le philosophe FUKUYAMA pensait que la chute du mur de Berlin sonnait la fin des débats intellectuels sur l’histoire. Il n’en est rien. Plus que jamais, le libéralisme est sur la sellette, toutes les autorités morales sont invitées à s’exprimer à son sujet. Dernièrement, c’est le président de la conférence des évêques de France qui a été consulté…


Question fatidique : Dieu est-il libéral ? Réponse quelque peu embarrassée de Mgr L.M. BILLE : « Je ne sais pas si Dieu est libéral, mais le libéralisme n’est pas Dieu » On peut alors mettre en parallèle la phrase de saint Thomas d’Aquin, citée en titre, mais il s’agit bien sûr d’un jeu sémantique. Il ne faut évidemment pas s’attendre à une adhésion inconditionnelle de Mgr BILLE au libéralisme. L’Eglise n’a pas tant pour fonction de défendre un mode particulier d’organisation des activités humaines que de dénoncer ce qui peut être contraire à la dignité humaine. Mais l’interview du président de la conférence épiscopale publiée par le Figaro du jeudi 22 présente néanmoins un grand intérêt. Mgr BILLE  porte sur le monde actuel et sur l’économie un regard scrutateur qui cherche à sonder les motivations des actes humains pour discerner le bon grain de l’ivraie. Ses interrogations portent sur deux points particuliers, l’économie de marché et la liberté, et la répartition des richesses.

Le marché fonctionne bien si les échangeurs sont libres et ne sont pas contraints. Mais en lui-même, le marché ne peut combler les désirs les plus profonds de l’homme. Ce n’est pas son rôle, et rappelons que les libéraux, dans l’ensemble, n’ont jamais prétendu autre chose. C’est plutôt la propagande antilibérale qui accuse le libéralisme de tronquer la personne humaine de tout ce qui n’est pas marchand. L’économie de marché peut assurer une certaine prospérité matérielle, mais l’accumulation de richesse, rappelle constamment l’enseignement de l’Eglise, n’est pas un critère normatif suffisant. Des éléments existentiels « extra-économique » sont nécessaires pour le plein épanouissement humain. Mais vice-versa, il ne s’agit pas non plus de mépriser les biens de ce monde. Mgr BILLE est parfaitement conscient des dangereuses illusions des idéologies prônant le retour à des modes de vie primitifs ; l’homme ne vit pas seulement de pain, mais, rappelle-t-il « il ne faut pas en tirer une théorie sur les bienfaits de la pauvreté ».

La seconde interrogation prégnante concerne la répartition des richesses et la solidarité.  Mais là encore, il s’agit de dépasser les réactions primaires. Par exemple, on entend souvent dire que les conditions de travail sont de plus en plus difficiles. En réalité, note Mgr BILLE, c’est la vie moderne qui demande des ajustements de comportements plus fins qu’autrefois et non le travail en tant que tel. Le progrès technique a permis et permet toujours une forte baisse de la pénibilité des tâches de certaines professions (mineurs, etc…).

 Le plat de résistance de cet ensemble de questions concerne les inégalités dans la répartition des ressources aussi bien au niveau microéconomique (les différences de rémunération) qu’au niveau macroéconomique (les écarts dans les niveaux de développement). Sans sombrer dans les utopies égalitaristes, dont le danger est bien perçu, Mgr BILLE note que le dénuement de certains face à la prospérité des autres peut être destructeur du lien social. Alors quelle est la fourchette acceptable ? Il n’y a pas de nombre, parce que le fond du problème ne s’exprime pas en termes quantitatifs ! De trop fortes inégalités sont dangereuses parce qu’elles sont le signe d’une solidarité insuffisante au sein de la famille humaine. Ce qui est finalement condamné, c’est moins une situation économique que l’attitude morale qui peut se cacher derrière. La solution à ce problème ne passe alors pas tant par des politiques de redistribution dont les limites et les effets pervers possibles sont bien connus, que par un travail d’éducation et de « conversion » des mentalités.

Le discours social de l’Eglise n’est certes pas confortable pour l’économiste parce qu’il consiste en un regard moral extérieur porté sur le monde, regard qui n’est pas forcément celui de l’économiste et qui lui semble souvent très critique. Mais pour qui sait analyser les textes apparaissent des éléments complémentaires à une approche strictement économique, surtout si on les lit à la lumière des textes de Jean Paul II et en particulier de Centesimus Annus, qui montrent que le marché est le seul cadre économique qui soit humainement acceptable. Que des évêques, dans ce cadre du marché, appellent au discernement plutôt qu’au changement de structure ou au grand soir, et rappellent les exigences éthiques de la vie en société, c’est leur rôle. Certains confondent ce sursaut éthique avec une contestation en termes idéologiques de la société et voudraient faire une lecture idéologique des propos de Mgr Billé et des autres « autorités morales ». Mais il convient de les lire à leur vrai niveau : moral et non politique ou idéologique.

Mots-clés : Doctrine Sociale de l’Eglise, Economie de marché, Libéralisme, Répartition, Solidarité.