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C’est le sociologue
Raymond BOUDON qui pose la question dans un entretien donné à Capital
de ce mois-ci. Ces propos sont dans la droite ligne de son dernier
ouvrage « Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme ? » (Odile
Jacob), que nous avions salué dans la rubrique livres de www.libres.org.
Pour BOUDON, le libéralisme n’est pas seulement économique :
« Le libéralisme entend certes laisser au marché autant de place
que possible. Mais le libéralisme politique prône l’égalité des droits
et l’extension des libertés. Et le libéralisme philosophique postule
que l’être humain veut avant tout être autonome ». « En fait
le point commun entre des penseurs aussi différents qu’Adam SMITH,
Vilfredo PARETO, Alexis de TOCQUEVILLE ou Frédéric BASTIAT,
c’est l’importance accordée à la responsabilité individuelle (…).
Les libéraux ne sont pas choqués par les écarts de revenus liés aux
compétences et aux aptitudes, mais ils souhaitent que les règles du
jeu social soient équitables et veulent favoriser l’égalité des chances.
Et comme ils considèrent que les individus sont responsables, ils
ne se résignent à confier les décisions à des entités (Etat, partis,
syndicats,…) que lorsqu’on ne peut faire autrement ». « A partir
du XIX° siècle, le libéralisme a été battu en brèche par des théories
qui considèrent l’être humain comme le point d’application de forces
sociales, culturelles ou psychologiques qui le dépassent. Pour les
marxistes, l’homme n’est que le jouet de forces historiques :
chaque individu tient sa partition dans la grande symphonie de la
division du travail. Pour les disciples de FREUD, nos croyances et
nos actes jaillissent de la machinerie de l’inconscient, qui dissimule
ses ruses aux yeux du sujet (…). La plupart de
nos intellectuels et bon nombre d’hommes politiques considèrent encore
que la société est composée de groupes antagonistes, entre lesquels
les interactions s’effectuent dans le cadre d’un jeu à somme nulle.
On entend ainsi souvent dire : quand les entreprises y gagnent,
les salariés y perdent. Le fait que les entreprises prospères peuvent,
mieux que les autres, augmenter les salaires et embaucher devrait
être évident. En France, ça ne l’est pas forcément… ». « La
notion de lutte des classes est encore présente chez nous dans l’opinion,
avec ses corollaires : un gouvernement modéré est par nature
au service des patrons et, à l’échelle de la planète, les intérêts
du Nord sont toujours opposés à ceux du Sud ». Cette vision du
monde « donne une apparence savante à la théorie du complot,
selon laquelle les maux de la société sont dus à une machination des
puissants, censés dissimuler leurs vils desseins sous de nobles intentions.
Aujourd’hui, ce sont les patrons des multinationales qui jouent le
rôle du méchant opposé au peuple ». Mais pourquoi
ces courants sont-ils si puissants en France ? « L’histoire
des grands mouvements de pensée n’est pas enseignée, l’histoire des
religions non plus. Et l’ignorance de Français dans ces domaines a
des conséquences fâcheuses. (…) Combien connaissent-ils la richesse
de la tradition libérale francophone, incarné par Benjamin CONSTANT,
Frédéric BASTIAT, Jean-Baptiste SAY, Jacques RUEFF et, bien sûr, Alexis
de TOCQUEVILLE, qui est bien plus lu aux Etats-Unis que chez nous
(…). Mais au lieu d’essayer de comprendre un mouvement de pensée qui
s’apparente plus à une grammaire complexe qu’à une doctrine simpliste,
de nombreux leaders d’opinion voient encore le libéralisme à travers
les lunettes marxistes. Pour eux, il n’existe que sous forme de caricatures
- l’ultralibéralisme, le néolibéralisme, le libéralisme sauvage… et
traiter quelqu’un de libéral est une insulte. Le fait que des idées
aussi fausses s’installent dans d’excellents cerveaux est largement
dû aux carences de notre système éducatif, qui ne forme pas l’esprit
critique des jeunes ». Voilà un langage
rafraîchissant, dans l’université française, surtout de la part d’un
sociologue. Raymond BOUDON a mis le doigt sur la plaie : c’est
à cause de notre système éducatif que la France est une exception
et que les idées marxistes et anti-libérales y sont plus répandues
qu’ailleurs.
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