PARTIE II
L'IMPOT DE LA REVOLUTION A 1914 :
A LA RECHERCHE D'UN ENVIRONNEMENT FISCAL STABLE


 

Section 1 - La Révolution et l'Empire: l'impôt pour tous

§1. Plus de privilèges face à l'impôt

Affirmer que les événements de 1789 correspondent à une révolte essentiellement fiscale amènerait à une vision trop réductrice. Beaucoup de théoriciens ont cherché les origines de révolution, ont voulu comprendre pourquoi les événements s'étaient déroulés à cette date précise. On s'accorde généralement à dire que les causes étaient diverses. Quoiqu'il en soit, le facteur fiscal doit être largement pris en compte au regard des fameux cahiers de doléances qui s'échangeaient de paroisses en paroisses. La quasi totalité des revendications des Français était à caractère fiscal: les conditions de levée de l'impôt sous l'Ancien Régime étaient insupportables, les agents du fisc pratiquaient des perquisitions organisées, s'introduisaient violemment chez les contribuables pour combattre la fraude, réquisitionnaient des biens et victuailles. Le peuple vivait tous les jours avec ces abus. De plus les seigneurs augmentaient les impôts à outrance selon leur bon vouloir, selon la conjoncture: quand il fallait entretenir une grande et belle armée, quand les réceptions avaient dû, l'année auparavant, être fastueuses et fréquentes. Il faut rajouter aussi que le peuple avait sous les yeux toute une catégorie de gens (nobles, clergé) privilégiée qui ne payait rien.

Ainsi le leitmotiv des cahiers concerne la réforme fiscale: on voudrait un système unifié et transparent, instaurant l'égalité entre citoyens (pas de privilèges face à l'impôt), mais aussi l'égalité entre les paroisses et entre les provinces.

A - Les événements de l'année 1789

Les problèmes commencent dès le début de l'année: la levée des impôts est de plus en plus difficile.

Le 13 juin, le Tiers état (l'Assemblée était divisée en 3 parties: la noblesse, le clergé et le Tiers état, ce dernier étant élu au régime représentatif par le peuple) fort des agitations populaires, se proclame Assemblée Nationale: l'impôt est déclaré nul sans le consentement de la nation mais sa perception peut continuer jusqu'au jour où l'assemblée sera dissoute (c'est un moyen de faire pression sur le roi qui se retrouverait alors sans ressources financières).

Une fois la constitution faite, l'assemblée se chargerait de doter la France d'un système fiscal approprié. Mais en attendant, le peuple ne voit pas sa condition s'améliorer et l'agitation fiscale reste importante même après le 14 juillet. Si le mouvement antiféodal est calmé à la suite de la nuit du 4 août, lorsque les biens du Clergé sont liquidés et les privilèges, quelle que soit leur nature, abolis, le mouvement à caractère fiscal reste très vif car la proximité de provinces déjà exemptes de gabelle et d'octrois devient insupportable. Les inégalités entre communes amènent les gens à piller et saccager les hôtels d'administration et les barrières d'octrois: c'est l'épisode que l'on appellera plus tard la "grande peur", période de grave pénurie fiscale où malgré le sentiment ambiant de patriotisme et de citoyenneté (cf de nombreux dons à la nation pour qu'elle surmonte sa crise financière), le recouvrement reste médiocre. Sans doute la masse populaire attendait-elle une baisse importante de la charge fiscale comme premier gage de la transformation promise par le Tiers état. Pourtant le peuple veut y croire, l'épisode des assignats le montre: ces titres de créances sur les biens nationaux (principalement les terres et biens enlevés au Clergé) ont connu un véritable succès auprès du peuple, si bien que l'assemblée en fit une monnaie au cours légal (décembre 1789). De 400 millions d'assignats calculés, l'émission s'est portée à 1 milliard 200 000 pour finalement suivre une progression géométrique continue: taxations des prix, réquisitions de denrées, rentrées d'impôts qui ont de moins en moins de valeur ... La monnaie s'effondre et la confiance du peuple avec elle.

B - Les réformes pendant la révolution

Bien avant la révolution, de nombreuses personnes avaient vu que le système fonctionnait mal: Vauban, Montesquieu, notamment, mais aussi beaucoup d'intendants de province et de contrôleurs généraux qui, à leur échelle, avaient tiré les leçons de l'expérience et préparé le modèle d'un autre édifice - Turgot voulait appliquer à la France le principe de libre circulation entres autres qui avait si bien développé sa région du Limousin, avant d'être écarté du pouvoir par Marie-Antoinette au profit de Necker -.

La réforme notamment fiscale est ainsi le prolongement de la révolution. On ne constatera pas de brusque coupure avec l'Ancien Régime.

1. Les réformes profondes et durables

Trois réformes ne sont pas vraiment fiscales mais jettent les bases du nouveau système.

- Suppression des privilèges d'ordre et de classe. Si les privilèges fiscaux ne cessent qu'aux derniers jours de l'Ancien Régime, l'idée de les supprimer est beaucoup plus ancienne. Déjà on l'a vu, sous Louis XIV, les mouvements antiféodaux étaient fréquents et il fallait pour les calmer consentir à des mesures fiscales qui les apaisaient un temps. Mais l'idée d'aller plus loin était présente (Calonne, Loménie de Brienne). Le 20 décembre 1788, les pairs du royaume font le voeu de "supporter tous les impôts et charges pécuniaires quelconques", les privilégiés l'avaient prononcé pour calmer le peuple tout en pensant passer outre.

L'abolition réelle est affirmée pendant la nuit du 4 août mais elle fut retardée par des détails techniques, à savoir à qui ôter les privilèges d'abord, par où commencer. Cela se fit finalement par petites touches partielles et successives dans tout le territoire.

- Elimination des douanes et péages intérieurs. Mesure demandée par l'opinion publique et alimentée par les idées physiocratiques constituant l'environnement intellectuel de l'époque. Dans leur journal "les éphémérides du citoyen", les physiocrates expliquaient comment un commissaire de police allant chercher du vin dans le midi pour le ramener à Paris avait traversé: 8 douanes intérieures et 9 péages et avait versé 2 droits seigneuriaux et 7 octrois.

Les étapes fiscales ne suivaient en effet aucune règle précise, placées arbitrairement elles représentaient des entraves importantes à la circulation ( nombreuses formalités, beaucoup à payer). Cela avait conduit l'Etat à racheter les péages aux seigneurs dés 1779 et fin 1790, l'assemblée constituante supprima les droits intérieurs sous l'impulsion d'un rapport de Dupont de Neumours. Les douanes sont ainsi reportées aux frontières politiques de la France avec des tarifs assez similaires à ceux de l'Ancien Régime et avec des formalités de perception et de contrôle identiques (le personnel continue à être formé par la ferme)

- Suppression de la dîme et des droits féodaux. En vertu d'un système égal pour tous (car ils étaient arbitrairement déterminés par les seigneurs).

2. Le nouveau système d'impôts directs: les "quatre vieilles"

Ce système élaboré par l'assemblée révolutionnaire a perduré en tant qu'impôt d'Etat jusqu'au XIX° siècle et en tant que fondement des finances locales jusqu'à nos jours. La ligne directrice de ce système est une recherche des signes extérieurs de richesse permettant de lever l'arbitraire dans le calcul de l'assiette de l'impôt.

- La contribution foncière. L'imposition de la terre avait toujours été la base des systèmes fiscaux. Suivant la revendication absolue des physiocrates, l'assemblée décide d'imposer le produit net de la terre non plus le produit brut. Art.2 de la constitution: "le revenu net d'une terre est ce qu’il reste à son propriétaire déduction faite sur reproduit brut des frais de culture, semences, récoltes et entretien. "

La valeur d'un immeuble ou domaine correspond donc aux revenus annuels qu'il procure.

De plus, l'assemblée encourage les améliorations foncières en promettant la non augmentation des cotisations pendant 20 ou 30 ans selon l'amélioration apportée (marais asséchés, plantation de terres en friche ... ).

Cet impôt foncier s'organise selon le principe de la répartition de la charge (comme la plupart des impôts de l'Ancien Régime et ceux crées à cette époque): l'Etat détermine un montant global d'impôt à répartir entre les régions qui elles-mêmes divisent la charge régionale entre les communes, les fonctionnaires locaux ensuite la répartissent entre l'ensemble des propriétaires de la commune sur la base de ces revenus attendus de leurs terres.

- La contribution mobilière. Issue d'un ancien impôt, la capitation (l'équivalent de notre impôt sur le revenu mais à taux fixe) qui taxait la richesse: le revenu était arbitrairement évalué par les agents de l'Etat dans chaque circonscription. Cela posait d'évident problèmes d'équité et on eut assez tôt l'idée d'une estimation plus juste des revenus fondée sur la valeur des locaux occupés (principal signe extérieur du revenu de l'individu). Idée reprise par l'assemblée le 13 janvier 179 1:

"Le prix du loyer des maisons n'est pas une mesure d'une exactitude rigoureuse mais C'est encore la moins imparfaite que l'on ait pu trouver. Il est en général vrai que chacun est logé suivant ses facultés ".

Si ce système limitait les risques d'injustices, il s'avérait très complexe et la conséquence fut qu'il n'a pas été appliqué pendant les premières années. Il fallait donc former des agents capables d'établir des règles de calcul et de les appliquer: une tranche de loyer quelconque supposait un revenu de tant... Et chaque loyer était classé dans des tranches représentatives. En 1798 (loi du 3 nivôse an VII), on impose le revenu estimé ainsi:

 - Contribution personnelle équivalente à 3 jours de travail

- Contribution mobilière répartie proportionnellement à la valeur du loyer d'habitation - Taxes somptuaires sur les domestiques et chevaux (disparues en 1806)

- Retenue sur les traitements des fonctionnaires (seul type de revenu connu avec exactitude, disparu après l'an IX car injuste)

- Les patentes. Au départ un impôt sur l'activité commerciale et industrielle n'était pas prévu car opposé aux conceptions physiocratiques qui préconisaient un impôt unique sur la terre, la terre étant la seule source de richesse, puis dans un souci de ne pas donner à l'impôt foncier un poids trop écrasant, l'assemblée réintroduisit la patente alors que les droits de jurandes et maîtrises avaient été supprimés à la révolution. On décida d'une patente générale pour la plupart des négoces accompagnée de patentes particulières à taux variables selon la nature du commerce et la population de la commune où il était installé (droits fixes avec système de classes et tranches).

- Contribution des portes et fenêtres. C'était un impôt sur les ouvertures des maisons visibles de l'extérieur (d'abord impôt de quotité puis de répartition en 1832). Les gens payaient un droit fixe selon le nombre d'ouvertures que leur maison possédait et le nombre d'habitants dans la commune.

Cela peut nous paraître curieux maintenant, mais cet impôt correspondait tout à fait à la volonté de l'époque car il était possible sans inquisition ni violation du domicile, touchant tous les individus et en plus représentant réellement un certain signe de richesse.

- L'enregistrement et le timbre. L'enregistrement correspondait à un effort de mise en ordre. L'Etat prélevait une taxe sur tous les actes notariés c'est-à-dire au moment d'une transaction: c'était un impôt bien accepté par la population car ne s'immisçait pas dans le domaine de l'individu et en plus apparaissait comme rémunération des services que la collectivité rendait à l'individu en jugeant ses différents, en garantissant ses transactions, en fait matière imposable naturelle d'une société de droit écrit.

Le droit du timbre fut quant à lui étendu à tous les actes sous seing privé, ce qui eut pour effet de multiplier son rendement par trois par rapport à l'Ancien Régime.

3. Les lacunes du système fiscal révolutionnaire

- Disparition des impôts indirects. Dès le début de la révolution, les impôts indirects sont abolis dans leur quasi, totalité pour calmer les émeutes. Il est vrai que la gabelle de 1789 était indéfendable mais aurait pu subsister sous une meilleure forme. Les aides, droits perçus essentiellement sur les boissons alcoolisées, posaient beaucoup moins de problèmes moraux, elles furent néanmoins supprimées deux ans après, le 2 mars 179 1. On peut penser que, là encore, cette évolution était due à la seule pensée économique de l'époque car les impôts indirects procuraient sous l'Ancien Régime la moitié de ses ressources financières à l'Etat. D'ailleurs les législateurs essaieront peu de temps après la révolution, de les rappeler mais sous leur forme d'origine c'est-à-dire des tarifs disparates dans tout le territoire et une réglementation trop rigide, cela provoquera de vifs mécontentement populaires et leur rétablissement impossible pour encore quelques temps.

Le trésor public se trouve donc essentiellement alimenté par les impôts directs indiciaires.

- Le poids excessif de l'impôt foncier.

Les autres impôts directs représentaient peu par rapport à son poids écrasant. Psychologiquement, cela mécontentait le peuple d'autant plus qu'il était très mal réparti entre les départements.

- Une organisation précipitée. Depuis que l'on ressentait l'impopularité liée à l'établissement de l'impôt (vers 1787), des assemblées provinciales avaient été créées pour décharger le roi de certaines décisions notamment fiscales. Pour Tocqueville se fut d'ailleurs une des causes de la révolution: "on ne savait plus à qui obéir, ni à qui s'adresser. "

L'assemblée constituante voulut mieux organiser le système en créant tout un réseau d'administrations locales fondé sur l'idée de répartition, système décentralisé à l'extrême: les administrations devaient être élues et procédaient au calcul de l'assiette de l'impôt et à la répartition de la charge entre les citoyens, sous le contrôle du district. Le pouvoir central ne devait donc agir que par volontés générales, ne déterminant plus que le montant global à répartir, le soin de l'impôt étant confié aux contribuables et à leurs représentants.

Le système était malheureusement trop imparfait: en 1791, les directoires des départements n'ont réparti que 164 millions sur 300. De plus, la communication, pouvoir central-assemblées locales passait souvent très mal. Turgot fut un des premier à dénoncer le système, bien avant ces piètres résultats, mettant en avant les lacunes de l'instruction et de l'esprit civique en France: "Sur 40 000 municipalités, il y en a 20 000 dont les habitants ne savent ni lire, ni écrire." Rougier de la Bergerie.

Comment alors pouvait-on confier le soin du calcul de l'assiette et de la répartition entre les contribuables dans la commune à des conseils municipaux, incompétents en matière fiscale ?

Malgré de nombreuses protestations le principe se trouva renforcé par la constitution de l'an Il. Chaque année on se retrouvait donc avec des restes à recouvrer considérables, des biens omis, de la fraude ... Pour toute réponse l'assemblée créa une "Agence des contributions directes" comptant 5 000 commissaires chargés de surveiller les travaux des municipalités...

Quand en observe nos systèmes fiscaux contemporains, on constate que l'Oeuvre de la révolution n'a pas disparu. Mais le système de l'époque fonctionne mal, son organisation a été trop précipitée, pas assez réfléchie et reprend sur de nombreux points le système de l'Ancien Régime, probablement dans un souci de continuité, pour ne pas imposer un changement trop brusque. Mais de nouveaux principes et des structures archaïques s'accordent généralement mal ...

C - La fiscalité jacobine ou la radicalisation de la révolution

Après les révoltes populaires de 1789, la situation du pays est peu brillante. En plus de la guerre étrangère on assiste à une véritable guerre civile entre masse populaire et bourgeois. A cela s'ajoute les conséquences économiques de la révolution qui. commencent à se faire sentir: pénurie des produits alimentaires, chômage, augmentation des prix (toujours la conséquence des assignats).

Alors que la majorité du peuple attend toujours le contenu social de la réforme et le fait bruyamment et violemment savoir, certains hommes politiques décident de prendre appui sur cette masse en essayant d'accéder à leurs revendications. Ce sont les Montagnards ou encore Jacobins, radicaux les plus attachés à la révolution.

En 1792, sous la pression populaire, le prix du blé, trop important, est fixé par les autorités des départements et la Convention recommande aux assemblées locales de faire souscrire aux riches des emprunts forcés: les riches étant "désignés" par les membres des municipalités, de façon arbitraire, faute d'éléments sérieux d'appréciation.

A la base dans quelques départements, le programme social qu'on appellera plus tard le “ programme des enragés ” s'étend à tout la territoire.

Le 2 brumaire an 11, Fouché prend un arrêté visant à supprimer l'indigence: les infirmes, vieillards et orphelins seront désormais logés et nourris grâce à la taxe révolutionnaire payée par les riches en fonction de leur fortune et de leur incivisme. Notions très floues correspondant encore à des prélèvements arbitraires sur des fortunes présumées. Pourtant les épisodes de ce genre sont nombreux sous la Convention jacobine (21 sept. 1792 - 26 oct. 1795). Il y a en fait une volonté commune aussi bien de la masse populaire que des dirigeants montagnards de réduire les inégalités et pour atteindre cet objectif, le moyen qui apparaît à tous comme le plus juste est l'impôt.

Malgré des idées très radicales, rares sont les hommes politiques ou même intellectuels français voulant porter atteinte au principe de propriété privée, pourtant beaucoup la remettent en cause outre Manche: les héritiers de la pensée lockéenne affirment, tout au long des XVIIIe et XIXe siècles, le droit de la communauté à reprendre la terre indûment appropriée par des personnes privées, physiques ou morales. La France, quant à elle, est encore sensible aux idées physiocratiques et si ces théories séduisent quelques Français, ils sont vite traités d'anarchistes.

Finalement, sous l'impulsion de quelques uns, hommes politiques et intellectuels s'étant rendus compte que les choses étaient allées trop loin, les esprits se calment et les idées totalitaires s'apaisent. Les emprunts forcés sont jugés comme borne à l'industrie du citoyen et surtout injustes. On veut revenir à des lois sages et modérées, laissant aux hommes "la jouissance du fruit de leurs travaux" (Ramel).

En fait, on reste dans le flou, impôts progressifs et emprunts forcés continuent de cohabiter alors qu'on s'aperçoit que la structure économique en l'état ne permet pas un mode d'égalisation par l’impôt. Il faut aller plus loin...

§2. Le Consulat et l'Empire: la construction d'un environnement fiscal solide

Les lacunes de la politique fiscale du Directoire (26 oct. 1795 - 9 nov. 1799) furent une des causes directes du 18 brumaire. Devant le déficit (que l'on ne pouvait plus combler avec l'inflation), les défaillances du service public, l'accumulation de papiers à court terme dépréciés, le Directoire avait remis les emprunts forcés et d'autres taxes révolutionnaires à l'ordre du jour.

La catégorie de gens atteints par ces mesures, lésée, fut conduite à s'opposer au Directoire en fournissant à une valeur militaire montante, un certain Bonaparte, des moyens financiers et la garantie d'aides substantielles s'il réussissait à faire valoir ses intérêts.

Fort du soutien des capitalistes et du milieu financier en général, une des premières décisions du nouveau pouvoir est l'abrogation des emprunts forcés, ressource remplacée par un supplément de 25 % aux contributions foncières, personnelles et somptuaires.

L'état de la France au 1 8 brumaire est déplorable: la dévaluation a atteint 99,966 %, les caisses de l'Etat sont complètement vides et les fonctionnaires et militaires non rémunérés depuis une année.

La plus grande tâche de Napoléon Bonaparte ( et des deux autres consuls dans un premier temps), celle pour laquelle il avait été plébiscité, était de construire un système fiscal solide qui puisse perdurer et apporter un environnement stable aux citoyens.

Tout n'était pas à reconstruire car le système d'impôts directs était fiable mais il fallait créer une administration capable de mettre en oeuvre la législation et de rétablir les impôts indirects, dont le budget, on l'avait vu, ne pouvait se passer.

A - La reconstruction des administrations

Si le système des impôts directs était assez performant, l'administration chargée de son application fonctionnait mal et s'était dégradée petit à petit depuis 1789: le recouvrement était donc médiocre. Le gouvernement du consulat rappela les fonctionnaires du vingtième pour remplacer le système des Agences des contributions directes dont les commissaires n'étaient pas compétents. La formation des fonctionnaires se mit en place et commença lentement, puis se fit de plus en plus rapidement: en 3 ans (1799 à 1802), tous les postes à remplir étaient pourvus, l'assiette de l'impôt fut faite en temps voulu et pour la première fois depuis la révolution, le recouvrement a commencé l'année à laquelle les contributions appartenaient. Sachant que les impôts rentreraient régulièrement, les administrations purent anticiper quelque peu leurs actions.

B - Le rétablissement des impôts indirects

L'absence d'impôts indirects avait paralysé le Directoire car dans une économie où la place principale revenait à l'agriculture tandis que l'industrie et le commerce étaient le fait de petites entreprises utilisant encore peu le contrat de travail (travail au jour le jour en fonction des besoins), les impôts directs avaient un faible rendement. Il est vrai que les gouvernements successifs avaient été retenus par la crainte de mouvements populaires hostiles face à ces prélèvements.

Le Consulat poursuivit néanmoins l'action du Directoire qui avait autorisé quelques villes importantes à créer des "octrois municipaux et de bienfaisance". Le 18 brumaire 34 communes dont Paris possédaient ce droit qui s'est étendu par la loi du 6 ventôse an VIII à toutes les villes dont les hospices n'avaient pas de ressources suffisantes.

Finalement la guerre et les dépenses qu'elle entraîne obligèrent le Consulat à s'occuper de la matière imposable la plus évidente: la boisson.

Les consuls décidèrent une perception de l'impôt à la production, ainsi les interventions du fisc se trouvaient limitées par rapport à l'Ancien Régime. Le contribuable déclarait ce qu'il avait produit puis ce qu'il avait vendu ou consommé et le fisc procédait à l'inventaire des dépôts, contrôlait les. débits, surveillait la circulation de manière à retrancher ce qui avait été produit des stocks qui subsistaient et ainsi vérifiait le montant déclaré. Le plus gros changement résidait dans le fait que étant donné le mode de perception, le contrôle s'effectuait dans les entrepôts, les caves et plus dans le cadre familial du domicile de l'individu.

Après cela les dirigeants rappelèrent l'impôt sur le sel sous la forme d'une taxe modérée perçue là encore à la source (sortie des marais salants).

Le rétablissement de ces impôts et l'administration chargée de leur organisation subirent quelques revers impopulaires mais dans l'ensemble cela se fit en douceur car on avait dégagé ce qu'il y avait de plus odieux dans les techniques de l'Ancien Régime: plus d'obligation de consommer une quantité minimum de sel mais surtout plus d'interventions abusives chez les particuliers (règles d'intervention précises et rigoureuses).

C - La préparation de l'avenir: le cadastre

Le système de répartition de l'Ancien Régime était la source d'inégalités importantes, de plus il conservait la notion d'arbitraire que tous avaient voulu éliminer, malgré cela il était toujours en vigueur. Supprimer ou même améliorer le système consistait en une grande réforme difficile à concevoir mais surtout à mettre en oeuvre.

Pour répartir l'impôt entre circonscriptions et entre citoyens sur une base plus sérieuse, l'établissement d'un cadastre pouvait apporter la solution.

On dut déterminer des règles minutieuses garantissant le même régime pour tous et partout. Elles sont rassemblées dans le Recueil Méthodique (1811). Il y a 4 stades pour l'élaboration du cadastre:

- la classification. A partir de différentes natures de terrains, l'administration devait déterminer en combien de catégories chaque nature devait être divisée, à raison de différents degrés de fertilité. Pour chaque catégorie de chaque nature de terres, une parcelle, assez étendue et homogène, était choisie pour servir de comparaison, d'étalon en quelques sortes.

A partir de nombreux documents, actes de location par exemple (de préférence car base sérieuse), les experts déterminaient le revenu moyen annuel des terres de chaque catégorie.

- Le classement. Toutes les parcelles réelles de la communes étaient alors classées dans un cadre général, la référence.

- Le regroupement. Pour certains propriétaires dont le revenu était connu avec exactitude, le revenu résultant du classement était comparé au revenu réel, ce qui pouvait aboutir à la révision du classement.                         1

- L'attribution de valeur. A chaque compartiment de parcelle, on appliquait le taux en vigueur (le même pour tous) variable selon les années.

Les mêmes opérations furent répétées pour les terrains bâtis. Dans tous les cas c'étaient des opérations longues, minutieuses et coûteuses qui amenèrent l'invention de plusieurs instruments pouvant faciliter la tâche des experts face à des calculs trigonométriques complexes, des levées de plan... Et notamment la création du système métrique des poids et mesures qui fit gagner un temps précieux et introduit encore plus de rigueur dans le procédé.

Ce sont grâce à ces règles immuables que le gouvernement garantit l'impartialité des travaux: les experts suivaient pas à pas les instructions, s'appuyant sur de nombreux documents, surveillés par des contrôleurs à chaque étape. Le caractère abstrait de ce travail faisait que personne ne savait sur quel propriétaire tomberait telle ou telle partie du tarif

Il fallut 40 ans pour achever le cadastre du territoire français commune par commune, il était donc. difficile de comparer les villes entre elles compte tenu du fait qu'elles auraient pu être cadastrées à des dates très différentes et ainsi les valeurs des terres de référence être très éloignées. C'est pourquoi la loi de 1832 indique que le cadastre ne peut servir de base de répartition qu'entre les contribuables d'une même ville.

On ne peut que remarquer le parallélisme étonnant entre les créations des système métrique, cadastre et code civil: ces réalisations rentrent dans le cadre d'une volonté de classer les objets directement en rapport avec la réalité de la vie sociale selon une approche totalement objective - dans le code civil, les délits sont classés dans des catégories correspondant chacune à une peine précise -. On veut éliminer l'arbitraire et en plus cela évite à l'Etat de revoir périodiquement des évaluations difficiles.

Un autre avantage apporté par le cadastre: c'est une véritable stimulation pour l'investissement et la fructuation des terres et en cela est précurseur des procédés fiscaux employés aux XIxe et XXe siècles. L'individu est incité à tirer le maximum de son domaine: la fixité du tarif implique qu'une terre inculte est soumise au même impôt qu'une terre en culture si la qualité du fond, la valeur intrinsèque du sol est la même. Et si l'individu améliore le produit de sa terre, il ne subira pas un supplément d'imposition.

Ces principes dont la nécessité de reconnaître la qualité intrinsèque du sol sont toujours en vigueur de nos jours. L'impôt foncier à base cadastrale et les impôts de la période révolutionnaire (Patente/Contribution personnelle/Contribution des portes et fenêtres) constituent la base du système français jusqu'au début de la première guerre mondiale.

Section Il - Le XIX siècle: le pouvoir de l'instrument fiscal

§ 1 - Le système fiscal de la bourgeoisie triomphante

Pendant le XIXe siècle, les phénomènes majeurs n'ont pas, à première vue une origine fiscale: les causes sont principalement économiques et l'arrière plan financier ne se distingue pas vraiment.

Les révoltes fiscales tendent à disparaître au profit de mouvements plus idéologiques: liberté d'expression, droit d'association, baisse du temps de travail ... Il y a deux grandes tendances:

- La consolidation du système fiscal mis en place à la suite de la révolution et la sacralisation de l'Etat par la classe au pouvoir.

- La contestation de la bourgeoisie et un Etat plus interventionniste (fin du XIXE, début du XXe).

A - L'environnement du XIX : le droit de voter l'impôt

La période se caractérise par un Etat centralisé mais très hiérarchisé: l'Etat est désormais présent à tous les niveaux de la commune à la région ( écoles, postes, gendarmeries, perceptions ... ). Ce qui a pour conséquence un accroissement continu des dépenses publiques relatives à l'entretien et au fonctionnement des administrations. Mais l'Etat dispose de facilités de financement avec l'usage de plus en plus répandu du billet de banque, facilités car le billet représente un énorme progrès mais l'apprentissage de son utilisation se fait doucement sans aucune commune mesure avec les abus caractéristiques du XXe: la grande dévaluation et l'épisode des assignats ont provoqué la méfiance des français et de leurs représentants.

Dès 1815, la plupart des pays possèdent un régime représentatif et une constitution qui accorde à l'assemblée élue le droit d'accepter et de refuser l'impôt. Napoléon, s'étant à plusieurs reprises dispenser de faire voter l'impôt, le sénat jugea l'irrégularité assez grave pour en faire une des justifications de la déchéance de l'empereur. La déclaration du 3 avril 1814 précise:

"Napoléon a déchiré le pacte qui l'unissait aux français(..), il a établit des taxes autrement qu'en vertu de la loi malgré le serment prêté lors de son avènement au trône."

La constitution reconnaissait en effet à l'assemblée, le droit de consentir à l'impôt mais pas celui d'autoriser la dépense publique, principe qui plierait les pouvoirs publics à ses directives. Pourtant pour beaucoup le principe en découle logiquement:

"Les impôts et subsides ne sont établis que pour les besoins de l’Etat(..). Celui qui a le droit de voter l'impôt a nécessairement le droit d'examiner s'il est demandé par les nécessités de l’Etat, de vérifier ces nécessités, les dépenses et leurs motifs, de surveiller l'emploi des fonds et de s'assurer qu'ils n'on tpas été distraits de la destination pour laquelle, seulement, ils avaient été accordés."

Après de longs débats, le procédé devient communément admis. En théorie, la chambre doit accorder ou refuser l'argent qui lui a été demandé, non pas par consentement général mais par autant de consentements particuliers qu'il y a de dépenses distinctes et donc de services distincts. Cela ne reste pourtant qu'au stade de principe puisque d'après l'ordonnance du 2 janvier 1827, la parlement ne vote que les crédits des différentes sections de chaque ministère (pas de dépense détaillées et presque jamais de refus). Néanmoins, de ces débats, se dégage l'idée que la véritable raison de l'impôt sont les services que l'Etat rend aux citoyens.

B - La révolution industrielle et l'impôt

De 1815 à 1914, l'accroissement continu de la production avait permis aux gouvernements d'effectuer des prélèvements de plus en plus importants: les produits total et par tête avaient triplé, constituant ainsi une marge d'imposition importante.

Au niveau économique, le développement des échanges avait considérablement facilité l'assiette et la perception de l'impôt (un contrôle est d'autant plus aisé que le produit fait l'objet de transactions nombreuses). Même le secteur agricole pourtant encore très autarcique sortait progressivement de l'économie fermée grâce à l'échange de denrées avec les colonies.

Cet accroissement des échanges dans tous les secteurs, en plus d'un contrôle facilité, procurait des recettes douanières de plus en plus importantes.

A partir de 1870, on constate une grosse vague de protectionnisme à travers le monde. Si certains intellectuels décrient le procédé comme augmentant le coût de la vie et baissant les facultés de compétition, les droits de douane fournissent d'importants moyens financiers aux Etats mais en plus sont réclamés par des fractions influentes de la population pour protéger l'agriculture et l'industrie: la tentation d'étendre ce type de taxes est trop grande...

C - Les impôts indirects : l'imposition de la circulation

L'augmentation des revenus et le changement des habitudes de vie avaient pour conséquence la consommation accrue d'un certain nombre de denrées dont l'imposition pouvait s'avérer fructueuse. Sous l'Ancien Régime et lorsque les impôts indirects ont été rétablis, l'Etat taxait les produits de "première nécessité": sel, farine, viande, maïs etc... Mais ce type de prélèvements tendait à être de moins en moins lourd et même à disparaître au profit de produits dits de "demi-luxe" dont la consommation s'était beaucoup développée: alcools, tabac, sucre, vin, bière ou encore denrées exotiques (cacao, thé et café). On cherchait des impôts sur des biens consommés par la majorité du peuple mais, pour ne pas défavoriser les plus pauvres, qui correspondaient à des dépenses superflues et, de ce fait, pouvaient être taxées avec "bonne conscience".

Dans le même esprit, les autorités baissèrent, en 1893, les droits sur les boissons dites hygiéniques telles que le vin, la bière ou encore le cidre au détriment des alcools forts dont les taux furent relevés pour combattre la criminalité et la violence familiale (au XIXe, l'alcool représentait un véritable fléau dans les milieux ouvriers).

Ces différentes aides pouvaient rapporter beaucoup d'argent, mais le système de taxation à la production mis en place sous l'Empire (lors du rétablissement des droits sur les boissons) provoquait régulièrement des mécontentements populaires: la fabrication des alcools était en majorité des productions familiales et malgré la réglementation sévère des contrôles, l'enceinte familiale était difficilement pénétrable avec l'assentiment du peuple. Pour ces raisons, on décida de saisir la matière imposable (en France, essentiellement le vin) lors des échanges et des transports auxquels elle donnait lieu. Dès 1808, l'impôt indirect est composé de trois taxes à la circulation superposables:

-         un droit de gros pour la sortie de l'exploitation.

-         un droit d'entrée pour le franchissement des enceintes des villes de plus de 200 habitants.

-         un droit de détail pour la vente des commerçants aux particuliers.

C'était un système très injuste: la même pièce de vin pouvait être imposée de une à trois fois, c'est-à-dire que l'ouvrier qui allait prendre un verre de vin dans un bar payait plus d'impôt qu'un bourgeois s'approvisionnant en barriques chez le récoltant.

Le système va pourtant rester en vigueur pendant 90 ans, la réforme de 1897-1900 instituant un impôt unique sur la boisson dit droit de circulation quelque soit le circuit commercial, le producteur ne payait plus que le droit de gros.

Il restait encore un problème: l'économie française étant encore autosuffisante dans beaucoup de campagnes et à côté des grandes distilleries, on trouvait de nombreux petits paysans transformant la récolte de quelques pommiers ou cerises en quelques bouteilles de calvados ou liqueur pour leur consommation personnelle. Cela ennuyait beaucoup l'administration qui ne savait quelle attitude adoptée: pendant longtemps, on a soit interdit de bouillir à domicile soit accepté cette production au gré des échéances électorales pour finalement adopter le système d'ateliers publics et bouilleurs de cru ambulants (contrôle instantané et pas de perte de recettes). On comprenait déjà que la concentration favorisait la mise au point de techniques fiscales plus commodes et moins coûteuse. Mais la France resta longtemps un pays à dominante agricole, ce qui retarda l'utilisation de procédés plus performants par rapport à nos voisins britanniques.

D - Les impôts directs

1 - Le modèle français

D'après plusieurs auteurs, le système français d'impôts directs du début du XIXe avait précédé celui des autres pays et pour la majorité avait servi de modèle. Depuis le premier Empire, on ne l'avait quasiment pas modifié.

Si le recours aux signes extérieurs est toujours le principe de base, les informations sur les revenus présumés sont de plus en plus nombreuses et précises.

L'impôt foncier occupe encore une grande place d'autant plus que le cadastre s'établit de plus en plus facilement: le nombre de terres louées en argent augmente (moins de fermage et de métayage) et le revenu présumé des exploitations restées en autosubsistance peut maintenant être comparé avec le revenu de celles tournées vers l'échange, revenu que l'on connaît avec exactitude.

Enfin, l'industrialisation et le développement étaient suffisants pour que l'on ne laisse plus en reste de l'impôt, l'artisanat , les manufactures et les professions libérales: la pensée physiocratique étant oubliée, le rôle de la patente et de la capitation était de plus en plus important. Il est vrai que déterminer les profits réels d'une masse de commerces de faible dimension était malaisé mais il semblait à présent possible de se raccrocher à quelques indices simples :

- D'après la population du lieu où il était implanté, le commerce payait un droit fixe. La valeur locative des locaux professionnels variant et donnant une idée de la situation de l'artisan, le contribuable payait en plus, un pourcentage sur cette valeur plus une taxe par employé.

- Les usines - pour lesquelles la référence à la population n'avait pas de sens, puisqu'elles s'installaient près des forêts, cours d'eau...- payaient un pourcentage sur la valeur locative des bâtiments et sur celle des machines (en fonction de leur nombre: le début du machinisme fournissait au fisc de bons indices).

- Les professions libérales faisaient chacune l'objet d'un tarif fixe particulier. Le calcul de cet indice était d'ailleurs assez douteux.

Les traitements étaient connus avec certitude mais n'étaient pas encore imposés: les salaires des ouvriers étaient très faibles et le recouvrement en relation trop coûteux. De plus, on pensait probablement qu'il était injuste de taxer le revenu réel alors que la majorité des contribuables ne payaient que sur le présumé.

2. Les limites du système indiciaire

Le système indiciaire posait quand même certains problèmes. On essayait de le perfectionner, de lui faire suivre l'évolution économique en multipliant les indices et les coefficients de façon à serrer toujours la vérité de plus près. Mais pour l'organiser, en conservait l'ancienne technique de répartition, procédé très subjectif qui ne suivait que quelques règles peu précises, laissant la part belle à l'arbitrage, alors qu'un outil comme le cadastre mettait en oeuvre tant de rigueur, dans un souci toujours plus fort d'équité.

Mais la plus grosse limite de ce système, aux yeux des dirigeants surtout, relevait du fait que la majoration des tarifs était quasiment impossible sous peine d'aller au-delà de la capacité contributive de certains tout en restant bien au dessous des possibilités de certains autres.

Le nombre de fenêtres avait quelque rapport avec la fortune du propriétaire mais indirectement, la patente faisait payer le même impôt à deux commerçants qui pouvaient dans des locaux analogues avoir des chiffres d'affaire bien différents. De plus, avec un revenu dix fois plus important, un contribuable pouvait se contenter d'un logement deux fois plus petit qu'un autre (pas de famille, pas le goût du faste ... ).

Etant si loin de la réalité, on ne pouvait ni augmenter leurs tarifs sous peine de les rendre insupportables, ni y introduire la progressivité (pas de base sérieuse).

Limites pour certains mais dans la lignée des intérêts de la classe au pouvoir.

3 - Un système fiscal crée par la bourgeoisie, pour la bourgeoisie

Ce système favorisait de façon évidente la fortune acquise ou en voie de transformation. C'est en cela qu'il devient l'expression des intérêts de la bourgeoisie au même titre que le code civil, pénal et l'économie libérale.

La théorie économique de l'époque appuie nettement le système sur le plan idéologique avec des auteurs comme Smith, Say ou Bastiat qui exhalent une société permettant à chacun de travailler comme il l'entend, d'épargner, d'investir de façon à accroître le bien-être général tout en suivant son intérêt personnel.

L'éventail d'impôts du XIXe stimule le désir de mettre en réserve une fraction du revenu (pas d'impôt sur le capital, ni sur le revenu réel), la réalisation des investissements s'en trouve facilitée. De plus, la nature fixe de l'impôt encourage l'esprit d'entreprise, incite à la productivité puisqu'on est assuré de ne pas payer de supplément en développant son affaire.

En fait, l'impôt est à l'image de la classe au pouvoir: il lui permet d'évoluer dans un cadre adapté à son activité.

A l'inverse le système est dur pour les catégories les plus pauvres: il n'y a pas encore de limite à la durée du travail, ni même à l'emploi des enfants et les impôts indirects, pesant sur la consommation courante, pénalisent fortement ces catégories à revenu faible alors que les plus riches consacrent une plus grosse partie de leur revenu aux dépense de luxe et à l'épargne.

On peut d'ailleurs noter que, si la période est propice au progrès technique, l'évolution économique n'en est pas moins en dents de scie car la faiblesse des salaires distribués dans l'ébauche des entreprises modernes et donc la faiblesse du pouvoir d'achat des ouvriers a pour conséquence de limiter les débouchés pour les industries. C'est ainsi que l'économie traverse parfois de graves périodes de dépression conséquence d'un système encore trop inégalitaire.

§2 - Vers l'impôt égalitaire

La révolution industrielle avait donné naissance à des injustices fiscales et plus l'industrialisation s'étendait, plus il y avait d'ouvriers et plus leur pression s'accentuait. Conscients de leur force et de leur poids mais aussi de leurs conditions de vie misérables, ils purent agir par la grève, l'émeute, la politique (car bientôt il y aurait extension du suffrage universel) et ainsi, conquérir des améliorations pas à pas (augmentation des salaires, réglementation de la durée et des conditions de travail, protection maladie, retraite ... ).

Dans cet ensemble de revendications concrètes, la réforme fiscale trouva sa place. Il ne s'agissait pas de corriger les inégalités sociales par l'impôt mais simplement de rétablir la proportionnalité de la charge fiscale car on prenait conscience que les classes populaires étaient plus fortement imposées relativement aux classes plus aisées, grâce aux contributions plus importantes des catégories favorisées, on pouvait détaxer la nourriture et financer des dépenses sociales profitant au plus grand nombre.

Il n'y eut pas vraiment d'oppositions à cette volonté, la bourgeoisie redoutait des bouleversements sociaux et devait probablement penser que le meilleur moyen de conserver un ensemble d'entreprises libres, capables d'assurer une production de plus en plus abondante, était de répartir cette production de façon plus équitable.

C'est ainsi que petit à petit, on s'achemine vers un recours à des impôts sur le capital ou sur le revenu à caractère progressif, pour compenser les inégalités dues aux contributions indirectes. Le cadre favorable à l'avènement de ce type d'impôts ne se met en place que dans le dernier tiers du XIXe siècle.

A - L'impôt sur le revenu

A partir de 1870, la quasi totalité des pays européens est dotée d'un régime parlementaire et du suffrage universel.

En France, dès le début du XX° siècle, on constate l'avancée des partis socialistes avec le glissement progressif à gauche de l'assemblée nationale. Cette tendance eut pour conséquence de poser le problème de l'impôt sur le revenu. L'idée de progressivité était pourtant ancienne mais la frilosité des gouvernements et surtout les échanges encore trop faibles (d'où l'impossibilité de connaître les revenus exacts des contribuables de chaque profession) avaient empêché sa mise en place jusque là. Déjà début XVIIIe en France, Vauban avait soumis à l'assemblée un projet visant à décomposer les revenus en grandes catégories et adopter pour chacune le procédé d'imposition le plus commode et le plus sûr: système d'impôts cédulaires permettant d'adapter le mode d'assiette et de perception à la nature de chaque impôt. Mais on se rendit vite compte que s'il était aisé de connaître les revenus précis de certaines catégories (domestiques, fonctionnaires ... ), pour d'autres le revenu présumé était très approximatif, pour ne pas dire totalement inconnu (procureurs, avocats ... ). Vauban lui-même avait concédé que le procédé n'était assuré que là où il y avait transaction de revenu net.

Et c'est sur ce principe que le Royaume-Uni fonda l'income tax, premier impôt sur le revenu européen qui, dans un premier temps, servi de modèle aux autres pays.

De même qu'il était facile de saisir les produits fabriqués avant leur distribution, encore rassemblés dans l'usine ou les entrepôts, il y avait tout avantage à saisir le revenu avant qu'il n'eut atteint son bénéficiaire, là où on le distribuait (au siège de la société qui allait répartir les dividendes, au bureau qui établissait les feuilles de paie...

C'était le motif du projet de loi de Joseph Caillaux (1907), alors ministre des finances de Clémenceau (radical). Ce projet fit éclater la supériorité du système de l'income tax de perception à la source:

"L'impôt est prélevé à la source même du revenu et l'administration, de façon presque invisible, pour ainsi dire à l'insu du contribuable, revendique sa part, au moment même où le revenu apparaît".

L'income tax séparait nettement l'assiette de chaque type d'impôt (travail, capital): tel pourcentage prélevé sur la partie du revenu provenant du travail cumulé avec un pourcentage différent prélevé sur la partie du revenu issue du capital. Mais ce mécanisme était très discriminatoire et après les premières éloges décernées à l'income tax, on se pencha sur les difficultés techniques et les maladresses de ce prélèvement malgré sa commodité de perception. De nombreux débats ont eut lieu en France:

- Celui qui disposait d'un capital et de ses fruits et qui y ajoutait un traitement devait-il être imposé sur ce salaire comme un ouvrier qui n'avait que lui pour survivre?

- Ne fallait-il pas opérer une distinction dans l’imposition des profits, entre l'artisan travaillant avec quelques ouvriers et tenant la plus grande partie de ses ressources de son propre travail et l'industriel ayant engagé des fonds dans une grosse affaire?

Pour pallier à ses problèmes, il fallait donc introduire une progressivité, mais pour cela on avait besoin de tenir compte du revenu global de chaque contribuable, ce qui était impossible en prélevant l'impôt lors de la création du revenu.

On pouvait introduire une petite dose de progressivité à chaque source de revenu considérée isolément, baisser les tarifs pour les premières tranches mais sans aller plus loin car on risquait de surtaxer celui dont le seul revenu était le profit par rapport à celui qui cumulait les recettes de différentes sources: le même homme pouvait être propriétaire foncier (rente), possesseur d'un portefeuille de valeurs mobilières (profit) et membre d'un conseil d'administration (salaire).

En réponse à cela, les anglais ont complété l'income tax originel par un deuxième impôt portant sur le revenu global mais seulement quand ce dernier était relativement élevé.

En premier lieu, ce fut le système adopté par la France, solution viable mais complexe, complexité qui aboutit à distinguer perception à la source d'information à la source, reposant sur le même principe: en rassemblant toutes les informations des banques, sociétés, employeurs, voire autres payeurs, le fisc pouvait connaître plus facilement le revenu global de chaque contribuable.

On s'est donc orienté vers un impôt unique sur le revenu reposant sur des informations prélevées à la source (système déjà expérimenté sur les quelques contribuables aisés soumis à l'imposition du revenu global).

Finalement, la loi du 15  juillet 1914 créa enfin l'impôt général et progressif sur le revenu fondé sur le principe de la déclaration et non plus des "signes extérieurs de richesse". Système qui entra lentement en vigueur à partir de 1917 et qui, quelques années après devint l'élément central de notre système actuel.

B - Vers l'impôt de l'avenir

L'année 1914 peut être considérée comme une date de transition dans l'histoire de l'impôt. D'abord, parce qu'elle marque une certaine stabilité dans le système fiscal puisque les fondements de notre système actuel sont posés: les réformes du Directoire ont perduré tout en se perfectionnant et l'impôt sur le revenu sous sa forme moderne est institué. Si l'on rajoute la Taxe sur la Valeur Ajoutée crée en 1936 et façonnée jusqu'en 1982, on a l'essentiel des ressources fiscales contemporaines.

1914 est aussi une année clé parce qu'elle représente le début de la période de montée croissante de l'interventionnisme de l'Etat. Sous la pression des événements: la reconstruction après les deux guerres mondiales, la crise de 1929 ... Mais aussi sous la pression de la Théorie économique dominante de l'époque: La théorie générale keynésienne.

Si les dépenses publiques représentent 10 % des richesses produites (P.I.B.) à la veille de la première guerre mondiale, elles sont de 40 % dans les années 60 et sont proches de 50 % de nos jours. Les impôts subissent la même évolution.

En effet, la période libérale de l'Etat gendarme prend fin au début de la première guerre mondiale. Jusque là, le rôle de l'Etat était de légiférer pour donner un cadre d'action aux individus, assurer la défense nationale, la sécurité intérieure, fournir les infrastructures de base et l'instruction des citoyens. La supériorité était donnée à l'initiative privée et l'Etat devait laisser jouer les mécanismes du marché et rester en dehors de l'activité économique. La théorie économique est libérale et suit l'influence de Quesnay, Smith, Say... Avec cela l'impôt est léger, discret et a pour unique rôle de couvrir les dépenses car les gouvernants sont sensibles au principe de neutralité de l'impôt. On s'aperçoit que l'impôt peut être un outil économique, qu'il permet d'influencer certains agrégats, de privilégier l'épargne plutôt que la consommation et l'inverse... Mais la volonté commune est de ne pas interférer dans l'activité économique. C'est ainsi qu'à de nombreuses périodes l'impôt est même inférieur à la dépense publique ( le reste est complété par les taxes fiscales: la contribution des usagers du service public). Au début de la première guerre, les données changent, les Etats ont des efforts financiers à assumer, il faut préparer et entretenir des armées importantes et les prélèvements opérés sur les individus sont de plus en plus lourds. Cela est renforcé par la modification des structures économiques: la société industrielle offre des possibilités fiscales très supérieures à celles des collectivités agraires du XVIIIe ou des pays en voie de mutation du XIX° : extension de l'économie d'échange, concentration des entreprises, baisse du secteur agricole font que la matière imposable est plus facilement appréhendée.

A cela s'ajoute le fait qu'en "économie de guerre" la place de l'Etat est prépondérante (inévitable): contrôles multiples, allocations des matières premières, orientation des fabrications, fixation des prix et salaires, répartition de la consommation avec les tickets de rationnement. Une fois la guerre finie, on reste à un haut niveau de dirigisme économique : les dégâts sont tellement énormes que l'Etat prend de plus en plus l'habitude de s'impliquer: indemnisations chômeurs, aides aux entreprises, réalisations de grands travaux.

Mais si au départ, c'est plus un interventionnisme de circonstances (sous la pression des événements) que de doctrine, les choses évoluent pourtant très vite avec la reconstruction de l'économie après la seconde guerre, le souvenir de la crise du début des années 30 et l'écho des idées keynésiennes selon lesquelles l'Etat doit avoir un rôle économique et social constant et systématique.

Selon la théorie générale, les mécanismes de marché ne peuvent pas assurer un plein emploi durable, l'Etat doit donc intervenir pour corriger ces mécanismes et exercer une action de relance de la demande globale lorsque l'économie est en situation de sous emploi. Pour Keynes, cette relance ne peut se faire correctement qu'à travers une politique budgétaire expansionniste, c'est-à-dire une augmentation des dépenses publiques par le biais notamment de grands travaux (quand l'Etat décide une réalisation importante, il embauche des ouvriers, donc distribue des revenus supplémentaires aux classes défavorisées qui ont une propension à consommer plus importante que les catégories aisées plaçant une large fraction de leurs revenus, la consommation va donc augmenter et fournir ainsi des débouchés aux entreprises qui ne tournant pas, selon Keynes, à pleine capacité de production, vont pouvoir produire plus en réponse à cette demande en embauchant plus, des revenus supplémentaires vont être distribués aux classes les plus pauvres etc... ).

De cette analyse keynésienne va être déduit un certain nombre de techniques dont l'ensemble devient la politique du plein emploi. L'écho à cette théorie est tel que l'intervention des pouvoirs publics est désormais justifiée mais surtout préconisée pour relancer l'activité économique.

Le principe de neutralité de l'impôt est abandonné au profit des concepts de sous-équilibre et sur-équilibre budgétaires: sous-équilibre quand il y a du chômage et qu'il faut relancer la demande globale comme on l'a vu, mais sur-équilibre aussi pour combattre l'inflation - par le biais de l'impôt on peut prélever d'avantage les contribuables, réduisant alors leurs liquidités et donc leurs dépenses, une partie de la demande de biens de consommation des particuliers baisse par rapport à l'offre et les prix des biens diminuent.

C'est à cette époque que, dans tous les pays européens, les systèmes de sécurité sociale se développent, les cotisations sociales font ainsi leur apparition à la suite des premières assurances sociales de 1928 et 1930: les impôts se diversifient et on parle à présent plus volontiers de prélèvements obligatoires (impôts et cotisations, les taxes parafiscales non comprises). Ces cotisations s’expliquent par l'environnement intellectuel keynésien: en distribuant des revenus non gagnés aux personnes victimes de maladie, invalidité ou chômage, aux retraités et aux familles nombreuses, l'Etat réduit certaines inégalités mais aussi alimente la demande globale.

C'est donc ainsi que poussé par les événements et les théoriciens, l'Etat étend ses attributions qui jusqu'alors étaient limitées aux missions dites régaliennes. Cette extension va se poursuivre de plus en plus, progressivement, parallèlement à la croissance continue des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires.

Les impôts vont se diversifier et prendre des formes nombreuses ( telles que par exemple l'aide au Remboursement de la Dette Sociale, une sorte d’impôt sur l’impôt ?! ). La pression fiscale va augmenter jusqu'à soulever de nombreux problèmes sur lesquels on réfléchit actuellement, mais les bases du système telles quelles étaient dessinées en 1914, sont toujours les nôtres...