Mais force est de constater
qu’il y a une chose inchangée depuis le XVII° siècle dans notre pays :
c’est toujours le Roi Soleil qui conduit la France là où il le veut.
C’est en tout cas ce que me suggère le fameux « débat » sur
la Turquie à l’Assemblée Nationale.
Sur le fond du problème,
on connaît ma position. L’élargissement à la Turquie ne pose aucune
difficulté si l’Europe est un marché commun, une zone de libre échange,
de libre circulation, l’« Europe des marchands » .
Mais elle ne manquera pas d’en poser si quelques Européens entendent
créer une union politique « unitaire » comme le précise François
Bayrou. Europe espace ou Europe puissance ? Mon choix est fait :
je ne vois ni la nécessité ni la possibilité de doter l’Europe d’institutions
politiques qui se surajouteraient à celles que nous subissons déjà,
qui n’auraient pour seul résultat qu’un surplus d’impôts et de réglementations
et pour seule ambition de tenir tête aux Américains ou aux Chinois.
Si l’on dit non à l’Europe-puissance, parce que la puissance n’est pas
un idéal en soi, si l’on dit oui à l’Europe-espace, parce que c’est
un avantage pour tous les Européens, je dis logiquement oui à la Turquie,
oui à la rencontre des cultures à travers les échanges pacifiques.
Cela dit je reviens à
mon propos d’actualité. Ce qui me donne à réfléchir, dans ce débat à
l’Assemblée, c’est que son organisation et son contenu démontrent que
la France de la V° République s’est donnée en fait un régime monarchique.
Ce n’est pas une découverte : ainsi l’avait voulu le général De
Gaulle en faisant inscrire dans la Constitution de 1958 et les pleins
pouvoirs (article 16) et le principe du « domaine réservé ».
Ainsi l’avait confirmé la pratique gaullienne, prolongée par la pratique
giscardienne, puis mitterrandienne. La cohabitation avait quelque peu
tempéré le principe : à l’étranger la France avait deux voix, même
si celle du Président était prépondérante. Mais depuis 2002 notre Président
a renoué avec le gaullisme le plus pur, et applique la lettre et l’esprit
de l’actuelle Constitution. Les parlementaires sont donc mal venus de
se révolter contre le Président : ils n’ont aucun contrôle sur
le pouvoir présidentiel quand il s’exerce dans le domaine réservé. Cela
dit, je ne peux m’empêcher de faire quelques remarques :
1° Pourquoi cette fronde
de la part de gens qui ont fait allégeance à un chef (et se préparent
d’ailleurs à faire allégeance à un autre chef) ? Les godillots
seraient-ils soudainement trop lourds ?
2° Pourquoi ne pas faire
campagne pour la réhabilitation du parlementarisme et pour une révision
constitutionnelle ? Comme on l’a justement fait remarquer, la France
est la seule « grande démocratie » dans laquelle un seul homme,
chef des armées et de la diplomatie, a le pouvoir de déclarer une guerre,
de signer ou de rompre des traités, de choisir les amis et les ennemis
du pays.
3° D’ailleurs, pour qu’une
nation soit forte et respectée – je veux dire pour que les citoyens
français soient protégés efficacement dans leurs personnes, leurs biens
et leurs droits contre les agressions venues de l’étranger – est-il
besoin d’une unité de pensée militaire et diplomatique ? Il est
vrai que la III° République des années trente, et la IV° République
des années cinquante, avaient donné un tel exemple d’instabilité politique
et d’abandons face à l’ennemi que l’on pouvait souhaiter mieux en renforçant
le pouvoir présidentiel. Mais les présidents de la V° République, De
Gaulle en tête, ont-ils grandi ou affaibli la France ?
Ces trois remarques se
ramènent à un constat bien simple : la démocratie française n’est
pas adulte, car depuis des lustres les citoyens français ne voient de
solution qu’à travers l’homme providentiel. Nous avons besoin du grand
chef à plumes pour protéger la tribu. Ce culte de la personnalité est
incompatible avec la vraie liberté politique. C’est de la « servitude
consentie » disait La Boetie. Et par un glissement assez naturel,
quand on n’attend le salut que d’un homme d’Etat, on finit par idolâtrer
l’Etat lui-même. « L’Etat c’est moi » : nous y sommes.
Le Roi Soleil est toujours là. Le Grand Turc, curieusement, a disparu.
Jacques Garello