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Je vous parle à nouveau de l’Europe. Les élections
du 13 juin y sont pour quelque chose. Mais en creusant le problème de
l’Europe, on peut prendre conscience de la situation réelle de la France.
Les questions européennes deviennent un test pour la santé économique
et morale d’un pays. Le test est négatif pour les Français, pour
les politiciens français faudrait-il dire. De l’extrême droite à l’extrême
gauche, ils paraissent divisés, mais ils sont fondamentalement du même
avis : l’Europe ne les intéresse que si elle ne les dérange pas. |
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Les uns se disent anti-européens et souverainistes :
leur position est respectable, mais elle ne les empêche pas de réclamer
des subventions pour les paysans, des réglementations européennes pour
se protéger contre les importations du reste du monde (voire même de certains
concurrents européens nouveaux venus). Les autres proclament leur européanisme,
mais à condition qu’il ne détruise pas leurs objectifs idéologiques. Les socialistes veulent l’Europe mais à condition
que tout le monde se règle sur les « acquis sociaux » français,
ils condamnent le « dumping social » que pourrait tolérer une
Europe de la concurrence. La droite dit oui au marché, oui à la concurrence,
mais à condition que ne soient pas remises en cause nos exceptions françaises :
nos services publics, notre Sécurité Sociale, nos entreprises d’économie
mixte, notre cinéma et nos chansonnettes. Les dernières initiatives du gouvernement RAFFARIN
et de Nicolas SARKOZY lui-même sont révélatrices de ce double langage.
Lorsque Monsieur Mario MONTI se met en peine de veiller à la concurrence
industrielle, la réaction ne se fait pas attendre : les Français
ont une politique industrielle qui les autorise à régler à leur manière
la fusion Aventis-Sanofi et à faire de substantiels apports de capital
à Alstom. Après que la France ait été sermonnée
à plusieurs reprises pour conserver le monopole de la SNCF, de La Poste,
de l’Electricité De France, nos dirigeants font
écho aux syndicats pour reporter les privatisations aux calendes grecques,
ils sont d’ailleurs mal payés de retour. Quand certaines professions libérales,
comme celle des notaires, devraient ouvrir leurs portes à des confrères
européens, on argue à nouveau de « l’intérêt général » et le
ministre de la Justice se fait applaudir en disant non aux autorités de
Bruxelles. Enfin et non le moindre, les gouvernements
français successifs n’ont cure des engagements monétaires, budgétaires
et financiers qu’ils ont inventés et acceptés à Amsterdam. Pour la forme,
on promet de revenir à un déficit budgétaire de 3% du PNB… dans deux ans,
et on semble ignorer que la dette publique a dépassé les 60% du PNB et
se creusera encore pour boucher le trou de la Sécurité Sociale (suivant
la méthode du Sapeur Camembert). Ces attitudes sont hypocrites, vaines mais
surtout révélatrices. Elles sont hypocrites parce qu’elles laissent penser
que l’Europe est un self-service où chacun prend ce qui l’intéresse et
refuse le reste. L’Europe donnerait des droits, pas des devoirs. Elles sont vaines parce que les Français sont
déjà liés à l’Europe, qu’ils le veuillent ou non. La souveraineté monétaire
n’existe plus, mais la souveraineté commerciale, plus fondamentale encore,
a vécu : l’Europe (et pas seulement l’Union)
est un espace de libre échange puisque les tarifs douaniers et les contingents
ont disparu et que la discrimination est de plus en plus rare. La souveraineté
fiscale ne résistera pas à la concurrence fiscale. Il demeure évidemment
des bastions de résistance, le secteur public en est un. Une certaine
agriculture en est un autre. Mais rien ne pourra aller contre une évolution
mondiale dont les bienfaits pour la croissance -c'est-à-dire pour l’emploi
et le pouvoir d’achat des consommateurs- se mesurent chaque jour un peu
plus. Le combat d’arrière garde mené par les corporations
avec la bénédiction des politiciens n’a donc aucune chance d’être gagné.
Mais il est doublement significatif. D’une part il montre le pouvoir des
lobbies, des syndicats, des administrations dans ce pays traditionnellement
étatiste et centralisé. Un pouvoir qui se sent menacé, et qui voudrait
bien arrêté le cours de l’Europe. D’autre part il traduit la difficulté
sinon l’impossibilité de se réformer, de s’adapter. La France n’est pas
prête ni pour la concurrence, ni pour l’abandon de la souveraineté. Il
faudra bien qu’elle s’y résigne pourtant. Dans aucun domaine elle ne peut
prétendre retrouver son rang de « peuple dominateur ». L’espoir
de dominer l’Europe à deux ou trois en nouant des alliances volontaristes
est tout aussi fallacieux, car personne ne voudra lier durablement son
sort au nôtre. Cette France seule est une France qui a peur.
Elle a peur de l’Europe parce qu’elle y voit l’ombre portée de ses scléroses,
de ses échecs. Lors des dernières présidentielles un candidat
faisait campagne sur le thème de « la France qui gagne ». La
France qui gagne c’est celle des jeunes talents, mais ils vont de plus
en plus gagner à l’étranger, des entrepreneurs dynamiques, mais ils se
délocalisent, des intellectuels lucides et des savants créatifs, mais
ils ne sont pas écoutés. Celle qu’on écoute, c’est la France des défilés,
la France des télés, la France de la nomenklatura. La France qui tombe
et nous fait tomber. Pour que la France ait quelque chance de gagner demain,
elle doit rejoindre le camp de ceux qui gagnent aujourd’hui, après avoir
été hier dans d’aussi mauvais draps que nous. Rejoindre le camp de l’effort
et du mérite, de la liberté, de la propriété, de l’ouverture. Rejoindre
l’Europe non pas pour rêver d’en faire une copie conforme de nos erreurs,
mais pour qu’elle devienne fidèle à sa tradition : une civilisation
de la libre circulation, de la diversité, une société de dignité et de
confiance. Jacques Garello
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