L’EUROPE MALADE DE L’ALLEMAGNE
La réélection de Gerhard
SCHROEDER n’augure rien de bon pour le futur de l’Europe, ni des européens.
Pour l’Europe, je ne m’en
désolerai pas. Les positions du chancelier se ramènent à deux grandes
idées : fin de la politique agricole et de tous les mécanismes de
redistribution au sein de l’Union, installation d’un exécutif européen
fort. L’attitude à l’égard des transferts se comprend bien : les
Allemands ont déjà bien du mal à se saigner pour les Lander de l’Est,
ils n’ont pas envie de subventionner plus longtemps les paysans français
et autres chasseurs de primes. C’est évidemment une pomme de discorde
avec les Français, bénéficiaires des transferts européens. S’y ajoute
l’hostilité française à un vrai gouvernement à la tête de l’Union, le
poids des souverainistes de droite et de gauche ainsi que la pression
des corporatistes qui -opposés à la perte de leur privilège– conseillent
à Jacques Chirac de prendre ses distances.
Entre le nationalisme et
l’européanisme, la France a choisi. De la sorte, tout nouveau pas vers
une constitution européenne semble exclue pour l’instant, en dépit des
efforts déployés par Valérie Giscard d’Estaing, qui essaie de résoudre
la quadrature du cercle en concevant des institutions politiques assez
centralisées pour donner un sens à l’Union, assez souple pour englober
un nombre croissant de pays membres, aux caractéristiques et intérêts
divergents. Je l’ai toujours dit : l’élargissement (souhaitable)
de l’Europe implique des institutions politiques réduites au minimum.
Gerhard SCHROEDER rendra la vie impossible aux constructeurs d’Europe :
tant mieux, même si sa position est haïssable pour ceux qui veulent une
Europe libérale.
Si l’Europe marque le pas,
et si je m’en réjouis, je m’inquiète en revanche de la stagnation économique,
de l’Eurosclérose, et Gerhard SCHROEDER risque
de nous y enfoncer un peu plus encore. Sous l’influence des Verts et des
électeurs de l’Est, le chancelier enfonce son pays dans le chômage parce
qu’il veut lutter contre ce fléau non pas en remettant les Allemands de
l’Est au travail, mais en continuant à pratiquer une politique de hauts
salaires (sous la pression des syndicats d’Allemagne de l’Ouest) et de
distribution du pouvoir d’achat en vue de relancer l’économie.
Certes la France fait de
même, et notre étude de conjoncture met en évidence les aberrations du
budget 2003. Mais c’est précisément là, à mon sens, que l’échec de la
CDV devient inquiétant. Avec Stoiber, on avait
la quasi-certitude que la République Fédérale reviendrait à une gestion
des finances publiques et du marché du travail proches de la logique marchande :
moins de prélèvements, moins de réglementation, plus de flexibilité. Avec
SCHROEDER, on improvisera au gré de la conjoncture politique et sociale.
Cela vaut déjà à l’Allemagne d’être le wagon de queue de l’Europe des
Quinze. Mais désormais on risque de voir se reconstituer l’axe Berlin-Paris
de la sociale démocratie, du keynésianisme et de l’intervention généralisée.
Il est symptomatique de
l’objet d’équilibre budgétaire prévu pour 2004 ait été renvoyé cette semaine
à 2006, ou aux calendes grecques. Cela signifie que les seules rares vertus
du traité d’Amsterdam ont disparu et que le rêve d’une Europe réformée,
libérée des Etats, acceptant les disciplines de la concurrence mondiale
est en train de s’éloigner. Les Européens vont donc traverser des jours
difficiles. Ils feront l’expérience de l’Europe de Jacques Delors, ancrée
dans le socialisme, le syndicalisme et la technocratie. Oui, les Européens
vont réellement être malades de l’Allemagne. L’Eurochômage
et l’Eurosclérose risquent de s’aggraver sérieusement.
Je ne voudrais pas finir
sur cette note pessimiste, et laisser entrevoir des issues de secours.
D’une part l’Union Européenne n’est pas obligée de s’aligner sur l’axe
Paris-Berlin. Il y a beaucoup de pays qui ne
sont pas prêts de céder. Il y a une trilogie Blair-Aznar-Berlusconi qui peut faire contrepoids, sans parler
des « petits derniers » qui n’ont aucun intérêt à la « forteresse
Europe » coupée du reste du monde. D’autre part les impératifs de
la mondialisation et les engagements internationaux dans le sens du libre
échange, de la libre circulation des capitaux et des entreprises, peuvent
contraindre les chefs d’Etats européens, dirigistes et protectionnistes,
à modifier leurs positions. Encore les Américains devront-ils tenir bon,
ne pas se lancer à leur tour dans une stupide guerre économique, et mettre
de l’ordre dans leurs opérations financières. Je vois que leurs problèmes
actuels sont dus avant tout aux maladresses de leurs dirigeants et à la
malhonnêteté de quelques individus douteux, mais que le modèle américain,
globalement, est encore vigoureux grâce au dynamisme qu’apportent une
société ouverte, un esprit entrepreneurial, le goût de la liberté et le respect des droits
individuels.
Jacques Garello
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