LE NOEL DE
L'EUROPE
Noël est une fête chrétienne
majeure. Elle apporte la promesse d'un monde nouveau, l'espoir de la paix
qui s'offre aux hommes de bonne volonté. Mais Noël a aussi une dimension
profane : les jours allongent depuis la Sainte Luce, le rythme des saisons
nous ramène vers la lumière.
Or c'est précisément le
jour de la Sainte Luce que s'est terminée la conférence de Copenhague
sur l'élargissement de l'Europe.
L'aube de l'année nouvelle
serait-elle aussi celle d'une Europe renaissante ?
Je crois tout d'abord nécessaire
de saluer comme il convient le symbole de l'élargissement de l'Union Européenne
à dix pays, dont huit subissaient naguère la dictature communiste. "L'Europe
respire désormais avec ses deux poumons", a dit avec pertinence Jean
Paul II, qui n'est pas étranger à l'effondrement du mur de Berlin. La
ligne Oder-Neisse, fruit de la lâcheté occidentale face à Staline, a été
effacée politiquement en 1989, mais il aura fallu attendre treize ans
pour que les peuples de ces nations soeurs n'aient plus le sentiment d'une
exclusion autant imméritée qu'inattendue.
Depuis treize ans, comme
bien d'autres, je suis témoin de ce sentiment de déception et d'abandon
qu'éprouvent en particulier les jeunes de l'Europe Centrale et de l'Est
: les perspectives de libre circulation, de libre échange des produits
et des idées se sont évanouies trop vite, les nomenklaturas se sont reconstituées.
Les Occidentaux s'en sont désintéressés, et se sont détournés de ces frères
européens qui devenaient gênants parce qu'il fallait leur faire une place,
changer nos habitudes, perdre un peu de notre confort. L'Allemagne a donné
le plus significatif exemple de la fausse fraternité : sous la pression
des syndicats de l'Ouest le chancelier KHOL a accepté l'alignement rapide
des salaires et des lois sociales sur les normes occidentales, et des
millions d'Allemands des Lander de l'Est sont aujourd'hui réduits au chômage
et de l'assistanat. Pendant le même temps, les exportations agricoles
en provenance de Pologne, de Hongrie ou d'ailleurs étaient refusées ou
étroitement contingentées pour ne pas mécontenter les paysans français.
Et les étudiants roumains, bulgares ou tchèques se voyaient fermer les
portes des universités occidentales ; ils sont allés aux Etats Unis.
J'espère fermement que
toute cette mascarade a pris fin, et que l'on a définitivement tourné
une page. Il était temps de mettre fin à la honte européenne.
Passée la honte, entre-t-on
dans l'espoir ?
Le fait est que rien n'est
vraiment réglé sur le futur de l'Europe, et que l'année 2003 sera fertile
en points d'interrogation sur le sujet. La nouvelle Europe se donnera-t-elle
les institutions de nature à dynamiser et harmoniser le continent vieilli
et déchiré ? Ce premier point est décisif. Non que l'Europe ait tellement
besoin d'une constitution, d'un gouvernement ou d'un parlement pour pouvoir
fonctionner. Je pense au contraire que plus la construction politique
de l'Europe sera légère et souple, et plus elle aura une chance de se
mettre en place et de durer. Le socialisme constructiviste de Jacques
Delors a orienté les politiciens vers une machinerie puissante et dangereuse.
Je crains qu'en dépit de la prudence démontrée par VGE l'axe Paris Berlin
impose cette solution maximaliste.
Le second point d'interrogation
en découle: une Europe maximaliste, aux pouvoirs considérables, peut-elle
être autre chose qu'une Europe dirigiste ? Le mépris dans lequel Allemands
et Français tiennent le marché leur inspire d'aberrants projets de réglementation
en vue d'une fausse concurrence, et de redistribution en vue d'une fausse
solidarité. La technocratie bruxelloise et les lobbies (dont les syndicats)
font le reste. L'incohérence est de se servir de l'Europe pour préserver
des intérêts nationalistes. La politique agricole commune en est un bon
exemple. Quand on voit que les dispositions prises à Copenhague concernent
essentiellement cette politique, et s'inspirent d'une logique anti-marchande,
il y a de quoi s'inquiéter : au lieu de progresser l'idée européenne régresserait-elle?
Le troisième point d'interrogation
concerne les perspectives de sécurité et de défense communes. Depuis Prague,
il semble acquis que l'Europe s'en remet à l'OTAN pour la logistique militaire.
Mais quid des orientations diplomatiques ? Quelques gouvernements européens
ne se sentent pas très "atlantiques", et ne suivent qu'en traînant
les pieds. Si la position américaine allait jusqu'à la guerre avec l'Irak,
l'Europe vivrait son premier examen de passage; on pourrait tester la
crédibilité d'une indépendance si souvent évoquée, mais si peu réaliste,
comme on l'a vu dans les Balkans.
Le quatrième point concerne
l'élargissement à la Turquie, source d'hésitations et de disputes. Dans
la perspective d'une défense commune atlantique, la Turquie avait sa place.
L'a-t-elle toujours si son gouvernement se rapproche du bloc islamique
? Dans la perspective d'une Europe de la liberté, la Turquie pouvait être
admise si son gouvernement assurait le respect de la démocratie et des
droits de l'homme. Mais la Turquie va-t-elle s'européaniser ou veut-elle
simplement forcer la "Sainte Porte"?
Comme il serait mieux de
s'en tenir, au moins pour l'instant, à une idée simple de l'Europe : un
marché ouvert, un espace de libre circulation, un état de droit ! Je souhaite
que cet espoir d'une Europe modeste et ouverte devienne réalité à l'aube
européenne. Joyeux Noël en tous cas !
Jacques Garello
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