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Un sujet semble exciter les passions, celui de l’entrée de la Turquie
dans une Europe élargie. Déjà s’affrontent les tenants d’une Europe chrétienne,
rejetant l’Islam, et ceux d’une Europe ouverte
à tous les vents, y compris ceux qui soufflent du Bosphore. L’opposition
entre certains leaders de l’UMP, tel Alain Juppé,
et le Président de la République n’a pas manqué d’intriguer ou d’amuser
les commentateurs.
Le problème me semble en fait bien posé par Pierre Lequiller,
président de la délégation de l’Assemblée Nationale
pour l’Union Européenne. Dans un article paru
à la veille de Pâques (Le Figaro des 9-10 avril), il résume le débat au
choix entre Europe puissance et Europe espace. Choix simple : avec
la Turquie l’Europe renonce à être une puissance politique pour rester
seulement un espace « qui aurait tendance à s’étendre indéfiniment ».
Visiblement on préfère ici l’Europe puissance.
Les tenants de cette thèse, à commencer par Pierre Lequiller,
se trompent doublement. La Turquie n’est pas ce que l’on dit. L’Europe
ne peut être ce que l’on prépare. Et cette double erreur n’est peut-être
pas innocente : il y a paradoxalement derrière tous ces discours
un anti-européanisme qui n’ose pas dire son nom.
La Turquie n’est pas ce que l’on dit, parce que la Turquie n’est pas le
foyer d’un Islam conquérant, ni même une nation musulmane. En dépit du
fait que le gouvernement actuel est parvenu au pouvoir en exploitant un
sentiment de renaissance islamiste, il a abandonné toute dimension religieuse.
Les « fondamentalistes » ont obtenu moins de 5 % des voix aux
dernières élections. S’agissant de l’Irak, la Turquie s’est finalement
rangée aux côtés des Anglo-Américains. Il y
a cent fois moins de femmes voilées à Istanbul qu’à Paris, on fume et
on boit avec beaucoup plus de liberté que chez nous, le seul personnage
incontesté autour duquel se reconnaît aujourd’hui la nation turque est
Kemal Atatürk, dont le portrait géant se trouve dans tous les lieux publics,
hôtels et demeures privées. Or Atatürk a occidentalisé et laïcisé le vieil
empire ottoman. La Turquie est imprégnée aussi bien de son passé ottoman
que de la civilisation grecque, de la chrétienté primitive et de l’héritage
romain. Istanbul, c’est Constantinople aussi bien que Byzance. Les Turcs
pourraient donc donner d’utiles leçons aux fanatiques de tous bords qui
habitent aujourd’hui les 25 pays de l’Union dite « Européenne ».
L’Europe pourrait-elle absorber 80 millions de Turcs ? Mais qui a
parlé d’absorption ? Les Français et Allemands vont-ils absorber
les Hongrois, Slovènes, Baltes, Polonais, voire Anglais ? Doit-on
voir le futur de l’Europe en termes de « puissance », c'est-à-dire
comme un projet politique où le poids de quelques Etats dominants serait
décisif ? Cette Europe puissance n’existe pas, et n’existera pas
de si tôt parce qu’il n’y a aucune chance que les Etats souverains se
dissolvent dans un bain eurocratique, et c’est tant mieux. D’ailleurs puissance pour
quoi faire ? Pour contrer les Etats-Unis ? Pour juguler les
ambitions des Russes et des Chinois ?
En fait, ce qui inquiète, c’est l’invasion économique : les travailleurs
turcs ne vont-ils pas déferler sur nos pays et manger le pain des Européens ?
Nous y voici : en fait c’est le protectionnisme qui se cache derrière
les apparences de la « puissance européenne ». Les syndicats,
les socialistes, les politiciens de tous les partis soumis aux pressions
corporatistes gardent l’espoir de conserver leurs privilèges au sein d’une
Europe dirigiste. Ils rêvent de l’Europe forteresse, au sein de laquelle
le couple franco-allemand imposerait sa raison social-démocrate. C’est
l’Europe renfermée, l’Europe souverainiste qui refuse l’ouverture sur
le reste du monde et, pour commencer, le reste de l’Europe.
Derrière le masque de la construction de l’Union
politique s’avance la réalité corporatiste. Le masque tombera-t-il bientôt ?
Ne comprend-on pas la stupidité d’exclure du marché européen les Turcs
et les autres au prétexte qu’on ne veut pas d’une Europe marchande ?
Un espace européen de libre échange, de circulation des produits, des
hommes et des idées, créerait toutes les conditions d’un harmonieux brassage
culturel. Il aurait pour effet de donner aux Turcs l’occasion de rester
chez eux (Istanbul compte aujourd’hui 11 millions d’habitants, dont la
moitié est revenue d’Europe Occidentale). Enfin si l’Europe est redevable
en beaucoup de points à la chrétienté, ce n’est pas d’un sectarisme religieux
mais au contraire d’une ouverture aux autres, d’un esprit de compréhension
et de recherche de la paix.
Voilà, en tous cas, de quoi débattre.
Jacques Garello
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