On connaît ce projet par le débat qu'il a suscité
entre pays membres, en particulier la France et I'Allemagne d'un
côté, l'Espagne et la Pologne de l'autre, au sujet de la répartition
du poids de chaque pays pour les futurs votes des lois. On connaît
moins bien le reste du contenu du projet préparé par cette commission
présidée par Valéry Giscard d'Estaing.
Comme tout travail effectué sous des auspices internationales, le projet est le résultat d'un compromis.
C'est pourquoi il a des défauts et des qualités. Avant d'examiner
les principes qui présentent des dangers pour les libertés, il
faut objectivement reconnaître les apports heureux du texte.
Le plus important est sans doute celui qui figure
à l'article 59. Aucun mécanisme de sortie de I'Union
Européenne n'avait jamais été prévu par aucun de ses traités.
C’est aujourd'hui chose faite puisque chaque Etat membre a un
droit de retrait volontaire conformément à ses règles constitutionnelles.
C'est I'institution d'un droit de sécession.
De même on peut se féliciter de la ratification
par l'Union de la Convention Européenne de sauvegarde des droits
de l'homme, qui est annoncée par l’article 7, l'allongement de
la durée de la présidence du conseil de six mois à deux ans et
demi, les séances du parlement qui ne seront plus tenues à huis
clos mais ouvertes au public et le respect des identités nationales
des Etats membres, qui est rappelé par l'article 5, en particulier
pour leur intégrité territoriale, ainsi que la sauvegarde de leur
sécurité intérieure.
Une autre bonne innovation vient de l'article 41
qui donne aux parlements nationaux de chaque Etat membre, le droit
de procéder à une évaluation des mesures prises en matière de
liberté, de sécurité et de justice. Des recours sont accordés
aux parlements nationaux pour le cas où la subsidiarité aurait
été violée. On peut donc considérer que le principe de subsidiarité
sort théoriquement renforcé par cet article et quelques autres.
Mais, à l'exception du droit de sécession, ces avantages sont
souvent mineurs ou peu décisifs car ils ne font que reprendre
une pratique qui existait plus ou moins auparavant.
En revanche certains dangers apparaissent pour
la première fois et constituent des aspects négatifs beaucoup
plus sérieux.
L'article 12 attribue des pouvoirs significatifs
à l'Union dans des domaines spécifiques. Cette compétence sera
exclusive, c'est à dire que les Etats membres ne pourront pas
s'en mêler. Rien n'est prévu quant aux libertés individuelles
qui seraient un jour menacées par l'exercice de cette compétence
exclusive. Aucune limite précise n'est fixée et on ne retrouve
pas dans ce projet l'esprit qui avait prévalu dans la Constitution
américaine et qui visait à limiter les pouvoirs publics pour empêcher
tout abus, toute atteinte aux libertés des individus, toute coercition
gouvernementale.
L'article 13 traite de compétence partagée. II
s'agit de domaines où l'Union comme les Etats peuvent légiférer
concurremment par exemple en matière d'énergie, d'environnement,
de recherche scientifique ou technologique, d'exploration de l'espace,
de politique sociale, de transports. Cette compétence conjointe
donne à l'Union Européenne des pouvoirs d'intervention excessifs.
Si l'on peut comprendre que I'Union ait son mot à dire au sujet des politiques de réseaux
de transport transcontinentaux, pourquoi devrait-elle se mêler
des transports internes ? Pourquoi le Portugal ou la Finlande
devraient-elle décider via I'Union Européenne de l'aménagement du Rhin qui ne concerne
que les pays riverains ?
Si l'on conçoit que l'Europe s'occupe de protection
écologique sur des questions générales et communes à toute l'Europe,
pourquoi devrait-elle intervenir sur des pratiques purement locales
en matière de chasse, de pêche ou de protection d'espaces naturels
?
Elle ne devrait pas non plus se mêler de santé
publique ou de consommation, sauf si la liberté d'échange et de
mouvement des biens et des services était atteinte par une loi
interne (le Traité de Rome l'a déjà fait).
Et surtout le droit européen ne devrait pas imposer
des solutions uniformes en matière sociale. Par exemple, accorder
à toute personne le droit de profiter du régime social du pays
où il vient d'arriver sans avoir en rien cotisé, présente de sérieux
inconvénients car une telle possibilité peut conduire à des mouvements
de populations qui ne seraient pas motivés par le travail. On
pourrait ainsi gravement perturber les finances publiques nationales,
mettre en péril les systèmes de sécurit sociale et faire monter
le taux de chômage dans les pays pourvus d'une forte couverture
sociale. Trop intervenir dans les politiques sociales des Etats
peut avoir de lourdes conséquences. Imaginons qu'une employée française
puisse exporter son SMIC en Grèce ou au Portugal où les salaires
sont moins élevés. Imaginons que l'Union décide de légiférer en
matière de salaire minimum ou d'horaires de travail en vertu de
cet article 13. Serait-ce une bonne chose que de tout uniformiser
au risque de faire monter le chômage dans les pays où les salaires
sont moins élevés qu'ailleurs ? Au risque encore d'entraîner des
immigrations massives vers les pays plus riches avec des déficits
de plus en plus lourds dans les assurances sociales, pouvant aller
jusqu'à la faillite ? L'harmonisation se fait presque toujours
par le haut. On sait donc ce que cela signifie d'uniformiser :
toujours plus de chômage, moins de concurrence et moins de liberté
d'expérimenter des règles diverses. C'est d'ailleurs ce que prévoit
implicitement l'article 14 lorsqu'il évoque la coordination des
politiques économiques et d'emploi des Etats. Ce bel objectif
autoriserait l'Union à adopter des mesures qui viseraient à rapprocher
les politiques nationales ou à fournir des guides directeurs.
Pire encore, l'article 16 étend le domaine de la
compétence partagée entre I'Union et
les Etats et permet à l'Union d'interférer dans les politiques
industrielles, de santé publique, d'éducation, de culture, de
jeunesse et de sports. On a envie de dire : mais de quoi
vous mêlez-vous? En quoi la politique de la jeunesse et des sports
d'un pays vous regarde-t-elle ? Tout cela n'est-il pas non seulement
ridicule mais encore en contradiction avec le principe de subsidiarité
? II y a là un danger d'abus de pouvoir qui se trouve d'ailleurs
encore renforcé par l'article 17. Cette disposition offre en effet
la possibilité d'étendre encore les pouvoirs de l'Union dans des
domaines insoupçonnés jusque là et donc non définis ou délimités.
II suffit que cela s'avère nécessaire et qu'il en soit ainsi jugé
par l'unanimité du Conseil des ministres.
A l'opposé, la Constitution américaine comprend
des articles qui interdisent à l'Etat fédéral et aux Etats de
légiférer en matière de liberté d'opinion, de libertés publiques,
de religions, etc. Curieusement on ne trouve pas de telles règles dans le
projet de Constitution européenne, ni rien au sujet des limites
de pouvoir de l’Union.
Enfin ce projet contient à l'article 24 la transformation
de la règle de l'unanimité en faveur de décisions prises à la
majorité qualifiée. On connaît cet aspect, largement débattu (on
n'a presque parlé que de lui) parce que certains pays tels que
l'Espagne, la Pologne, la République tchèque, la Grèce, moins
peuplés que les quatre grands, s'y opposaient. Cependant on néglige
souvent un aspect qui a son importance : ce n'est pas seulement
la règle de la majorité qui y a été introduite mais également
le quorum pour atteindre cette majorité.
Actuellement il faut l'unanimité des présents qui
doivent représenter au moins 72% de la population. Avec le projet
il faudra la majorité simple (50% des Etats) sur un quorum de
60% de la population. A la limite on pourrait donc faire passer
une loi avec pas plus de 30%.
Ce qui est ici choquant n'est pas seulement la
faiblesse de la majorité requise, car de toute façon le principe
même du vote à la majorité plutôt qu'à l'unanimité recèle des
dangers de tyrannie d'un groupe sur un autre ; c'est ainsi que
plus le quorum est bas, plus est large la minorité qui est ainsi
exclue et le sacrifice qui lui est ainsi imposé.
Avec un tel système, les dépenses publiques au
profit d'une petite majorité relative pourront être facilement
augmentées, ce qui pourra donner libre cours à une augmentation
des taxes et des législations. Ces critiques ne sont pas théoriques.
On les a déjà expérimentées dans le passé. Aux Etats Unis, par
exemple, dans les années 30 la majorité constituée par les Etats
du Nord a imposé aux Etats du Sud des réglementations sur le salaire
minimum pour réduire la concurrence du Sud où les salaires étaient
moins élevés. De telles pratiques ont existé aussi en Europe.
En Allemagne, à l’époque de Bismarck, la Prusse et ses alliés
ont imposé leur volonté au Bade-Wurtemberg, à la Hesse, aux villes
maritimes plus ouvertes telles que Hambourg, Brême et Lübeck contrairement
aux intérêts de ces derniers, même dans les domaines où ils étaient
les seuls concernés comme l'emploi des marins. "Les Etats
terriens loin des mers se sont trouvés dans cette curieuse position
de disposer du vote sur une question qui ne les concernait pas
fondamentalement mais dont la résolution pouvait sévèrement affecter
les Etats maritimes" .
Les autorités européennes ont déjà eu recours à
ce genre de technique, d'abord avec l'harmonisation fiscale qui
a fixé un plancher de TVA à 15%, obligeant les Etats qui avaient
fixé un taux inférieur à s'aligner, ensuite avec les multiples
possibilités données par le Traité de Maastricht et en particulier
la charte sociale, et encore avec la directive sur le temps de
travail dont la Grande Bretagne ne voulait pas et qui lui fut
finalement imposé après un procès et en dépit de la règle de l'unanimité.
De nombreuses autres réglementations encourent
ce reproche. Certaines ont été repoussées grâce au vote à l'unanimité,
comme la directive sur le travail temporaire, que des pays plus
libéraux ont refusée. Si la règle de la majorité était en vigueur, cette
directive aurait déjà été appliquée.
En résumé, ce projet de Constitution apparaît pour
ce qu'il est réellement : un moyen d'augmenter les pouvoirs
de la majorité, au lieu d'être ce qu'il devrait être : une
défense de l'individu face à l'arbitraire du pouvoir.