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DROITS
DE PROPRIETE ET GESTION DES RESSOURCES MARINES |
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1. Introduction A travers le monde,
on commence à se rendre compte que l’approche politique qui a dominé
le débat sur les océans est insatisfaisante. Et comme d’habitude,
ce sont les Européens qui sont responsables de cette situation.
Il y a des siècles, les Européens ont découvert, aux quatre coins
du monde, des ressources communes. Les populations indigènes ne
les exploitaient pas. Les Européens ont alors confisqué ces ressources
pour les transférer à des entreprises commerciales. Aujourd’hui,
notre approche est différente : l’heure est à la conservation et
à la protection, et non à l’exploitation. Mon approche diffère un
peu de cette vision, car je pense qu’il est possible de conserver
les ressources naturelles, tout en les exploitant. Malheureusement,
le débat actuel concerne davantage la façon d’accroître l’interventionnisme
et la réglementation étatiques à tous les niveaux de la gestion
des ressources marines. Cette approche va cependant aggraver le
phénomène que l’on appelle la “tragédie de la vaine pâture”. 2. Comment résoudre
la “Tragédie de la vaine pâture” Les gouvernements
qui se disputent les ressources des océans se heurtent aux mêmes
problèmes que ceux décrits dans le paradigme de la “tragédie de
la vaine pâture”[1].
Chaque acteur, qu’il soit public ou privé, cherche à s’approprier
au plus vite le maximum de ressources, avant que quelqu’un d’autre
n’en fasse autant. Faire apparaître des frontières internationales
à travers les océans ne suffit pas si, à l’intérieur des zones nationales,
il n’y a pas encore de vrais droits de propriété. Bien que ce soit
l’application terrestre des droits de propriété qui domine le débat
théorique, les principes du bail foncier s’appliquent aussi aux
situations marines. Le problème majeur vient des difficultés physiques
et technologiques qui apparaissent dès lors que l’on essaie d’étendre
la notion de propriété à l’univers marin. Certaines ressources sont
surexploitées et victimes d’abus parce que le contrôle de leur accès
est, soit impossible, soit rendu trop difficile. Dans le cas des
océans, cette situation est le résultat de décisions politiques
mais aussi de l’impossibilité pratique d’en restreindre l’accès. Les droits de
propriété doivent remplir trois conditions fondamentales pour faciliter
des échanges efficaces et équitables sur le marché. Ils doivent
être clairement définis, défendus contre ceux qui essaient de les
enfreindre, et transférables à d’autres (en partie ou en entier)
par échange volontaire. Les termes détaillés de ces transferts à
des tiers forment la base de contrats dont l’application est protégée
par la loi. Si les ressources
changent dans l’espace et dans le temps, les interactions humaines
sont en revanche remarquablement constantes à travers les siècles.
Les anthropologues ont analysé les attitudes et les coutumes des
cultures côtières aux quatre coins du globe. Ils ont constaté que
la plupart d’entre elles ont adopté une approche par la propriété
pour gérer leurs ressources marines. Les droits de propriété ne
sont donc pas exclusivement d’ordre individuel : ils peuvent aussi
bien être placés sous le contrôle du clan ou de la tribu. Mais les
structures sociétales fonctionnent partout de manière à toujours
identifier un décideur ultime et unique pour chaque ressource. Ainsi,
les sociétés ont été en mesure de gérer un grand nombre de problèmes
similaires à ceux que rencontrent les managers contemporains de
nos ressources marines — bien qu’à une échelle plus modeste. 3. Les bienfaits
de la propriété privée Les écologistes
craignent souvent que l’approche fondée sur la propriété privée
ne mène à l’épuisement rapide des ressources, étant donné, disent-ils,
que la seule motivation qui guide les propriétaires est de gagner
le plus d’argent le plus vite possible. Mais c’est précisément ce
qui se passe aujourd’hui dans la plupart des pêcheries marines à
cause de l’absence de droits de propriété négociables. Du fait de
l’absence de droits d’échange contractuels, les meilleurs gestionnaires
se trouvent de facto absents du marché des pêcheries. De plus, les
premiers à bénéficier de l’approche par la propriété privée sont
les populations des régions côtières qui dépendent de la mer pour
survivre. Ainsi, les écologistes soucieux de protéger les ressources
marines devraient au contraire demander la création de droits de
propriété, car une telle revendication serait le meilleur moyen
de protéger à la fois les plus pauvres et la qualité de l’environnement. Il est en effet
possible de traiter les océans comme une terre fertile. La culture
de la mer présente un potentiel important pour amortir l’impact
de la surexploitation. Alors que les récifs donnent progressivement
naissance à des colonies d’organismes complexes et interdépendants,
l’aquaculture concentre une seule, ou un petit nombre d’espèces
en un même endroit, à la manière d’un agriculteur éleveur de volailles
ou de bétail. Une bonne partie de la pisciculture marine se développe
déjà dans le cadre de l’industrie alimentaire traditionnelle. A l’heure actuelle,
l’aquaculture aux Etats-Unis est dominée par la culture du poisson-chat
en eau douce. Le poisson-chat représente à lui seul 45% de la production
aquacole américaine. Des douzaines d’autres espèces sont étudiées
afin d’accumuler suffisamment d’informations pour autoriser leur
élevage en étangs et en “filets de rétention”. Dans d’autres piscicultures
du monde, le tilapia et la crevette sont des espèces plus communes. Le Texas a même
commencé à explorer la possibilité de mettre en place des exploitations
aquacoles dans l’Ouest de l’Etat, loin du Golfe mexicain. On estime
à plus de 100.000 hectares les terres arides dans l’Ouest du Texas
qui reposent sur des sources d’eau saline à potentiel aquicole.
De telles “fermes” auraient l’avantage d’être à l’abri des ouragans
et de réduire les risques de relâche accidentel d’espèces élevées
en captivité. Déplacer la production d’espèces marines vers des
établissements d’aquaculture basés à terre réduirait la pression
exercée sur les ressources marines et les habitats de la mer. Dans le passé,
la législation a toujours favorisé l’aquaculture d’eau douce au
détriment de la pisciculture marine ; mais cela pourrait changer.
Dans un avenir lointain, il n’est pas impossible que la plus grande
part des aliments d’origine aquatique soit fournie par des exploitations
d’aquaculture avancée, laissant les eaux “communes” au sport et
aux activités de loisir. Dès aujourd’hui, l’ensemble des truites,
presque tous les poissons-chats et langoustes, ainsi que presque
la moitié des huîtres consommés dans les restaurants américains
proviennent d’exploitations aquicoles. Dans les pays plus pauvres,
l’aquaculture peut être le remède à la malnutrition, voire à la
famine. Avec le développement de la technologie et l’amélioration
des moyens techniques, les besoins en superficie aquicole diminueront
et l’impact sur les écosystèmes existants (tels que les marécages)
sera considérablement réduit. 4. Les récifs
artificiels Les récifs marins
abritent généralement une grande variété de vie sous-marine. C’est
ainsi que le développement des récifs artificiels offre un moyen
d’accroître considérablement les réserves mondiales de poissons.
Tout comme leurs frères naturels, les récifs construits par l’homme
attirent les poissons et bien d’autres espèces marines. Ceci est
particulièrement vrai dans les zones climatiques les plus chaudes.
Aux Etats-Unis, les récifs artificiels sont utilisés depuis plus
d’un siècle pour faciliter la pêche. Les plates-formes
de pétrole et de gaz installées le long du socle continental américain
constituent aujourd’hui autant de récifs artificiels qui pourraient
être astucieusement utilisés pour enrichir les ressources de pêche.
Elles sont un exemple de zone privée au milieu des eaux côtières
qui serait facile à délimiter. Dès aujourd’hui, des firmes privées
pêchent une partie des moules et autres coquillages qui s’y sont
accrochés. Même les pêcheurs du dimanche y trouvent souvent leurs
meilleurs endroits de pêche. Si l’on pouvait trouver des méthodes
pour garantir l’appropriation privée de ces nouvelles richesses,
cela inciterait à généraliser la “mise en culture” de ces récifs
d’un nouveau genre. La plupart des
déchets matériels non-toxiques rejetés par l’homme pourraient être
transformés en récifs le long d’une bonne partie du littoral marin
mondial. Par exemple, les pneus usés pourraient servir à créer des
habitats sous-marins le long de côtes sablonneuses généralement
stériles. Au Texas, les régions du littoral qui se prêtent à la
mise en place de récifs artificiels ont fait l’objet d’un recensement
cartographique systématique, et le gouvernement fédéral a déjà décidé
d’accorder à l’Etat du Texas les fonds nécessaires à la construction
d’un certain nombre de récifs artificiels. Malheureusement,
les motivations privées à créer de tels habitats sous-marins sont
actuellement à peu près inexistantes. A moins qu’un individu (ou
une firme) puisse profiter personnellement de l’installation d’un
récif artificiel, les coûts et obstacles réglementaires qu’il lui
faut franchir ne peuvent que l’en dissuader. Ce type d’activités
serait au contraire promis à un bel avenir si les profits qui en
découlent pouvaient être exclusivement collectés par ceux qui ont
apporté l’argent et dont ce sont les efforts qui ont contribué à
améliorer les ressources de pêche locales. 5. L’exemple japonais Ce n’est que récemment
que les universitaires américains ont découvert que l’argument théorique
en faveur de l’appropriation privée des pêcheries correspond à des
solutions pratiques déjà mises en oeuvre dans les sociétés côtières
traditionnelles. L’exemple par excellence d’une industrie de la
pêche qui survit encore grâce à la présence de droits de propriété
est fourni par le Japon. Alors que le régime
général de la propriété au Japon est complexe et fondé sur des siècles
de développement culturel, il n’est pas plus compliqué que les systèmes
incapables d’assurer la reproduction d’un stock de pêche aussi durable.
Au Japon, ce sont des associations coopératives qui détiennent les
droits sur les pêcheries côtières de petite taille, et se chargent
de les distribuer entre leurs membres. L’autorité locale, ou la
préfecture, agit en coopération avec ces coopératives locales, alors
que la plus grande partie de la pêche à grande échelle ou au large
est octroyée par le gouvernement à des firmes privées ou à des pêcheurs
individuels. 6. Comment appliquer
la propriété privée à l’océan D’une manière
générale aux Etats-Unis, les zones littorales ont toujours été considérées
comme relevant d’une manière ou d’une autre d’un régime d’appropriation
privée. Ceci est avant tout la conséquence de ce qu’il est relativement
facile, pour celui à qui est reconnu la propriété d’un droit, de
l’y faire respecter par les autres. Au large, les récifs et autres
éléments identifiables, tels que les sources sous-marines, ont des
emplacements permanents et attirent la présence de nombreuses espèces
de poissons. Ces endroits de pêche sont souvent traités par les
autres comme la propriété privée d’un seul individu ou d’un petit
groupe de pêcheurs. Même en l’absence d’une reconnaissance étatique
de son droit de propriété, les connaissances particulières dont
dispose un pêcheur expérimenté peuvent suffire pour lui assurer
le contrôle exclusif d’une ressource. Depuis que l’homme
puise une partie de sa nourriture dans la mer, la tradition est
la source d’une multitude de droits de propriété particuliers. Au
Danemark par exemple, les agriculteurs du littoral détiennent un
droit ancien de tendre des pièges aux anguilles. Ce droit leur permet
d’en contrôler l’accès et d’en tirer une rente. Si les droits de
propriété ont fait leurs preuves dans le passé, cette approche mérite
un examen sérieux en tant que solution potentielle à l’épuisement
des ressources marines. 7. La commercialisation
comme technique de protection Il existe de nombreux
exemples de cultures marines, allant des huîtres de la Chesapeake
Bay, jusqu’aux cultures de perles au Japon. L’ormeau, le saumon
et la crevette sont des exemples de cultures réussies. Une expérience
particulièrement intéressante de conservation d’une espèce grâce
à sa commercialisation est celle de la tortue des îles Cayman. La
tortue de mer des îles Cayman est menacée de disparition du fait
des effets conjugués de la surexploitation et de la destruction
de son habitat naturel de reproduction par l’urbanisation accélérée
du littoral. Cette tortue de mer verte (recherchée pour sa chair,
son écaille et son cuir) était depuis longtemps une cible privilégiée
des pêcheurs des Caraïbes, mais n’avait jamais été élevée avant
qu’un groupe d’entrepreneurs n’ouvrent la Cayman Turtle Farm. Leur
objectif était de satisfaire une partie de la demande mondiale par
un programme aquicole “durable”. Malheureusement, le Fish and Wildlife
Service américain a rejeté leur demande d’être exemptés de l’interdiction
faite au commerce d’importation de produits dérivés de l’exploitation
de la tortue de mer. Cette décision a mis fin aux espoirs de développer
un programme rentable d’élevage à grande échelle. En
1982, la Cayman Turtle Farm avait une population de presque 80.000
tortues en captivité (alors que la population totale au monde de
cette espèce ne compte que 5.000 animaux), et retournait depuis
des années de jeunes animaux dans des eaux d’où les tortues avaient
disparu. Le taux de survie des jeunes tortues à la ferme était supérieur
à 50% avant la décision du FWS. A l’état sauvage, le taux de survie
est inférieur à un pour cent dans la plupart des endroits. A cause
du refus des Etats-Unis d’accepter l’importation des produits de
la ferme, la culture des tortues a été condamnée à rester dans les
limites du marché local. L’ironie du sort a ensuite voulu qu’en
1989, la Chambre des Représentants américaine décide de mettre en
place une ferme de tortues soumise, elle, au contrôle du Fish and
Wildlife Service. 8. La pollution L’accident de
la marée noire au large des îles Shetland soulève le problème de
la pollution des milieux marins. On pourrait à ce sujet se demander
comment les partisans de l’approche par la propriété privée entendent
protéger les ressources des océans de ce genre de catastrophes.
Certains disent que la prévention de ce type d’accidents nécessite
une administration publique importante, chargée de réglementer l’ensemble
des activités susceptibles de provoquer des dégâts environnementaux. Dans le cas précis
des marées noires de ces dernières années (Amoco Cadiz, Exxon Valdez
etc), il convient d’abord de rappeler que le pétrole est un élément
naturel et biodégradable, et non un produit synthétique fabriqué
par l’homme. Lorsque du pétrole est déversé dans la mer par accident,
comme sur les côtes des îles Shetland, cela fait tout de suite la
“Une” des journaux. Pourtant, ces accidents ne sont pas la première
source d’émission de pétrole dans l’environnement marin : chaque
année les pratiques régulières de transport de pétrole par bateaux
sont responsables de dégâts beaucoup plus importants. De même, les
éruptions sous-marines produisent plus de pétrole que les accidents
de tankers. Mais ce sont ces derniers qui attirent l’attention des
médias et des écologistes. De plus, les effets
destructeurs de ces accidents s’effacent progressivement, de telle
sorte que quelques mois plus tard, même la pire des marées noires
ne laisse voir que de faibles traces. Ceci dit, les dégât sont indéniables
: ils sont à la fois écologiques et économiques, mais il ne sont
aucunement irréversibles. La question est donc : que faut-il faire
? On ne peut planifier des accidents, pour des raisons évidentes
; on ne peut que s’efforcer de les prévenir, en faisant davantage
attention aux pratiques de navigation, aux conditions météorologiques,
aux compétences des équipages des tankers, etc. Mais une fois que
l’accident s’est produit, que peut-on faire ? Soit, on choisit de
ne rien faire, sauf attendre que l’assainissement naturel suive
son cours. Soit, on s’applique à utiliser des techniques de nettoyage
: disperser le pétrole, l’enlever de la surface de l’eau, etc. Mais
ce sont là des initiatives de secours qui ne demandent en aucune
façon l’intervention des pouvoirs publics. L’Etat a évidemment
un rôle à jouer : il doit sauvegarder les droits de propriété existants
et faciliter la création de nouveaux droits de propriété. Faute
de quoi il est impossible de connaître la valeur de la ressource
que nous sommes censés protéger. Autrement dit, il faut savoir si,
à la suite d’une marée noire, il convient de nettoyer chaque roche
dans la zone du littoral atteinte par le pétrole, laver tous les
oiseaux qui y sont immobilisés, etc.... Qu’est-ce qu’une protection
environnementale “adéquate” ? Quel est le montant “suffisant” pour
financer ce genre d’opérations de sauvetage et de nettoyage ? L’approche
fondée sur la propriété privée et le marché fournit un mécanisme
qui permet de déterminer de manière plus juste ce qu’est une action
raisonnable en faveur de l’environnement. A moins d’appliquer
cette approche à l’environnement, nous ne pouvons pas connaître
la part de nos ressources qu’il convient de consacrer à sa protection,
par rapport à ce que nous réservons à l’éducation, la santé, le
transport etc.... Dans un contexte politique, il est facile de revendiquer
un maximum de ressources pour l’environnement mais il y est plus
difficile d’arriver à des choix. En revanche, lorsque les parties
directement concernées peuvent déterminer librement à l’avance ce
que chacune d’elles peut céder à l’autre dans un compromis, le résultat
est différent. Grâce aux droits de propriété, on obtient un processus
de négociation plus souple, dépourvu des excès émotionnels qui caractérisent
souvent le débat politique. 9. Conclusion Personne ne s’attend
à ce que l’application de l’approche par la propriété aux ressources
marines soit adoptée par tous, du jour au lendemain. Mais il existe
de nombreuses pistes le long du chemin vers la propriété privée
qui sont susceptibles d’améliorer notre traitement des pêcheries
marines. Si l’évolution actuelle est un indicateur fiable, de nouvelles
institutions et techniques de gestion sont nécessaires pour maintenir
la vitalité des ressources marines vivantes. La mise au point de
droits de propriété pour l’océan doit passer par un processus évolutif.
La transition à un nouveau régime de gestion ne se fera pas d’un
jour à l’autre. Néanmoins, il faut essayer d’améliorer le programme
réglementaire, en s’appuyant davantage sur les décideurs individuels. L’approche par
la propriété privée peut donner aux individus les moyens nécessaires
de protéger et en même temps d’exploiter les ressources piscicoles,
et ainsi permettre une utilisation durable à l’avenir. Le moment
est venu de se demander qui doit être le propriétaire de l’océan. RéférencesHardin, G. (1968) “The Tragedy of the Commons”,
Science, n°162. |