RISQUES ENVIRONNEMENTAUX : LES ACTIONNAIRES SOLVABLES, MAIS PAS COUPABLES


La France ne cesse d’innover en matière de droit de la responsabilité. Lors de l'affaire du sang contaminé, nous avions appris qu'il était possible d'être responsable mais pas coupable. Aujourd'hui, les affaires de pollution industrielle permettent juridiquement de considérer que les actionnaires sont solvables mais pas coupables. Veut-on établir le principe du non pollueur-payeur ?


Face à la multiplication de certains sites pollués, dits "orphelins", les tribunaux et l'administration ont créé une nouvelle catégorie de responsables : les "détenteurs" de l'installation ou du site contaminé. La protection de l'environnement est décidément devenue en France le nouveau prétexte de mise à contribution financière. Depuis le rapport Brundtland ayant vulgarisé le concept de développement durable au début des années 1990, il semble qu'une nouvelle connotation de la croissance économique soit apparue. S'il y a croissance, celle-ci doit être qualitative et la production industrielle doit respecter l'environnement afin de garantir aux générations futures un égal accès aux ressources naturelles.

En dehors du caractère statique de cette approche qui présuppose que les générations à venir auront des préférences identiques à celles d'aujourd'hui, le problème se ramène à une chasse aux pollueurs. Afin de garantir une « croissance verte », les audits environnementaux visant à révéler l'existence d'une éventuelle contamination d'un site se sont multipliés et doivent permettre d'établir le passif environnemental d'une société lors de son contrat d'acquisition. Suite à certaines affaires, telles que celle jugée à Lille en 1997, il semble que la politique administrative relayée par les tribunaux favorise l'élargissement du champ des responsabilités des dommages environnementaux. Un tel élargissement concerne tant les propriétaires de sols contaminés que les sociétés mères et plus surprenant encore les actionnaires d'anciennes sociétés exploitantes.

Pourquoi ? Il faut se remettre dans le contexte de la recherche des responsables lors du constat d'un dommage environnemental. Le problème semble davantage aujourd’hui de savoir qui pourra financer la dépollution que de s'attacher à la détermination des responsabilités. Dans la mesure où la recherche de responsabilité est d'une grande complexité, il semble plus facile de déterminer qui peut payer, plus exactement qui présente la solvabilité nécessaire pour faire face aux coûts de dépollution. La "trouvaille" juridique est ici de considérer que les actionnaires sont à même de jouer le rôle de payeurs. Bien que le Conseil d'Etat ait affirmé depuis 1997 qu'il désapprouvait le création de nouvelles catégories de responsables, force est de constater l'évolution amorcée au niveau de l'administration.

Mais comment calculer la facture à payer par les actionnaires ? Ici apparaît le manque total de réalisme de ce genre de décisions juridiques. En effet, il est quasiment impossible d'annoncer de façon définitive le coût d'une dépollution à cause de la dynamique des polluants. Une forte incertitude persiste à cause des effets retard ou des effets d'accumulation. Certains polluants ne se révèlent tels qu'après transformation par le milieu naturel ou par la mise en contact avec d'autres substances. De plus, ils peuvent n'être considérés comme toxiques que lorsqu'ils sont présents avec une forte concentration. La nature des dommages peut donner lieu à des pollutions ponctuelles, localisées et réversibles alors que d'autres donnent lieu à des pollutions diffuses et irréversibles.

Nous voici donc entrés dans une nouvelle version du pollueur-payeur. On ne cherche plus les coupables qui ont pollué, mais les gens assez solvables pour prendre en charge le coût incertain d'une pollution incertaine. Ainsi, on oublie tous ceux qui pourraient prévenir les conséquences (au moins financières) des pollutions en achetant des « droits à polluer ». On se concentre uniquement sur une idée primaire : il faut trouver des « richards » qui aient les moyens de payer les victimes d’une pollution, même si ces « richards » n’ont aucune part de responsabilité dans la pollution en question. Les actionnaires devraient peut-être invoquer le fameux « principe de précaution » pour éviter d'être les non pollueurs-payeurs.

Mots clés : Développement durable, Environnement, Principe du pollueur-payeur, Responsabilité.