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MALTHUSIANA
OU LES CONCEPTIONS ECONOMIQUES DE L’ECOLOGIE POLITIQUE |
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1. Introduction Conçue initialement comme
une science physique étudiant les rapports des êtres vivants avec
leur milieu naturel, l’écologie est de plus en plus une science humaine.
Les écologistes eux-mêmes considèrent la conception originelle comme
insuffisante et se réclament d’une écologie politique moins réductrice.
Désormais, il s’agit moins d’étudier les rapports de l’homme à la
nature que de déterminer les rapports des hommes entre eux quant à
l’usage qu’ils font de la nature. En tant que science de l’homme,
l’écologie politique se situe donc sur le même terrain que l’économie
politique. Elle se confond même avec celle-ci lorsqu’elle analyse,
de façon positive ou normative, les actions et interactions humaines
face aux raretés environnementales. L’écologie politique n’est alors
qu’une économie politique particulière, celle qui traite des biens
et services environnementaux. Dès lors, il n’est pas étonnant que
les écologistes fassent de l’économie — et que les économistes s’intéressent
à l’écologie — comme il n’est pas étonnant que l’écologie politique
reproduise le clivage de l’économie politique opposant les tenants
d’un constructivisme dirigiste et coercitif orchestré par l’Etat,
aux tenants d’un ordre naturel fondé sur la propriété privée et les
échanges volontaires. Au sein de l’écologie politique, l’écologie
dirigée s’oppose à l’écologie de marché, et les termes du choix entre
l’une et l’autre sont les mêmes que ceux auxquels sont confrontés
les économistes. Dans l’ensemble, les mouvements
écologistes — notamment en Europe — ont choisi l’option dirigiste.
Leur choix en faveur de l’écologie/économie dirigée, contre l’écologie/économie
de marché relève d’une logique bien connue, analysée par Hayek dans
“La route de la servitude”. A l’origine, un objectif de résultat,
justifié par la référence à un “intérêt général” mythique ou à une
“utilité collective” hypothétique, et censé ne pouvoir être obtenu
spontanément. Pour l’atteindre, et puisque l’ordre spontané ne le
réalise pas, il faut construire un nouvel ordre social en faisant
appel à des processus coercitifs. Telle serait la mission de l’Etat,
détenteur du monopole protégé de la coercition, une mission légitimée
aujourd’hui par la nature “démocratique” du pouvoir, réduite elle-même
à l’application de la “tyrannie majoritaire” (A. de Tocqueville).
Chaque étape de cette logique constructiviste soulève des problèmes
classiques que l’analyse économique des institutions a mis en évidence,
mais que les mouvements écologistes semblent ignorer, comme par exemple
celui posé par le respect des droits individuels. Ces mouvements se posent
d’autant moins ce problème qu’ils considèrent l’homme comme le “prédateur
suprême”. S’ils renouvellent ainsi le fondement de l’anti-individualisme,
ils n’innovent pas dans sa dimension méthodologique, adoptant l’approche
globale des phénomènes sociaux et se heurtant aux mêmes limites que
celles qui affectent l’analyse macro-économique. En considérant que
des catégories globales sont des objets existants, bien déterminés,
alors que ce ne sont que des concepts incertains élaborés par le sens
commun pour imager son langage, la macro-écologie, comme la macro-économie,
pratique le holisme méthodologique. Une démarche qui prétend découvrir
les lois qui gouvernent le “global”, en observant son évolution en
tant qu’ensemble, sans tenir compte des individus qui l’animent. Concevable
pour une écologie-science naturelle, cette approche holiste est plus
que discutable pour une écologie-science sociale car elle exclut l’homme
des analyses. A l’image du keynésianisme, elle conduit à privilégier
des pratiques interventionnistes, et cela d’autant plus que l’Etat
fait lui aussi l’objet d’une conception globale. Considérer l’Etat
comme un tout homogène, au comportement indépendant des hommes qui
l’animent et de leurs stratégies propres, revient à négliger les effets
pervers provoqués par l’arbitraire de la bureaucratie et l’opportunisme
de la politique. Cette vision angélique de l’Etat qui oublie les apports
de l’école du “Public Choice” incite à lui confier la gestion des
problèmes et à surestimer l’efficacité de ses lois et règlements.
Le holisme rejoint là le constructivisme pour orienter les choix en
faveur du dirigisme. Si la démarche générale
qui sous-tend les analyses dominantes de l’écologie politique relève
d’une tradition bien repérée des sciences humaines, il existe cependant
une spécificité écologiste de ces analyses qui mérite d’être approfondie.
Pour cela nous avons choisi de retenir le cas des principaux écologistes
français et d’étudier plus particulièrement les textes proposés par
le groupe dénommé “Les Verts”[1],
ainsi que les ouvrages d’Alain Lipietz[2], d’Antoine Waechter[3] et de Michel Serres[4]. Caractéristiques des conceptions
économiques développées par les écologistes au cours des années 90,
ces textes retrouvent les thèmes pessimistes de l’école classique
anglaise et plus particulièrement ceux de Malthus. Mais là où les
classiques proposaient l’analyse positive d’une situation de faible
croissance où la répartition des richesses résultait d’un jeu à somme
quasi-nulle, les écologistes adoptent une démarche normative où l’état
stationnaire joue le rôle d’utopie structurante chargée de stopper
le productivisme et ses dégâts écologiques. C’est en effet sur le
double rejet de la croissance et de l’économie de marché (2), que
se fonde leur projet d’instaurer un état stationnaire dans lequel
l’absence d’espérance serait compensée par une économie du partage
(3). 2. Le rejet de la croissance
et de l’économie de marché “On ne comprendrait rien
à la revendication écologique si l’on négligeait sa dimension critique
de l’économie ...” Ces premiers mots de leur programme illustrent
l’adhésion des “Verts” à l’Anti-économique (au sens de J. Attali);
qu’ils prolongent par une vision prédatrice de la croissance économique
et de l’économie de marché, rendant un hommage involontaire à la capacité
de la seconde de générer la première. 2.1. La croissance Les coûts environnementaux
de la croissance économique, notamment le “gaspillage” et l’épuisement
des ressources non renouvelables, sont estimés par les Verts à une
telle hauteur qu’ils souhaitent voir la société abandonner cet objectif
“productiviste”. Le “Halte à la croissance”
lancé au début des années soixante-dix par le Club de Rome d’Aurelio
Peccei, reste leur référence, et les plus radicaux d’entre eux (comme
Edward Goldsmith) vont jusqu’à préconiser une croissance négative
plutôt qu’une croissance zéro. Sont principalement mis en cause ces
facteurs de croissance que sont la démographie (2.1.1.) et le progrès
technique (2.1.2.) dans l’épuisement des ressources naturelles (2.1.3.). 2.1.1. La démographie A. Waechter prédit dix
milliards d’hommes pour la fin du XXIème siècle, sans écarter la possibilité
des mille milliards. Cette évolution constitue une menace majeure
car les hommes crouleront alors sous leurs propres déchets et ne seront
pas en mesure de se nourrir sur une terre épuisée et trop petite pour
eux. L’“Essai sur la population” de R. Malthus est explicitement rappelé,
puisque “la progression de la production alimentaire ne pourra plus
suivre celle de la population”[5].
La solution proposée, elle aussi typiquement malthusienne, réside
dans la limitation des naissances avec un “objectif réaliste d’une
moyenne de deux enfants par femme”[6]. En fait, l’analyse de l’évolution
démographique retenue par les Verts, comme celle des travaux du Club
de Rome ou de Malthus, repose sur des extrapolations discutables car
négligeant les déterminants économiques des variations de population.
Si l’augmentation de la population est bien un facteur de croissance
économique, l’inverse n’est pas vrai. Le développement économique
semble, au contraire, s’accompagner d’une baisse des taux de fécondité,
et nombre de pays développés n’ont plus la natalité suffisante pour
assurer le renouvellement des générations. Comme le rappelle Gérard-François
Dumont dans une étude récente[7]
: “Les projections reposent souvent sur des bases fragiles ... le
nombre des hommes ne sera peut-être pas, à la fin du XXIème siècle,
plus élevé qu’en l’an 2000”. En tout état de cause, l’élévation du
niveau de vie apparaît comme le plus sûr moyen de régulation des naissances,
alors que la misère engendre la surpopulation. Le modèle de croissance
endogène de G. Becker, K. Murphy et R. Tamura[8],
comme les études empiriques de R. Barro[9] illustrent cette
idée que la vigueur démographique varie inversement par rapport au
niveau de développement économique. Il parait alors contradictoire
de préconiser, comme le font les écologistes, une croissance économique
nulle et une population stable. 2.1.2. Le progrès technique Pour les Verts, le progrès
technique est trop consommateur d’énergie, et la civilisation technicienne[10] épuise les ressources naturelles. De la même
façon que Marx ne retenait qu’un type de progrès technique, économisant
du travail, ils n’envisagent qu’un type de progrès technique, utilisant
des ressources non renouvelables. De la même façon que Malthus n’avait
pas imaginé les gains de productivité du secteur agricole, ils n’envisagent
pas les possibilités d’innovations susceptibles de reculer les limites
matérielles, alimentaires et spatiales auxquelles sont confrontés
les hommes et qui ne peuvent être définies qu’à partir d’une technologie
donnée. Pour reprendre un exemple
de Murray Rothbard, transposés en 1880, les écologistes auraient prédit
que les villes crouleraient sous le crottin de cheval, faute de pouvoir
imaginer que la pression du besoin de transport allait substituer
le cheval vapeur au cheval tout court. L’extrapolation des tendances
d’une époque est rarement bonne conseillère pour déterminer les scénarios
du futur, et encore faut-il que ces tendances soient correctement
recensées. Or, en adoptant le pessimisme
de l’école classique anglaise et en rejetant a priori les effets positifs
du progrès technique, les écologistes négligent les possibilités technologiques
de résolution des problèmes environnementaux. Pourtant, depuis les
années 80, se multiplient les technologies propres, dépolluantes,
ou moins agressives, et le marché de ces technologies environnementales
est en pleine expansion. Même si, par définition, l’innovation technique
à venir n’est pas prédictible, l’existence de ces tendances positives
laisse le futur plus ouvert que ne l’imaginent les Verts. 2.1.3. L’épuisement des
ressources naturelles Fondement de leur rejet
de la croissance, l’épuisement des ressources naturelles est un thème
qui n’est pas nouveau, bien que jamais encore corroboré. Déjà, en
1908, le président Roosevelt, qui venait de recevoir le Prix Nobel
de la Paix, annonçait aux gouverneurs des Etats américains l’épuisement
imminent des réserves de bois et de fer : les premières ne devaient
pas dépasser 10 ans, et l’extraction du fer devait s’achever en 1940.
Périodiquement des études ont annoncé l’arrivée de grandes pénuries
(1952 : Resources for Freedom, 1969 : Resources and Man, 1972 : Halte
à la Croissance), et le 4ème rapport du Club de Rome prévoyait encore
en 1976, malgré les critiques adressées au premier rapport, qu’“une
pénurie dangereuse de toutes les sources d’énergie se produira vers
le milieu du XXIème siècle. Les combustibles fossiles qui restent
dans le monde seront complètement utilisés à cette époque...”[11]. Les prédictions de ce type
relèvent sans doute plus d’un effet d’avertissement que d’analyses
véritablement scientifiques. Elles illustrent le faible niveau d’argumentation
de ceux qui les font, car elles reposent sur l’hypothèse de constance
du prix des ressources non renouvelables. Seule cette hypothèse permet
d’extrapoler des consommations exponentielles, de se fixer un “mur
des limites” intangible, et donc de prédire l’épuisement des réserves.
Or une telle hypothèse n’est pas acceptable, surtout en longue période,
et revient à ignorer le jeu du mécanisme des prix, la loi de l’offre
et de la demande, les effets des variations de prix sur la consommation
et sur les productions substituables. Lorsqu’une ressource se raréfie,
son prix augmente et cette hausse du prix limite sa consommation,
favorise la découverte de nouveaux stocks et suscite l’émergence de
produits de substitution. Même dans le secteur de
l’énergie, où les mécanismes d’ajustement opèrent lentement du fait
d’une relative inertie de la technologie, ces effets-prix ont joué
depuis 1973. Les hausses de prix du pétrole ont ainsi été à l’origine
d’un ralentissement de sa consommation, de la découverte de nouveaux
gisements et de la promotion d’énergies de substitution. En outre,
avec un prix libre, la notion de “gaspillage” perd de sa pertinence,
car il n’y a alors aucune raison de refuser les préférences des consommateurs
révélées par le marché, comme il n’y a pas de raison de croire que
le marché utilise trop ou trop vite ces ressources que de croire le
contraire. Sauf à considérer comme gaspilleurs ceux qui consomment
ce que l’on ne désire pas consommer soi-même. Au reste, la notion de
ressource naturelle possède une dimension économique et relative trop
souvent négligée. Les éléments naturels ne deviennent ressources que
s’ils ont une utilité pour les individus. Que serait le pétrole sans
l’invention des moteurs thermiques, sinon une pourriture inutile ?
Des éléments jusque là dangereux ou hostiles peuvent subitement devenir
ressources naturelles, à l’image du grisou, ce gaz de mine tristement
célèbre qui peut aujourd’hui, mélangé au méthane, être exploité comme
gaz de ville. La technique peut ainsi, au lieu d’épuiser les ressources
naturelles, en créer de nouvelles. 2.2. L’économie de marché “Le dogme du libre-échange,
dont je ne méconnais pas l’argumentaire, est un produit de l’économisme.
Il dépeuple nos campagnes, démantèle les économies régionales, impose
l’uniformité de la production de masse, allonge les circuits de distribution,
accroît le trafic des marchandises, en même temps qu’il entrave le
développement des pays du Sud.”[12]. La tonalité “anti-économique”
est ainsi explicite chez les Verts. Certes, l’effondrement économique
des pays de l’Est, comme la révélation de leur crise écologique majeure,
leur impose une prudence de forme qui ne change cependant pas leur
cible de fond. Cela donne des affirmations telles que : “Les capacités
régulatrices des lois de l’offre et de la demande se sont avérées
bien supérieures à celles du Gosplan. Plus efficaces en tout cas,
mais finalement guère moins invisibles.”[13]. En fait, la quasi-totalité
des arguments contre le marché se retrouvent sous la plume des Verts,
sans recherche de cohérence : relation d’exploitation, fondée sur
l’égoïsme des intérêts individuels, privilégiant le marchand et le
monétaire sur le non marchand et l’esthétique, conduisant aux gaspillages,
à la dureté des rapports de force et à des inégalités inacceptables
dans la distribution des richesses. Dans le dessin que propose A.
Waechter de la planète, le trait anti-libéral est particulièrement
gras. Exemples : “Les jeux du marché peuvent
d’autant moins se substituer aux choix politiques que les joueurs
trichent” ; “La ville devient objet de compétition dans une vision
libérale des rapports de force” ; “Les déséquilibres régionaux sont
condamnés à s’amplifier dans un contexte libéral de laisser-faire”
; “L’agriculture ne peut être soumise aux règles du marche” ; “Les
marchands doivent s’effacer devant les démocrates” ; “La logique libérale
de la compétition partage la société en gagnants et perdants” ; même
“le chômage trouve en partie son origine dans l’ouverture des circuits
économiques” ! Et finalement, le mécanisme de marché doit être “maîtrisé,
encadré, placé sous contrôle vigilant”, afin de “reprendre la maîtrise
collective des relations de production et de consommation”. Au-delà de ces appréciations,
la position des Verts à l’égard des trois notions-clés que sont la
concurrence, les défaillances du marché et les droits de propriété,
permet de mieux saisir les fondements de leur rejet de l’économie
de marché. 2.2.1. La concurrence Perçue comme un affrontement
où règnent les rapports de force, la concurrence est le plus souvent
assimilée à un état de guerre. Michel Serres est sans doute celui
qui exprime le mieux cette conception, lorsqu’il affirme : “Mars appelle
guerre ce que Quirinus, dieu de la production, ou Hermès, dieu des
échanges, nomment concurrence.” Le raisonnement lui paraît inchangé,
que l’on passe de la guerre aux rapports économiques, et les concurrents
de l’économie doivent être traités en soldats, c’est-à-dire soumis
à la puissante autorité hiérarchique de l’Etat. Moins philosophique,
chez Waechter ou Lipietz, la conception de la concurrence reste marquée
par des analyses du siècle dernier. On y retrouve ainsi le thème de
la brutalité sociale de la compétition économique: “Si nous voulions
être compétitifs avec la Corée, nous devrions accepter sa précarité
sociale et son niveau de pollution” (A. Waechter), oubliant que la
compétition ne consiste pas toujours à fabriquer les mêmes choses,
mais à fabriquer ce que l’on fait le mieux. On y retrouve aussi la
définition néoclassique, statique, de la concurrence qui fait de celle-ci
un état mythique “pur et parfait” que le marché ne peut réaliser,
plutôt qu’un processus cognitif de découverte que seul le marché autorise.
En véritable néoclassique parétien, A. Waechter pense ainsi que “pour
assurer correctement un rôle régulateur, le marché doit se situer
dans un contexte concurrentiel où tous les concurrents sont sur un
pied d’égalité. (...) Un marché égalitaire ne peut exister notamment
qu’avec de petites entreprises qui n’ont de pouvoir ni sur les quantités,
ni sur les prix et que dans un contexte de transparence permettant
aux consommateurs de comparer les produits. (...) A l’évidence, [ces
conditions] ne peuvent être réalisées par le seul mécanisme de marché
...” Il est surprenant de voir
les Verts, si soucieux par ailleurs de se dégager des critères d’efficacité
économique, adhérer à une conception de la concurrence qui n’a d’autre
fonction que de préciser les termes de l’équivalence entre l’équilibre
général de Walras et l’optimum de Pareto. Sans doute est-ce parce
que la conception autrichienne, qui fait de la concurrence un processus
dynamique et donne au libre marché un rôle de coordination et de découverte,
ne permet pas de dérouler la logique parétienne des défaillances du
marché. 2.2.2. Les défaillances
du marché Dans une pure logique néoclassique,
type économie du bien-être, les Verts admettent que le marché pourrait
sélectionner les activités les moins dommageables, si les prix étaient
“vrais”. Or, tel n’est pas le cas, les prix de marché n’intégrant
que les coûts de production monétaires, à l’exclusion des coûts sociaux
non marchands. L’existence de ces derniers, qui peuvent être des coûts
environnementaux, explique pourquoi le prix est inférieur à ce qu’il
devrait être et le marché défaillant. Pareils à des “passagers clandestins”,
les consommateurs bénéficieraient de produits ou de services sans
en payer le vrai prix, et les règles du marché seraient “truquées”. Cette analyse traditionnelle
dite des “externalités négatives”, fonde le principe “pollueur-payeur”
que prônent les Verts, mais transforme une défaillance de l’Etat en
défaillance du marché. On sait, au moins depuis les travaux de Ronald
Coase[14],
que l’externalité est un phénomène à caractère réciproque : les défenseurs
de la nature sont tout autant des pollueurs de l’environnement de
l’industrie que les industriels des pollueurs de l’environnement naturel.
Les uns et les autres convoitent une ressource rare pour des fins
alternatives, et dans la mesure où chacun est prêt à payer pour l’usage
de cette ressource, il n’y a aucune raison pour que l’intérêt des
uns l’emporte a priori sur l’intérêt des autres. Vue sous un angle
différent, la notion d’externalité conforte bien le principe “pollueur-payeur”,
mais son caractère de réciprocité ne lui permet pas de désigner sans
ambiguïté le payeur. Lever cette ambiguïté relève du Droit, tant il
est vrai que l’externalité n’est pas une fatalité technique ou économique,
mais la conséquence d’une difficulté d’ordre juridique : l’absence
de droits de propriété clairement établis. Les coûts environnementaux
ne sont non marchands que lorsque la propriété de l’environnement
n’est pas - ou mal - définie. Comment déterminer qui
doit payer quoi, quand on ne sait pas qui détient quoi ? Il est significatif
de constater que les domaines de l’environnement où l’analyse en termes
d’externalités s’applique le plus, tels que l’air ou l’eau, sont justement
les domaines où la propriété privée n’a pas été admise. Sanctionnant
un déficit de droit, les externalités sont plus des défaillances de
l’Etat que des défaillances du marché. 2.2.3. Les droits de propriété Sans droits de propriété exclusifs et librement
transférables, les mécanismes de marché n’ont pas de vertu particulière
: le refus de l’économie de marché n’est souvent que le refus du droit
de propriété. Or, le plus fondateur des droits individuels est sans
doute le plus contesté par les Verts. Pour Michel Serres, le droit
de propriété doit même être exclu du Contrat Naturel, car il serait
“stercoraire et excrémentiel”, l’homme marquant sa propriété comme
les animaux, en “conchiant” les objets qu’il s’approprie ! Moins lyrique,
A. Waechter reste dans la même ligne en soutenant que “nous n’avons
pas à accepter comme une fatalité, comme une donnée invariable, des
mécanismes d’appropriation de la planète qui mettent l’Humanité en
péril”. Ou encore, “il faut cesser de consommer du paysage, cesser
de croire qu’il suffit d’en acheter une parcelle pour en devenir propriétaire.
La beauté est un bien collectif qu’aucun individu ne devrait pouvoir
s’approprier ”. Au lieu d’admettre que
l’extension des droits de propriété est la solution de bien des problèmes
d’environnement, celle en tout cas qui permet d’éviter la tragédie
des “vaines pâtures” dénoncée par Garrett Hardin[15] les Verts préfèrent
en faire la cause des difficultés écologiques. Les vertus de la gestion
patrimoniale privée, célébrées depuis Aristote, sont négligées au
profit d’une vision prédatrice de l’homme et de ses appropriations.
Loin d’être étendus, les droits de propriété doivent être réduits,
et cela d’autant plus que le monde étant perçu comme limité, les ressources
qu’il nous offre doivent être économisées, et que l’urgence est à
la sobriété. A la logique propriétariste,
essentielle à l’économie de marché, et favorable à la croissance,
les Verts préfèrent une logique de partage, orchestrée par les hommes
de l’Etat et compatible avec l’idée d’une économie stationnaire. 3. Le projet d’état stationnaire
et d’économie du partage Les Verts ne sont pas uniquement
critiques, ils sont aussi utopiques. Avec une certaine cohérence,
celle héritée de l’ingénierie sociale et des architectes économiques
et sociaux, ils prolongent leur rejet de l’économie de marché et de
la croissance par un projet conçu comme le négatif de leurs critiques.
Lorsque la critique est fondée, une telle démarche peut déboucher
sur des propositions qui le sont aussi. Dans le cas inverse — qui
est le cas présent — la définition du souhaitable est inacceptable,
et sa réalisation qui devrait tracer la voie du possible, ne fait
que souligner l’inconcevable. Telle qu’elle est explicitée
dans leurs programmes, la finalité du projet Vert se résume à la théorie
du “développement soutenable”, qui n’est autre que la volonté d’imposer
une économie stationnaire. Quant à ses modalités, au-delà des détails
d’application des techniques contemporaines du constructivisme, la
notion de partage guide l’essentiel des mesures proposées. Le couple “état stationnaire
— économie du partage” n’est pas inconnu des économistes. Il imprègne
l’analyse des pessimistes de l’école classique anglaise. Le remake
que proposent aujourd’hui les Verts présente toutefois une différence
avec la pensée des auteurs de la fin du XVIIIème siècle: celle-ci
se voulait l’analyse positive d’une situation de faible croissance
où la répartition résultait d’un jeu à somme nulle, alors que celle-là
relève d’une démarche normative où l’état stationnaire joue le rôle
d’utopie structurante. 3.1. La finalité : l’état
stationnaire L’objectif économico-écologique
que se donnent les Verts comme d’ailleurs la quasi-totalité des écologistes
— est le “développement soutenable”. Ce concept a été lancé par le
rapport Brundtland qui, après un bilan empreint de catastrophisme
sur l’état de la planète, souligne la nécessité d’inventer un “sustainable
development”. Maquillage sémantique habile de la croissance zéro,
le mot a fait florès malgré (ou peut-être à cause de) l’imprécision
initiale de son contenu. Pour A. Waechter, “dans
un pays comme la France où règne l’abondance, un développement soutenable
ne peut qu’être un développement qualitatif, sans accroissement de
la consommation des ressources non renouvelables et de la production
des déchets. Au sens cybernétique du terme, il s’agit d’une économie
stationnaire, faite de fluctuations autour d’un équilibre ...”. Une
définition qui appelle au moins trois séries de remarques concernant
le qualitatif, la notion d’équilibre et les conséquences envisageables
d’une telle recommandation. 3.1.1. Le développement soutenable,
ou durable, doit être qualitatif, car l’expansion quantitative ne
peut que “s’écraser sur le mur des limites”. A l’origine du raisonnement,
on retrouve la même logique que celle du Club de Rome : le monde disposerait
d’un stock donné, limité, de ressources qu’il faut économiser sous
peine de les voir s’épuiser. Les termes du débat sur les limites sont
bien connus et ont déjà été, en partie, évoqués. Il est erroné de
vouloir raisonner sur des ressources en volume et non en valeur. Les
processus productifs ne reposent pas sur des “balances-matière”, comme
le croient trop d’ingénieurs, mais sur des bilans financiers, et l’appréciation
d’un stock de ressources doit se faire en valeur et non en unités
physiques. Celle-ci n’est qu’une indication très partielle qui ne
peut fonder un raisonnement économique. En ce sens, il est vrai que
le qualitatif doit l’emporter sur le quantitatif, comme la mesure
en valeur sur la mesure en volume. Or, compte tenu des amplitudes
possibles de variation des prix, la mesure en valeur d’un stock ôte
toute signification à l’idée d’un stock fixe, limité. De même, il
est erroné de penser que la seule façon d’économiser ces ressources
est le rationnement quantitatif, alors que les ajustements de prix
offrent, lorsqu’ils sont libres, des possibilités d’une qualité régulatrice
bien supérieure[16]. Cela dit, les Verts donnent
d’autres arguments que la méconnaissance du mécanisme des prix pour
justifier le contenu qualitatif du développement soutenable, tels
que la mesure du bonheur à partir du temps libre ou la volonté de
préserver les générations futures de l’avidité des générations présentes;
mais ni l’un ni l’autre ne sont recevables. S’il est vrai que le progrès
d’une société ne se mesure pas à la croissance de son PNB, il est
non moins vrai que le bien-être collectif ne peut être évalué par
aucun indicateur global, fut-il le temps libre, sauf unanimité des
agents. On ne peut dire, comme
le font les Verts, que le bien-être de la société serait accru par
une augmentation du temps libre, car cela implique un jugement normatif
de comparaisons interpersonnelles entre les perdants et les gagnants
à ce changement. La somme algébrique des plus et des moins est impossible
du fait de la subjectivité individuelle des évaluations, et ne peut
se concevoir qu’à partir d’une évaluation extérieure, imposée aux
individus, et comportant donc nécessairement un jugement de valeur
sur l’importance respective des uns et des autres. Quant
à l’argument des générations futures, la logique voudrait qu’aucun
montant de ressources non renouvelables ne soit consommé, même pas
celui nécessaire au maintien de l’état stationnaire, car tout montant
aussi faible soit-il manquera un jour à nos descendants. De reports
en reports, aucune génération n’aurait en fait le droit d’y toucher,
ce qui est sans doute la volonté inconsciente des Verts. En la matière,
est encore négligé le rôle d’un prix, en l’occurrence le taux d’intérêt
— prix du temps, qui résume l’arbitrage fait par les agents entre
le présent et le futur, et qui peut servir utilement de taux d’actualisation
pour évaluer les termes du choix entre consommation présente et consommation
future. Encore faut-il que le taux d’intérêt soit librement déterminé
pour que ne puissent être refusées les préférences qu’il révèle (ce
qui n’est pas le cas dans le programme des Verts, cf. infra). 3.1.2. Sous-jacente à la thèse
du développement soutenable, comme à l’idée d’état stationnaire, il
y a la notion d’équilibre, explicitement évoquée par A. Waechter.
Notion aussi centrale chez les écologistes que chez nombre d’économistes,
puisque “l’équilibre naturel” constitue la référence à partir de laquelle
l’environnement est jugé en danger. Notion imaginaire, qui trouve
sa source dans une conception statique des lois de la nature, laisse
au mieux la place à une évolution déterministe des choses, et justifie
une idéologie de la conservation qui voudrait faire de la planète
un immense musée. Même avant que la main de l’homme n’intervienne,
la nature n’a jamais été figée, ni dans ses états, ni dans ses processus,
et les dinosaures n’ont pas été les seuls à l’avoir appris à leur
détriment. Le darwinisme déterministe
qu’implique “l’équilibre naturel” néglige trop les processus d’adaptation
et de découverte qui sont les signes mêmes de la vie. Le vivant s’adapte
ou meurt, et en s’adaptant modifie son milieu tout autant qu’il est
modifié par lui. Partant, il n’y a pas d’équilibre naturel singulier
à partir duquel pourrait être étalonnée une attitude écologique, de
la même façon qu’il n’y a pas d’équilibre économique unique servant
de point fixe aux actions économiques. Dans un cas comme dans
l’autre, l’équilibre n’est qu’une abstraction méthodologique dont
l’utilité est d’autant plus grande que ses caractéristiques sont plus
générales, plus “typiques” (au sens de K. Popper). Sauf moment accidentel
non prévisible, ce ne peut être une situation réelle de référence.
Car, perçu comme l’absence de forces endogènes au changement, l’équilibre
ne peut être valablement caractérisé sans une information parfaite
sur la nature et l’action de ces forces, ce qui est loin d’être le
cas dans la réalité. Et, même si tel était le cas, il ne serait encore
que l’aboutissement d’un déroulement du temps réel, le point de convergence
situé à un horizon infini de ces lignes de force. Difficile de faire
plus utopique que cette notion. L’état stationnaire, qui est la reproduction
temporelle de l’équilibre, en est pourtant un exemple, puisqu’il ajoute
à l’utopie de l’équilibre l’irréalisme de sa répétition. 3.1.3. Plus prosaïquement défini
comme une économie sans croissance, l’état stationnaire suppose pour
se reproduire un ensemble de conditions aux conséquences difficilement
admissibles. Du côté de la demande, il faut admettre la constance
des goûts et des préférences des agents dont on voit mal par quelle
manipulation génétique elle pourrait être obtenue, sauf à imaginer
“le meilleur des mondes” d’A. Huxley. Il faut admettre aussi l’intangibilité
de la structure des revenus, pour que ne jouent pas les effets de
répartition sur le niveau de la demande. Du côté de l’offre, il faut
admettre la constance des facteurs de production, c’est-à-dire la
stabilisation de la démographie, l’arrêt de l’accumulation du capital
et aussi celui des inventions et du progrès des connaissances, dont
on sait le rôle déterminant dans l’évolution économique. Même Barjavel
dans “Ravage” n’a pas pu achever son roman sur cette dernière hypothèse.
Et si l’on accepte l’éventualité d’un progrès des connaissances plus
“propre”, pourquoi refuser la possibilité d’une croissance au contenu
écologique plus dense ? Il faut enfin admettre
que toutes les économies nationales remplissent ces mêmes conditions,
sauf à envisager l’autarcie complète de l’économie stationnaire, afin
que ne lui soit pas transmis les mouvements des économies non-stationnaires. L’utopie peut sans doute
être structurante lorsque son degré de déstructuration du réel ne
dépasse pas certaines limites. Avec l’idée stationnariste des Verts,
il semble bien que ces limites soient franchies. D’autant qu’avant
d’en arriver là, il reste encore à résoudre la lancinante question
de la transition. Ce problème à plus court terme du passage de la
situation actuelle à l’économie stationnaire a suscité la réflexion
des Verts, d’où sont sorties les propositions plus directes de leur
programme. L’analyse de ces modalités augmente un peu plus l’aspect
irréaliste de leur projet. 3.2. Les modalités : l’économie
du partage Parmi les nombreux inconvénients
de l’état stationnaire, se trouve celui, psycho-sociologique, de fermer
la porte de l’espoir à ceux qui, pour une raison ou une autre, souhaitent
un changement de leur condition. Pour gommer cet inconvénient, ne
pas “désespérer Billancourt” et mieux faire accepter leur projet,
les Verts ont redécouvert la “logique du partage”, d’un partage qui
ne proviendrait pas d’échanges volontaires, mais qui se substituerait
à ceux-ci. Une logique inhérente au “stationnarisme” car, quand il
n’y a pas de surplus à distribuer, la seule possibilité de changement
réside dans la redistribution. Cette logique élémentaire leur permet
d’apporter une réponse au problème de la transition et anime tout
leur programme économique. Celui-ci n’est qu’un vaste chantier redistributif
dont le maître d’ouvrage ne peut être que l’Etat, détenteur du monopole
de la coercition nécessaire à sa mise en oeuvre. Partage du travail,
partage des richesses et partage des choix verts sont les trois axes
principaux de ce chantier. 3.2.1. Le partage du travail Refuser la croissance d’une
économie qui ne parvient déjà pas à enrayer le chômage relève plus
de la provocation que de l’utopie. Pour briser la corrélation croissance-emploi
et atteindre le plein-emploi sans croissance, les Verts proposent
d’utiliser la réduction de la durée du travail. La formule pratiquée lors
du passage aux 39 heures n’ayant pas produit les résultats espérés,
les Verts imputent cet échec aux conditions de sa mise en oeuvre :
une réduction trop faible, sans répercussion sur les revenus. Aussi
retiennent-ils une rupture plus forte, avec le passage immédiat aux
35 heures et la marche vers les 30 heures pour le début du XXIème
siècle, ainsi qu’une répercussion partielle sur les salaires, les
heures perdues n’étant en moyenne compensées qu’à hauteur de 70%.
Autour de cette idée maîtresse, on trouve des mesures annexes telles
que des incitations fiscales pour le travail à temps partiel, l’aide
à la création d’entreprises “alternatives” d’initiative locale ou
d’utilité sociale (sic) ou encore l’encouragement au choix de techniques
(favorables à l’emploi). Le tout doit permettre, en quelques trois
ans, de créer un million d’emplois. Même les lecteurs les moins
assidus des travaux académiques sur la réduction du temps de travail
savent que les choses ne sont pas si simples. Ces travaux montrent
en effet que pour espérer une incidence favorable sur l’emploi de
la réduction de la durée du travail, il faut — au moins, et toutes
choses égales par ailleurs — l’accompagner d’un allongement de la
durée d’utilisation des équipements, c’est-à-dire d’un changement
profond et peu probable de l’organisation de la production. De plus,
rien n’étant égal par ailleurs, le partage du travail a toutes les
chances d’entraîner une contraction de son volume global, pour les
raisons suivantes : - Plutôt qu’une embauche
compensatoire, la réduction du temps de travail peut engendrer une
augmentation de l’intensité du travail. C’est une des raisons du faible
engouement des syndicats à l’égard de cette mesure (l’autre n’étant
que dans l’arbitrage entre temps de travail et pouvoir d’achat, la
majorité de leurs troupes arbitre en faveur du second ...) - La répercussion sur les
salaires n’étant que partielle, le prix relatif du travail par rapport
au capital augmente, faisant jouer un effet de substitution du capital
au travail d’autant plus probable que la réduction du temps de travail
fournit l’occasion de le faire jouer. - Enfin, l’embauche compensatoire
— si elle a lieu — augmente les coûts unitaires d’exploitation, ce
qui freine la compétitivité et affecte finalement l’emploi. D’autant
plus que la France a déjà l’une des durées annuelles du travail les
plus courtes. François Begans, président de la Commission économique
des Verts reconnaît d’ailleurs à ce sujet : “Je ne crois pas que nous
puissions résorber tout le chômage par le partage du travail, sans
réduire aussi la contrainte extérieure ...” ce qui est une façon à
peine voilée de prôner le retour à l’autarcie. Conscients aussi du fait
que la réduction du temps de travail alourdit les charges des entreprises,
les Verts suggèrent d’alléger les charges sociales qui pénalisent
le travail, en fiscalisant les prélèvements sociaux, ce qui transfère
une partie de ces charges sur les ménages. Les allocations familiales
devraient ainsi être financées par l’impôt sur le revenu et les dépenses
de santé par la T.V.A. L’idée n’est pas inintéressante, sinon que
les estimations de la dernière mesure donne un doublement du taux
moyen de T.V.A. ! 3.2.2. Le partage des richesses Ce deuxième axe du programme
des Verts est décliné en trois thèmes. Un premier thème résulte des
modalités du partage du travail. L’abaissement de la durée du travail
se faisant sans compensation salariale intégrale, équivaut à une diminution
du pouvoir d’achat. Celle-ci doit affecter plus les hauts revenus
que les autres. Pour cela, il est prévu une incitation fiscale en
faveur des entreprises qui acceptent de réduire leur échelle de salaires
! La fiscalité perd ainsi son rôle de financement des dépenses publiques
pour remplir un objectif redistributif d’égalisation des revenus.
Les entreprises marginales trouveront là un moyen de se redonner artificiellement
de l’oxygène, au détriment de la vérité des prix et de l’efficacité
de l’appareil de production. Les stratégies d’optimisation fiscale
se voient ouvrir un nouveau champ d’action avec la manipulation de
l’éventail des salaires. Un deuxième thème de partage
des richesses est lié à l’affirmation que “tout être humain a le droit
de bénéficier d’une partie des richesses produites par la société”.
Cette reconnaissance d’un “droit de ...”, caractéristique des droits
sociaux évoqués par le préambule de la Constitution de 1946 ou par
la Déclaration des Droits des Nations Unies, n’a — contrairement aux
apparences — rien de commun avec l’affirmation des droits fondamentaux
des individus, type Déclaration de 1789, qui sont des “droits de ...”.
Ces “droits à ...” ne sont que des créances sans fondement et ne peuvent
être assurés qu’en portant atteinte aux “droits de ...”. Le programme
des Verts reste imprécis sur la forme d’une telle créance, mais A.
Waechter reprend l’idée d’une “allocation universelle” automatiquement
distribuée à tous, et longuement développée par A. Lipietz[17].
Pour Dominique Voynet cette allocation universelle, à laquelle s’ajouterait
le revenu du travail, “pourrait aussi prendre la forme d’un élargissement
des droits actuels (revenu garanti, allocations de vieillesse, etc.
...) l’essentiel étant le principe du droit aux moyens de vivre dignement
”. Enfin, un troisième thème
concerne le partage du développement, notamment entre pays riches
et pays pauvres, les Verts proposant dans leur programme (version
90’s) l’abolition de la dette du Tiers-Monde et des pays de l’Est.
Dans la version 80’s, ils se prononçaient au contraire contre l’annulation
de cette dette, ce qui souligne les ambiguïtés de leurs positions
à l’égard du problème du sous-développement. De telles ambiguïtés
sont inévitables quand on prône la nécessité de l’économie stationnaire,
tout en déplorant la faiblesse du niveau de développement dans ces
pays. Là est sans doute l’un des points les plus faibles de la doctrine
écologiste. C’est une doctrine de refus de la croissance dont l’éthique
consiste à valoriser plus la vie d’un animal en voie de disparition
que celle d’un homme condamné à mourir de faim. La logique du partage
apparaît sur ce thème dramatiquement insuffisante. Par ailleurs, le
chapitre que consacre A. Waechter aux “enjeux du Sud” rassemble tous
les poncifs tiers-mondistes et toutes les recommandations contraires
au développement des forces créatrices : protection des activités
naissantes, réforme agraire, stabilisation des cours, etc ... 3.2.3. Le partage des choix
verts Au-delà du partage
du travail et du partage des richesses, les Verts proposent des mesures
diverses et variées, tant économiques que sociales, qui ont presque
toutes la caractéristique de reposer sur des processus redistributifs
aboutissant à favoriser leur système de valeur, indépendamment des
préférences réelles des individus. Les armes traditionnelles
de la politique industrielle (aides et subventions pour le soutien,
taxes et redevances pour le freinage) sont ainsi mises en oeuvre pour
la politique de l’énergie comme pour la politique des transports.
Dans le premier cas, il s’agit de favoriser les économies d’énergie
et les énergies renouvelables, et de pénaliser le nucléaire, donc
l’électricité, et les énergies non renouvelables. Dans le second cas,
il s’agit de favoriser les transports collectifs et de pénaliser le
transport individuel, notamment automobile. De même, les armes de la
politique conjoncturelle, budget et monnaie, sont mises au service
du choix stationnariste. L’équilibre budgétaire est recommandé — sans
emprunts ! — et les taux d’intérêt manipulés par une Banque Centrale
chargée d’exercer un contrôle renforcé et sélectif sur le crédit et
les mouvements de capitaux. Evidemment, l’arme fiscale
se voit attribuer une place de choix dans l’orientation des activités.
Outre les points déjà évoqués, les Verts préconisent la mise en place
d’une fiscalité dissuasive pour les comportements jugés non écologiques.
Ainsi, une ample différenciation des taux de T.V.A. serait instaurée
en fonction de l’impact écologique et de l’utilité des produits; l’impôt
sur les sociétés serait remplacé par des taxes ciblées selon des critères
écologiques et sociaux (par exemple, la hiérarchie des salaires).
Enfin, la taxe professionnelle ne serait plus qu’une simple rémunération
des services rendus par la région, et ne frapperait de surcroît que
les grandes unités de production. Toutes ces propositions
n’ont d’autre but que d’empêcher les préférences réelles des individus
de s’exprimer, et de contraindre les comportements à partager les
choix arrêtés par le Conseil National des Verts. Si elles devaient
être prises un jour, elles engendreraient une économie et une société
soviétiformes, s’enfonçant chaque jour davantage dans l’autarcie (les
Verts sont, bien sûr, opposés à l’Acte Unique Européen) et aux résultats
économiques et sociaux implosifs. Il serait absurde de croire
que, même à ce prix, les objectifs conservatoires des écologistes
pourraient être atteints. Ce serait oublier que le pilotage étatique
d’une société complexe atteint rarement et uniquement par hasard la
cible qu’il se donne. Même démocratique, ce pilotage se heurte aux
effets pervers que révèle l’analyse économique des institutions. Si la raréfaction des ressources
environnementales est un fait, les conflits d’utilisation qu’elle
engendre ne sauraient être durablement résolus dans l’enfermement
des sociétés closes. Ce sont ces sociétés, dont l’utopie stationnariste
est un modèle du genre, et où le gain de l’un ne peut provenir que
du dépouillement de l’autre, qui génèrent des comportements prédateurs.
La logique du partage est, à cet égard, infiniment supérieure a la
logique de la liberté qui a su, au contraire, générer des institutions
telles le marché, capables de résoudre pacifiquement et efficacement
ce type de conflits. Références Anderson, T.L. & Leal,
D.R. (1991) Free Market environmentalism, Pacific Research Institute
for Public Policy, San Francisco. Barro, R. (1991) “Economic
Growth in a Cross-Section of Countries”, Quaterly Journal of Economics,
March. Becker, G., Murphy, K.
& Tamura, R. (1990) “Human Capital, Fertility, and Economic Growth”,
Journal of Political Economy, October. Beckerman, W. (1990) Pricing
for Pollution, I.E.A. Hobart Paper n°66, 2ème ed. Londres. Bramoullé, G. (1991) La
peste verte, Les Belles Lettres, Paris. Coase, R. (1960) “The Problem
of Social Cost”, Journal of Law and Economics, October. Dumont, G.F. (1996) “Démographie
: les fausses peurs de l’an 2000”, Politique Internationale, n°73,
Automne. Falque, M. & Millière,
G. (1992 ed.) Ecologie et Liberté, Litec, Paris. Gabor, D. & Colombo,
U. (1978) Sortir de l’ère du gaspillage, 4ème rapport au Club de Rome
(1976), trad. française chez Dunod, Paris. Giarni, O. & Loubergé,
H. (1979) La civilisation technicienne à la dérive, Dunod, Paris. Hardin, G. (1968) “The
Tragedy of Commons”, Science, n°162. Lipietz, A. (1989) Choisir
l’audace, éd. La Découverte, Paris. Serres, M. (1990) Le contrat
naturel, éd. François Bourin, Paris. Van Parijs, Ph. (1995)
Real Freedom for all, Oxford University Press. Waechter, A. (1990) Dessine-moi
une planète, éd. Albin Michel, Paris. * Professeur de Sciences Economiques, Faculté
d’Economie Appliquée, Université d’Aix Marseille III. [1] Il s’agit du “programme des Verts” qui
définit le projet de société de cette formation politique, et du
document “les verts et l’économie” qui précise leurs propositions
de politique économique. Vert-contact-1992 [2] Lipietz-1989. [3] Waechter-1990. [4] Serres-1990. [5] Waechter-1990. [6] Jean Brière propose même un slogan encore
plus restrictif : “Une femme, un enfant”. [7] Cf. Dumont-1996. [8] Cf. Becker/Murphy/Tamura-1990. [9] Cf. Barro-1991. [10] Cf. Giarni/Loubergé-1979. [11] Cf. Gabor/Colombo-1978, p. 13. [12] Waechter-1990. [13] Ibid. [14] Cf. Coase-1960. [15] Cf. Hardin-1968. Pour un examen des solutions
propriétaristes, cf. Anderson/Leal-1991 et en langue française Bramoullé-1991,
ainsi que Falque/Millière-1992. [16] Cf. par exemple Beckerman-1990. [17] La théorie de l’allocation universelle
est particulièrement approfondie par Van Parijs-1995. |