MALTHUSIANA OU LES CONCEPTIONS ECONOMIQUES DE L’ECOLOGIE POLITIQUE par Gérard Bramoullé[1]

1. Introduction

Conçue initialement comme une science physique étudiant les rapports des êtres vivants avec leur milieu naturel, l’écologie est de plus en plus une science humaine. Les écologistes eux-mêmes considèrent la conception originelle comme insuffisante et se réclament d’une écologie politique moins réductrice. Désormais, il s’agit moins d’étudier les rapports de l’homme à la nature que de déterminer les rapports des hommes entre eux quant à l’usage qu’ils font de la nature. En tant que science de l’homme, l’écologie politique se situe donc sur le même terrain que l’économie politique. Elle se confond même avec celle-ci lorsqu’elle analyse, de façon positive ou normative, les actions et interactions humaines face aux raretés environnementales. L’écologie politique n’est alors qu’une économie politique particulière, celle qui traite des biens et services environnementaux. Dès lors, il n’est pas étonnant que les écologistes fassent de l’économie — et que les économistes s’intéressent à l’écologie — comme il n’est pas étonnant que l’écologie politique reproduise le clivage de l’économie politique opposant les tenants d’un constructivisme dirigiste et coercitif orchestré par l’Etat, aux tenants d’un ordre naturel fondé sur la propriété privée et les échanges volontaires. Au sein de l’écologie politique, l’écologie dirigée s’oppose à l’écologie de marché, et les termes du choix entre l’une et l’autre sont les mêmes que ceux auxquels sont confrontés les économistes.

Dans l’ensemble, les mouvements écologistes — notamment en Europe — ont choisi l’option dirigiste. Leur choix en faveur de l’écologie/économie dirigée, contre l’écologie/économie de marché relève d’une logique bien connue, analysée par Hayek dans “La route de la servitude”. A l’origine, un objectif de résultat, justifié par la référence à un “intérêt général” mythique ou à une “utilité collective” hypothétique, et censé ne pouvoir être obtenu spontanément. Pour l’atteindre, et puisque l’ordre spontané ne le réalise pas, il faut construire un nouvel ordre social en faisant appel à des processus coercitifs. Telle serait la mission de l’Etat, détenteur du monopole protégé de la coercition, une mission légitimée aujourd’hui par la nature “démocratique” du pouvoir, réduite elle-même à l’application de la “tyrannie majoritaire” (A. de Tocqueville). Chaque étape de cette logique constructiviste soulève des problèmes classiques que l’analyse économique des institutions a mis en évidence, mais que les mouvements écologistes semblent ignorer, comme par exemple celui posé par le respect des droits individuels.

Ces mouvements se posent d’autant moins ce problème qu’ils considèrent l’homme comme le “prédateur suprême”. S’ils renouvellent ainsi le fondement de l’anti-individualisme, ils n’innovent pas dans sa dimension méthodologique, adoptant l’approche globale des phénomènes sociaux et se heurtant aux mêmes limites que celles qui affectent l’analyse macro-économique. En considérant que des catégories globales sont des objets existants, bien déterminés, alors que ce ne sont que des concepts incertains élaborés par le sens commun pour imager son langage, la macro-écologie, comme la macro-économie, pratique le holisme méthodologique. Une démarche qui prétend découvrir les lois qui gouvernent le “global”, en observant son évolution en tant qu’ensemble, sans tenir compte des individus qui l’animent. Concevable pour une écologie-science naturelle, cette approche holiste est plus que discutable pour une écologie-science sociale car elle exclut l’homme des analyses. A l’image du keynésianisme, elle conduit à privilégier des pratiques interventionnistes, et cela d’autant plus que l’Etat fait lui aussi l’objet d’une conception globale. Considérer l’Etat comme un tout homogène, au comportement indépendant des hommes qui l’animent et de leurs stratégies propres, revient à négliger les effets pervers provoqués par l’arbitraire de la bureaucratie et l’opportunisme de la politique. Cette vision angélique de l’Etat qui oublie les apports de l’école du “Public Choice” incite à lui confier la gestion des problèmes et à surestimer l’efficacité de ses lois et règlements. Le holisme rejoint là le constructivisme pour orienter les choix en faveur du dirigisme.

Si la démarche générale qui sous-tend les analyses dominantes de l’écologie politique relève d’une tradition bien repérée des sciences humaines, il existe cependant une spécificité écologiste de ces analyses qui mérite d’être approfondie. Pour cela nous avons choisi de retenir le cas des principaux écologistes français et d’étudier plus particulièrement les textes proposés par le groupe dénommé “Les Verts”[1], ainsi que les ouvrages d’Alain Lipietz[2], d’Antoine Waechter[3] et de Michel Serres[4].

Caractéristiques des conceptions économiques développées par les écologistes au cours des années 90, ces textes retrouvent les thèmes pessimistes de l’école classique anglaise et plus particulièrement ceux de Malthus. Mais là où les classiques proposaient l’analyse positive d’une situation de faible croissance où la répartition des richesses résultait d’un jeu à somme quasi-nulle, les écologistes adoptent une démarche normative où l’état stationnaire joue le rôle d’utopie structurante chargée de stopper le productivisme et ses dégâts écologiques. C’est en effet sur le double rejet de la croissance et de l’économie de marché (2), que se fonde leur projet d’instaurer un état stationnaire dans lequel l’absence d’espérance serait compensée par une économie du partage (3).

2. Le rejet de la croissance et de l’économie de marché

“On ne comprendrait rien à la revendication écologique si l’on négligeait sa dimension critique de l’économie ...” Ces premiers mots de leur programme illustrent l’adhésion des “Verts” à l’Anti-économique (au sens de J. Attali); qu’ils prolongent par une vision prédatrice de la croissance économique et de l’économie de marché, rendant un hommage involontaire à la capacité de la seconde de générer la première.

2.1. La croissance

Les coûts environnementaux de la croissance économique, notamment le “gaspillage” et l’épuisement des ressources non renouvelables, sont estimés par les Verts à une telle hauteur qu’ils souhaitent voir la société abandonner cet objectif “productiviste”.

Le “Halte à la croissance” lancé au début des années soixante-dix par le Club de Rome d’Aurelio Peccei, reste leur référence, et les plus radicaux d’entre eux (comme Edward Goldsmith) vont jusqu’à préconiser une croissance négative plutôt qu’une croissance zéro. Sont principalement mis en cause ces facteurs de croissance que sont la démographie (2.1.1.) et le progrès technique (2.1.2.) dans l’épuisement des ressources naturelles (2.1.3.).

2.1.1. La démographie

A. Waechter prédit dix milliards d’hommes pour la fin du XXIème siècle, sans écarter la possibilité des mille milliards. Cette évolution constitue une menace majeure car les hommes crouleront alors sous leurs propres déchets et ne seront pas en mesure de se nourrir sur une terre épuisée et trop petite pour eux. L’“Essai sur la population” de R. Malthus est explicitement rappelé, puisque “la progression de la production alimentaire ne pourra plus suivre celle de la population”[5]. La solution proposée, elle aussi typiquement malthusienne, réside dans la limitation des naissances avec un “objectif réaliste d’une moyenne de deux enfants par femme”[6].

En fait, l’analyse de l’évolution démographique retenue par les Verts, comme celle des travaux du Club de Rome ou de Malthus, repose sur des extrapolations discutables car négligeant les déterminants économiques des variations de population. Si l’augmentation de la population est bien un facteur de croissance économique, l’inverse n’est pas vrai. Le développement économique semble, au contraire, s’accompagner d’une baisse des taux de fécondité, et nombre de pays développés n’ont plus la natalité suffisante pour assurer le renouvellement des générations. Comme le rappelle Gérard-François Dumont dans une étude récente[7] : “Les projections reposent souvent sur des bases fragiles ... le nombre des hommes ne sera peut-être pas, à la fin du XXIème siècle, plus élevé qu’en l’an 2000”. En tout état de cause, l’élévation du niveau de vie apparaît comme le plus sûr moyen de régulation des naissances, alors que la misère engendre la surpopulation. Le modèle de croissance endogène de G. Becker, K. Murphy et R. Tamura[8], comme les études empiriques de R. Barro[9] illustrent cette idée que la vigueur démographique varie inversement par rapport au niveau de développement économique. Il parait alors contradictoire de préconiser, comme le font les écologistes, une croissance économique nulle et une population stable.

2.1.2. Le progrès technique

Pour les Verts, le progrès technique est trop consommateur d’énergie, et la civilisation technicienne[10] épuise les ressources naturelles. De la même façon que Marx ne retenait qu’un type de progrès technique, économisant du travail, ils n’envisagent qu’un type de progrès technique, utilisant des ressources non renouvelables. De la même façon que Malthus n’avait pas imaginé les gains de productivité du secteur agricole, ils n’envisagent pas les possibilités d’innovations susceptibles de reculer les limites matérielles, alimentaires et spatiales auxquelles sont confrontés les hommes et qui ne peuvent être définies qu’à partir d’une technologie donnée.

Pour reprendre un exemple de Murray Rothbard, transposés en 1880, les écologistes auraient prédit que les villes crouleraient sous le crottin de cheval, faute de pouvoir imaginer que la pression du besoin de transport allait substituer le cheval vapeur au cheval tout court. L’extrapolation des tendances d’une époque est rarement bonne conseillère pour déterminer les scénarios du futur, et encore faut-il que ces tendances soient correctement recensées.

Or, en adoptant le pessimisme de l’école classique anglaise et en rejetant a priori les effets positifs du progrès technique, les écologistes négligent les possibilités technologiques de résolution des problèmes environnementaux. Pourtant, depuis les années 80, se multiplient les technologies propres, dépolluantes, ou moins agressives, et le marché de ces technologies environnementales est en pleine expansion. Même si, par définition, l’innovation technique à venir n’est pas prédictible, l’existence de ces tendances positives laisse le futur plus ouvert que ne l’imaginent les Verts.

2.1.3. L’épuisement des ressources naturelles

Fondement de leur rejet de la croissance, l’épuisement des ressources naturelles est un thème qui n’est pas nouveau, bien que jamais encore corroboré. Déjà, en 1908, le président Roosevelt, qui venait de recevoir le Prix Nobel de la Paix, annonçait aux gouverneurs des Etats américains l’épuisement imminent des réserves de bois et de fer : les premières ne devaient pas dépasser 10 ans, et l’extraction du fer devait s’achever en 1940. Périodiquement des études ont annoncé l’arrivée de grandes pénuries (1952 : Resources for Freedom, 1969 : Resources and Man, 1972 : Halte à la Croissance), et le 4ème rapport du Club de Rome prévoyait encore en 1976, malgré les critiques adressées au premier rapport, qu’“une pénurie dangereuse de toutes les sources d’énergie se produira vers le milieu du XXIème siècle. Les combustibles fossiles qui restent dans le monde seront complètement utilisés à cette époque...”[11].

Les prédictions de ce type relèvent sans doute plus d’un effet d’avertissement que d’analyses véritablement scientifiques. Elles illustrent le faible niveau d’argumentation de ceux qui les font, car elles reposent sur l’hypothèse de constance du prix des ressources non renouvelables. Seule cette hypothèse permet d’extrapoler des consommations exponentielles, de se fixer un “mur des limites” intangible, et donc de prédire l’épuisement des réserves. Or une telle hypothèse n’est pas acceptable, surtout en longue période, et revient à ignorer le jeu du mécanisme des prix, la loi de l’offre et de la demande, les effets des variations de prix sur la consommation et sur les productions substituables. Lorsqu’une ressource se raréfie, son prix augmente et cette hausse du prix limite sa consommation, favorise la découverte de nouveaux stocks et suscite l’émergence de produits de substitution.

Même dans le secteur de l’énergie, où les mécanismes d’ajustement opèrent lentement du fait d’une relative inertie de la technologie, ces effets-prix ont joué depuis 1973. Les hausses de prix du pétrole ont ainsi été à l’origine d’un ralentissement de sa consommation, de la découverte de nouveaux gisements et de la promotion d’énergies de substitution. En outre, avec un prix libre, la notion de “gaspillage” perd de sa pertinence, car il n’y a alors aucune raison de refuser les préférences des consommateurs révélées par le marché, comme il n’y a pas de raison de croire que le marché utilise trop ou trop vite ces ressources que de croire le contraire. Sauf à considérer comme gaspilleurs ceux qui consomment ce que l’on ne désire pas consommer soi-même.

Au reste, la notion de ressource naturelle possède une dimension économique et relative trop souvent négligée. Les éléments naturels ne deviennent ressources que s’ils ont une utilité pour les individus. Que serait le pétrole sans l’invention des moteurs thermiques, sinon une pourriture inutile ? Des éléments jusque là dangereux ou hostiles peuvent subitement devenir ressources naturelles, à l’image du grisou, ce gaz de mine tristement célèbre qui peut aujourd’hui, mélangé au méthane, être exploité comme gaz de ville. La technique peut ainsi, au lieu d’épuiser les ressources naturelles, en créer de nouvelles.

2.2. L’économie de marché

“Le dogme du libre-échange, dont je ne méconnais pas l’argumentaire, est un produit de l’économisme. Il dépeuple nos campagnes, démantèle les économies régionales, impose l’uniformité de la production de masse, allonge les circuits de distribution, accroît le trafic des marchandises, en même temps qu’il entrave le développement des pays du Sud.”[12].

La tonalité “anti-économique” est ainsi explicite chez les Verts. Certes, l’effondrement économique des pays de l’Est, comme la révélation de leur crise écologique majeure, leur impose une prudence de forme qui ne change cependant pas leur cible de fond. Cela donne des affirmations telles que : “Les capacités régulatrices des lois de l’offre et de la demande se sont avérées bien supérieures à celles du Gosplan. Plus efficaces en tout cas, mais finalement guère moins invisibles.”[13]. En fait, la quasi-totalité des arguments contre le marché se retrouvent sous la plume des Verts, sans recherche de cohérence : relation d’exploitation, fondée sur l’égoïsme des intérêts individuels, privilégiant le marchand et le monétaire sur le non marchand et l’esthétique, conduisant aux gaspillages, à la dureté des rapports de force et à des inégalités inacceptables dans la distribution des richesses. Dans le dessin que propose A. Waechter de la planète, le trait anti-libéral est particulièrement gras.

Exemples :

“Les jeux du marché peuvent d’autant moins se substituer aux choix politiques que les joueurs trichent” ; “La ville devient objet de compétition dans une vision libérale des rapports de force” ; “Les déséquilibres régionaux sont condamnés à s’amplifier dans un contexte libéral de laisser-faire” ; “L’agriculture ne peut être soumise aux règles du marche” ; “Les marchands doivent s’effacer devant les démocrates” ; “La logique libérale de la compétition partage la société en gagnants et perdants” ; même “le chômage trouve en partie son origine dans l’ouverture des circuits économiques” ! Et finalement, le mécanisme de marché doit être “maîtrisé, encadré, placé sous contrôle vigilant”, afin de “reprendre la maîtrise collective des relations de production et de consommation”.

Au-delà de ces appréciations, la position des Verts à l’égard des trois notions-clés que sont la concurrence, les défaillances du marché et les droits de propriété, permet de mieux saisir les fondements de leur rejet de l’économie de marché.

2.2.1. La concurrence

Perçue comme un affrontement où règnent les rapports de force, la concurrence est le plus souvent assimilée à un état de guerre. Michel Serres est sans doute celui qui exprime le mieux cette conception, lorsqu’il affirme : “Mars appelle guerre ce que Quirinus, dieu de la production, ou Hermès, dieu des échanges, nomment concurrence.” Le raisonnement lui paraît inchangé, que l’on passe de la guerre aux rapports économiques, et les concurrents de l’économie doivent être traités en soldats, c’est-à-dire soumis à la puissante autorité hiérarchique de l’Etat. Moins philosophique, chez Waechter ou Lipietz, la conception de la concurrence reste marquée par des analyses du siècle dernier. On y retrouve ainsi le thème de la brutalité sociale de la compétition économique: “Si nous voulions être compétitifs avec la Corée, nous devrions accepter sa précarité sociale et son niveau de pollution” (A. Waechter), oubliant que la compétition ne consiste pas toujours à fabriquer les mêmes choses, mais à fabriquer ce que l’on fait le mieux. On y retrouve aussi la définition néoclassique, statique, de la concurrence qui fait de celle-ci un état mythique “pur et parfait” que le marché ne peut réaliser, plutôt qu’un processus cognitif de découverte que seul le marché autorise. En véritable néoclassique parétien, A. Waechter pense ainsi que “pour assurer correctement un rôle régulateur, le marché doit se situer dans un contexte concurrentiel où tous les concurrents sont sur un pied d’égalité. (...) Un marché égalitaire ne peut exister notamment qu’avec de petites entreprises qui n’ont de pouvoir ni sur les quantités, ni sur les prix et que dans un contexte de transparence permettant aux consommateurs de comparer les produits. (...) A l’évidence, [ces conditions] ne peuvent être réalisées par le seul mécanisme de marché ...”

Il est surprenant de voir les Verts, si soucieux par ailleurs de se dégager des critères d’efficacité économique, adhérer à une conception de la concurrence qui n’a d’autre fonction que de préciser les termes de l’équivalence entre l’équilibre général de Walras et l’optimum de Pareto. Sans doute est-ce parce que la conception autrichienne, qui fait de la concurrence un processus dynamique et donne au libre marché un rôle de coordination et de découverte, ne permet pas de dérouler la logique parétienne des défaillances du marché.

2.2.2. Les défaillances du marché

Dans une pure logique néoclassique, type économie du bien-être, les Verts admettent que le marché pourrait sélectionner les activités les moins dommageables, si les prix étaient “vrais”. Or, tel n’est pas le cas, les prix de marché n’intégrant que les coûts de production monétaires, à l’exclusion des coûts sociaux non marchands. L’existence de ces derniers, qui peuvent être des coûts environnementaux, explique pourquoi le prix est inférieur à ce qu’il devrait être et le marché défaillant. Pareils à des “passagers clandestins”, les consommateurs bénéficieraient de produits ou de services sans en payer le vrai prix, et les règles du marché seraient “truquées”.

Cette analyse traditionnelle dite des “externalités négatives”, fonde le principe “pollueur-payeur” que prônent les Verts, mais transforme une défaillance de l’Etat en défaillance du marché. On sait, au moins depuis les travaux de Ronald Coase[14], que l’externalité est un phénomène à caractère réciproque : les défenseurs de la nature sont tout autant des pollueurs de l’environnement de l’industrie que les industriels des pollueurs de l’environnement naturel. Les uns et les autres convoitent une ressource rare pour des fins alternatives, et dans la mesure où chacun est prêt à payer pour l’usage de cette ressource, il n’y a aucune raison pour que l’intérêt des uns l’emporte a priori sur l’intérêt des autres. Vue sous un angle différent, la notion d’externalité conforte bien le principe “pollueur-payeur”, mais son caractère de réciprocité ne lui permet pas de désigner sans ambiguïté le payeur. Lever cette ambiguïté relève du Droit, tant il est vrai que l’externalité n’est pas une fatalité technique ou économique, mais la conséquence d’une difficulté d’ordre juridique : l’absence de droits de propriété clairement établis. Les coûts environnementaux ne sont non marchands que lorsque la propriété de l’environnement n’est pas - ou mal - définie.

Comment déterminer qui doit payer quoi, quand on ne sait pas qui détient quoi ? Il est significatif de constater que les domaines de l’environnement où l’analyse en termes d’externalités s’applique le plus, tels que l’air ou l’eau, sont justement les domaines où la propriété privée n’a pas été admise. Sanctionnant un déficit de droit, les externalités sont plus des défaillances de l’Etat que des défaillances du marché.

2.2.3. Les droits de propriété

Sans droits de propriété exclusifs et librement transférables, les mécanismes de marché n’ont pas de vertu particulière : le refus de l’économie de marché n’est souvent que le refus du droit de propriété. Or, le plus fondateur des droits individuels est sans doute le plus contesté par les Verts. Pour Michel Serres, le droit de propriété doit même être exclu du Contrat Naturel, car il serait “stercoraire et excrémentiel”, l’homme marquant sa propriété comme les animaux, en “conchiant” les objets qu’il s’approprie ! Moins lyrique, A. Waechter reste dans la même ligne en soutenant que “nous n’avons pas à accepter comme une fatalité, comme une donnée invariable, des mécanismes d’appropriation de la planète qui mettent l’Humanité en péril”. Ou encore, “il faut cesser de consommer du paysage, cesser de croire qu’il suffit d’en acheter une parcelle pour en devenir propriétaire. La beauté est un bien collectif qu’aucun individu ne devrait pouvoir s’approprier ”.

Au lieu d’admettre que l’extension des droits de propriété est la solution de bien des problèmes d’environnement, celle en tout cas qui permet d’éviter la tragédie des “vaines pâtures” dénoncée par Garrett Hardin[15] les Verts préfèrent en faire la cause des difficultés écologiques. Les vertus de la gestion patrimoniale privée, célébrées depuis Aristote, sont négligées au profit d’une vision prédatrice de l’homme et de ses appropriations. Loin d’être étendus, les droits de propriété doivent être réduits, et cela d’autant plus que le monde étant perçu comme limité, les ressources qu’il nous offre doivent être économisées, et que l’urgence est à la sobriété.

A la logique propriétariste, essentielle à l’économie de marché, et favorable à la croissance, les Verts préfèrent une logique de partage, orchestrée par les hommes de l’Etat et compatible avec l’idée d’une économie stationnaire.

3. Le projet d’état stationnaire et d’économie du partage

Les Verts ne sont pas uniquement critiques, ils sont aussi utopiques. Avec une certaine cohérence, celle héritée de l’ingénierie sociale et des architectes économiques et sociaux, ils prolongent leur rejet de l’économie de marché et de la croissance par un projet conçu comme le négatif de leurs critiques. Lorsque la critique est fondée, une telle démarche peut déboucher sur des propositions qui le sont aussi. Dans le cas inverse — qui est le cas présent — la définition du souhaitable est inacceptable, et sa réalisation qui devrait tracer la voie du possible, ne fait que souligner l’inconcevable.

Telle qu’elle est explicitée dans leurs programmes, la finalité du projet Vert se résume à la théorie du “développement soutenable”, qui n’est autre que la volonté d’imposer une économie stationnaire. Quant à ses modalités, au-delà des détails d’application des techniques contemporaines du constructivisme, la notion de partage guide l’essentiel des mesures proposées.

Le couple “état stationnaire — économie du partage” n’est pas inconnu des économistes. Il imprègne l’analyse des pessimistes de l’école classique anglaise. Le remake que proposent aujourd’hui les Verts présente toutefois une différence avec la pensée des auteurs de la fin du XVIIIème siècle: celle-ci se voulait l’analyse positive d’une situation de faible croissance où la répartition résultait d’un jeu à somme nulle, alors que celle-là relève d’une démarche normative où l’état stationnaire joue le rôle d’utopie structurante.

3.1. La finalité : l’état stationnaire

L’objectif économico-écologique que se donnent les Verts comme d’ailleurs la quasi-totalité des écologistes — est le “développement soutenable”. Ce concept a été lancé par le rapport Brundtland qui, après un bilan empreint de catastrophisme sur l’état de la planète, souligne la nécessité d’inventer un “sustainable development”. Maquillage sémantique habile de la croissance zéro, le mot a fait florès malgré (ou peut-être à cause de) l’imprécision initiale de son contenu.

Pour A. Waechter, “dans un pays comme la France où règne l’abondance, un développement soutenable ne peut qu’être un développement qualitatif, sans accroissement de la consommation des ressources non renouvelables et de la production des déchets. Au sens cybernétique du terme, il s’agit d’une économie stationnaire, faite de fluctuations autour d’un équilibre ...”. Une définition qui appelle au moins trois séries de remarques concernant le qualitatif, la notion d’équilibre et les conséquences envisageables d’une telle recommandation.

3.1.1. Le développement soutenable, ou durable, doit être qualitatif, car l’expansion quantitative ne peut que “s’écraser sur le mur des limites”. A l’origine du raisonnement, on retrouve la même logique que celle du Club de Rome : le monde disposerait d’un stock donné, limité, de ressources qu’il faut économiser sous peine de les voir s’épuiser. Les termes du débat sur les limites sont bien connus et ont déjà été, en partie, évoqués. Il est erroné de vouloir raisonner sur des ressources en volume et non en valeur. Les processus productifs ne reposent pas sur des “balances-matière”, comme le croient trop d’ingénieurs, mais sur des bilans financiers, et l’appréciation d’un stock de ressources doit se faire en valeur et non en unités physiques. Celle-ci n’est qu’une indication très partielle qui ne peut fonder un raisonnement économique. En ce sens, il est vrai que le qualitatif doit l’emporter sur le quantitatif, comme la mesure en valeur sur la mesure en volume. Or, compte tenu des amplitudes possibles de variation des prix, la mesure en valeur d’un stock ôte toute signification à l’idée d’un stock fixe, limité. De même, il est erroné de penser que la seule façon d’économiser ces ressources est le rationnement quantitatif, alors que les ajustements de prix offrent, lorsqu’ils sont libres, des possibilités d’une qualité régulatrice bien supérieure[16].

Cela dit, les Verts donnent d’autres arguments que la méconnaissance du mécanisme des prix pour justifier le contenu qualitatif du développement soutenable, tels que la mesure du bonheur à partir du temps libre ou la volonté de préserver les générations futures de l’avidité des générations présentes; mais ni l’un ni l’autre ne sont recevables.

S’il est vrai que le progrès d’une société ne se mesure pas à la croissance de son PNB, il est non moins vrai que le bien-être collectif ne peut être évalué par aucun indicateur global, fut-il le temps libre, sauf unanimité des agents.

On ne peut dire, comme le font les Verts, que le bien-être de la société serait accru par une augmentation du temps libre, car cela implique un jugement normatif de comparaisons interpersonnelles entre les perdants et les gagnants à ce changement. La somme algébrique des plus et des moins est impossible du fait de la subjectivité individuelle des évaluations, et ne peut se concevoir qu’à partir d’une évaluation extérieure, imposée aux individus, et comportant donc nécessairement un jugement de valeur sur l’importance respective des uns et des autres.

Quant à l’argument des générations futures, la logique voudrait qu’aucun montant de ressources non renouvelables ne soit consommé, même pas celui nécessaire au maintien de l’état stationnaire, car tout montant aussi faible soit-il manquera un jour à nos descendants. De reports en reports, aucune génération n’aurait en fait le droit d’y toucher, ce qui est sans doute la volonté inconsciente des Verts. En la matière, est encore négligé le rôle d’un prix, en l’occurrence le taux d’intérêt — prix du temps, qui résume l’arbitrage fait par les agents entre le présent et le futur, et qui peut servir utilement de taux d’actualisation pour évaluer les termes du choix entre consommation présente et consommation future. Encore faut-il que le taux d’intérêt soit librement déterminé pour que ne puissent être refusées les préférences qu’il révèle (ce qui n’est pas le cas dans le programme des Verts, cf. infra).

3.1.2. Sous-jacente à la thèse du développement soutenable, comme à l’idée d’état stationnaire, il y a la notion d’équilibre, explicitement évoquée par A. Waechter. Notion aussi centrale chez les écologistes que chez nombre d’économistes, puisque “l’équilibre naturel” constitue la référence à partir de laquelle l’environnement est jugé en danger. Notion imaginaire, qui trouve sa source dans une conception statique des lois de la nature, laisse au mieux la place à une évolution déterministe des choses, et justifie une idéologie de la conservation qui voudrait faire de la planète un immense musée. Même avant que la main de l’homme n’intervienne, la nature n’a jamais été figée, ni dans ses états, ni dans ses processus, et les dinosaures n’ont pas été les seuls à l’avoir appris à leur détriment.

Le darwinisme déterministe qu’implique “l’équilibre naturel” néglige trop les processus d’adaptation et de découverte qui sont les signes mêmes de la vie. Le vivant s’adapte ou meurt, et en s’adaptant modifie son milieu tout autant qu’il est modifié par lui. Partant, il n’y a pas d’équilibre naturel singulier à partir duquel pourrait être étalonnée une attitude écologique, de la même façon qu’il n’y a pas d’équilibre économique unique servant de point fixe aux actions économiques.

Dans un cas comme dans l’autre, l’équilibre n’est qu’une abstraction méthodologique dont l’utilité est d’autant plus grande que ses caractéristiques sont plus générales, plus “typiques” (au sens de K. Popper). Sauf moment accidentel non prévisible, ce ne peut être une situation réelle de référence. Car, perçu comme l’absence de forces endogènes au changement, l’équilibre ne peut être valablement caractérisé sans une information parfaite sur la nature et l’action de ces forces, ce qui est loin d’être le cas dans la réalité. Et, même si tel était le cas, il ne serait encore que l’aboutissement d’un déroulement du temps réel, le point de convergence situé à un horizon infini de ces lignes de force. Difficile de faire plus utopique que cette notion. L’état stationnaire, qui est la reproduction temporelle de l’équilibre, en est pourtant un exemple, puisqu’il ajoute à l’utopie de l’équilibre l’irréalisme de sa répétition.

3.1.3. Plus prosaïquement défini comme une économie sans croissance, l’état stationnaire suppose pour se reproduire un ensemble de conditions aux conséquences difficilement admissibles. Du côté de la demande, il faut admettre la constance des goûts et des préférences des agents dont on voit mal par quelle manipulation génétique elle pourrait être obtenue, sauf à imaginer “le meilleur des mondes” d’A. Huxley. Il faut admettre aussi l’intangibilité de la structure des revenus, pour que ne jouent pas les effets de répartition sur le niveau de la demande. Du côté de l’offre, il faut admettre la constance des facteurs de production, c’est-à-dire la stabilisation de la démographie, l’arrêt de l’accumulation du capital et aussi celui des inventions et du progrès des connaissances, dont on sait le rôle déterminant dans l’évolution économique. Même Barjavel dans “Ravage” n’a pas pu achever son roman sur cette dernière hypothèse. Et si l’on accepte l’éventualité d’un progrès des connaissances plus “propre”, pourquoi refuser la possibilité d’une croissance au contenu écologique plus dense ?

Il faut enfin admettre que toutes les économies nationales remplissent ces mêmes conditions, sauf à envisager l’autarcie complète de l’économie stationnaire, afin que ne lui soit pas transmis les mouvements des économies non-stationnaires.

L’utopie peut sans doute être structurante lorsque son degré de déstructuration du réel ne dépasse pas certaines limites. Avec l’idée stationnariste des Verts, il semble bien que ces limites soient franchies. D’autant qu’avant d’en arriver là, il reste encore à résoudre la lancinante question de la transition. Ce problème à plus court terme du passage de la situation actuelle à l’économie stationnaire a suscité la réflexion des Verts, d’où sont sorties les propositions plus directes de leur programme. L’analyse de ces modalités augmente un peu plus l’aspect irréaliste de leur projet.

3.2. Les modalités : l’économie du partage

Parmi les nombreux inconvénients de l’état stationnaire, se trouve celui, psycho-sociologique, de fermer la porte de l’espoir à ceux qui, pour une raison ou une autre, souhaitent un changement de leur condition. Pour gommer cet inconvénient, ne pas “désespérer Billancourt” et mieux faire accepter leur projet, les Verts ont redécouvert la “logique du partage”, d’un partage qui ne proviendrait pas d’échanges volontaires, mais qui se substituerait à ceux-ci. Une logique inhérente au “stationnarisme” car, quand il n’y a pas de surplus à distribuer, la seule possibilité de changement réside dans la redistribution. Cette logique élémentaire leur permet d’apporter une réponse au problème de la transition et anime tout leur programme économique. Celui-ci n’est qu’un vaste chantier redistributif dont le maître d’ouvrage ne peut être que l’Etat, détenteur du monopole de la coercition nécessaire à sa mise en oeuvre. Partage du travail, partage des richesses et partage des choix verts sont les trois axes principaux de ce chantier.

3.2.1. Le partage du travail

Refuser la croissance d’une économie qui ne parvient déjà pas à enrayer le chômage relève plus de la provocation que de l’utopie. Pour briser la corrélation croissance-emploi et atteindre le plein-emploi sans croissance, les Verts proposent d’utiliser la réduction de la durée du travail.

La formule pratiquée lors du passage aux 39 heures n’ayant pas produit les résultats espérés, les Verts imputent cet échec aux conditions de sa mise en oeuvre : une réduction trop faible, sans répercussion sur les revenus. Aussi retiennent-ils une rupture plus forte, avec le passage immédiat aux 35 heures et la marche vers les 30 heures pour le début du XXIème siècle, ainsi qu’une répercussion partielle sur les salaires, les heures perdues n’étant en moyenne compensées qu’à hauteur de 70%. Autour de cette idée maîtresse, on trouve des mesures annexes telles que des incitations fiscales pour le travail à temps partiel, l’aide à la création d’entreprises “alternatives” d’initiative locale ou d’utilité sociale (sic) ou encore l’encouragement au choix de techniques (favorables à l’emploi). Le tout doit permettre, en quelques trois ans, de créer un million d’emplois.

Même les lecteurs les moins assidus des travaux académiques sur la réduction du temps de travail savent que les choses ne sont pas si simples. Ces travaux montrent en effet que pour espérer une incidence favorable sur l’emploi de la réduction de la durée du travail, il faut — au moins, et toutes choses égales par ailleurs — l’accompagner d’un allongement de la durée d’utilisation des équipements, c’est-à-dire d’un changement profond et peu probable de l’organisation de la production. De plus, rien n’étant égal par ailleurs, le partage du travail a toutes les chances d’entraîner une contraction de son volume global, pour les raisons suivantes :

- Plutôt qu’une embauche compensatoire, la réduction du temps de travail peut engendrer une augmentation de l’intensité du travail. C’est une des raisons du faible engouement des syndicats à l’égard de cette mesure (l’autre n’étant que dans l’arbitrage entre temps de travail et pouvoir d’achat, la majorité de leurs troupes arbitre en faveur du second ...)

- La répercussion sur les salaires n’étant que partielle, le prix relatif du travail par rapport au capital augmente, faisant jouer un effet de substitution du capital au travail d’autant plus probable que la réduction du temps de travail fournit l’occasion de le faire jouer.

- Enfin, l’embauche compensatoire — si elle a lieu — augmente les coûts unitaires d’exploitation, ce qui freine la compétitivité et affecte finalement l’emploi. D’autant plus que la France a déjà l’une des durées annuelles du travail les plus courtes. François Begans, président de la Commission économique des Verts reconnaît d’ailleurs à ce sujet : “Je ne crois pas que nous puissions résorber tout le chômage par le partage du travail, sans réduire aussi la contrainte extérieure ...” ce qui est une façon à peine voilée de prôner le retour à l’autarcie.

Conscients aussi du fait que la réduction du temps de travail alourdit les charges des entreprises, les Verts suggèrent d’alléger les charges sociales qui pénalisent le travail, en fiscalisant les prélèvements sociaux, ce qui transfère une partie de ces charges sur les ménages. Les allocations familiales devraient ainsi être financées par l’impôt sur le revenu et les dépenses de santé par la T.V.A. L’idée n’est pas inintéressante, sinon que les estimations de la dernière mesure donne un doublement du taux moyen de T.V.A. !

3.2.2. Le partage des richesses

Ce deuxième axe du programme des Verts est décliné en trois thèmes. Un premier thème résulte des modalités du partage du travail. L’abaissement de la durée du travail se faisant sans compensation salariale intégrale, équivaut à une diminution du pouvoir d’achat. Celle-ci doit affecter plus les hauts revenus que les autres. Pour cela, il est prévu une incitation fiscale en faveur des entreprises qui acceptent de réduire leur échelle de salaires ! La fiscalité perd ainsi son rôle de financement des dépenses publiques pour remplir un objectif redistributif d’égalisation des revenus. Les entreprises marginales trouveront là un moyen de se redonner artificiellement de l’oxygène, au détriment de la vérité des prix et de l’efficacité de l’appareil de production. Les stratégies d’optimisation fiscale se voient ouvrir un nouveau champ d’action avec la manipulation de l’éventail des salaires.

Un deuxième thème de partage des richesses est lié à l’affirmation que “tout être humain a le droit de bénéficier d’une partie des richesses produites par la société”. Cette reconnaissance d’un “droit de ...”, caractéristique des droits sociaux évoqués par le préambule de la Constitution de 1946 ou par la Déclaration des Droits des Nations Unies, n’a — contrairement aux apparences — rien de commun avec l’affirmation des droits fondamentaux des individus, type Déclaration de 1789, qui sont des “droits de ...”. Ces “droits à ...” ne sont que des créances sans fondement et ne peuvent être assurés qu’en portant atteinte aux “droits de ...”. Le programme des Verts reste imprécis sur la forme d’une telle créance, mais A. Waechter reprend l’idée d’une “allocation universelle” automatiquement distribuée à tous, et longuement développée par A. Lipietz[17]. Pour Dominique Voynet cette allocation universelle, à laquelle s’ajouterait le revenu du travail, “pourrait aussi prendre la forme d’un élargissement des droits actuels (revenu garanti, allocations de vieillesse, etc. ...) l’essentiel étant le principe du droit aux moyens de vivre dignement ”.

Enfin, un troisième thème concerne le partage du développement, notamment entre pays riches et pays pauvres, les Verts proposant dans leur programme (version 90’s) l’abolition de la dette du Tiers-Monde et des pays de l’Est. Dans la version 80’s, ils se prononçaient au contraire contre l’annulation de cette dette, ce qui souligne les ambiguïtés de leurs positions à l’égard du problème du sous-développement. De telles ambiguïtés sont inévitables quand on prône la nécessité de l’économie stationnaire, tout en déplorant la faiblesse du niveau de développement dans ces pays. Là est sans doute l’un des points les plus faibles de la doctrine écologiste. C’est une doctrine de refus de la croissance dont l’éthique consiste à valoriser plus la vie d’un animal en voie de disparition que celle d’un homme condamné à mourir de faim. La logique du partage apparaît sur ce thème dramatiquement insuffisante. Par ailleurs, le chapitre que consacre A. Waechter aux “enjeux du Sud” rassemble tous les poncifs tiers-mondistes et toutes les recommandations contraires au développement des forces créatrices : protection des activités naissantes, réforme agraire, stabilisation des cours, etc ...

3.2.3. Le partage des choix verts

Au-delà du partage du travail et du partage des richesses, les Verts proposent des mesures diverses et variées, tant économiques que sociales, qui ont presque toutes la caractéristique de reposer sur des processus redistributifs aboutissant à favoriser leur système de valeur, indépendamment des préférences réelles des individus.

Les armes traditionnelles de la politique industrielle (aides et subventions pour le soutien, taxes et redevances pour le freinage) sont ainsi mises en oeuvre pour la politique de l’énergie comme pour la politique des transports. Dans le premier cas, il s’agit de favoriser les économies d’énergie et les énergies renouvelables, et de pénaliser le nucléaire, donc l’électricité, et les énergies non renouvelables. Dans le second cas, il s’agit de favoriser les transports collectifs et de pénaliser le transport individuel, notamment automobile.

De même, les armes de la politique conjoncturelle, budget et monnaie, sont mises au service du choix stationnariste. L’équilibre budgétaire est recommandé — sans emprunts ! — et les taux d’intérêt manipulés par une Banque Centrale chargée d’exercer un contrôle renforcé et sélectif sur le crédit et les mouvements de capitaux.

Evidemment, l’arme fiscale se voit attribuer une place de choix dans l’orientation des activités. Outre les points déjà évoqués, les Verts préconisent la mise en place d’une fiscalité dissuasive pour les comportements jugés non écologiques. Ainsi, une ample différenciation des taux de T.V.A. serait instaurée en fonction de l’impact écologique et de l’utilité des produits; l’impôt sur les sociétés serait remplacé par des taxes ciblées selon des critères écologiques et sociaux (par exemple, la hiérarchie des salaires). Enfin, la taxe professionnelle ne serait plus qu’une simple rémunération des services rendus par la région, et ne frapperait de surcroît que les grandes unités de production.

Toutes ces propositions n’ont d’autre but que d’empêcher les préférences réelles des individus de s’exprimer, et de contraindre les comportements à partager les choix arrêtés par le Conseil National des Verts. Si elles devaient être prises un jour, elles engendreraient une économie et une société soviétiformes, s’enfonçant chaque jour davantage dans l’autarcie (les Verts sont, bien sûr, opposés à l’Acte Unique Européen) et aux résultats économiques et sociaux implosifs.

Il serait absurde de croire que, même à ce prix, les objectifs conservatoires des écologistes pourraient être atteints. Ce serait oublier que le pilotage étatique d’une société complexe atteint rarement et uniquement par hasard la cible qu’il se donne. Même démocratique, ce pilotage se heurte aux effets pervers que révèle l’analyse économique des institutions.

Si la raréfaction des ressources environnementales est un fait, les conflits d’utilisation qu’elle engendre ne sauraient être durablement résolus dans l’enfermement des sociétés closes. Ce sont ces sociétés, dont l’utopie stationnariste est un modèle du genre, et où le gain de l’un ne peut provenir que du dépouillement de l’autre, qui génèrent des comportements prédateurs. La logique du partage est, à cet égard, infiniment supérieure a la logique de la liberté qui a su, au contraire, générer des institutions telles le marché, capables de résoudre pacifiquement et efficacement ce type de conflits.

Références

Anderson, T.L. & Leal, D.R. (1991) Free Market environmentalism, Pacific Research Institute for Public Policy, San Francisco.

Barro, R. (1991) “Economic Growth in a Cross-Section of Countries”, Quaterly Journal of Economics, March.

Becker, G., Murphy, K. & Tamura, R. (1990) “Human Capital, Fertility, and Economic Growth”, Journal of Political Economy, October.

Beckerman, W. (1990) Pricing for Pollution, I.E.A. Hobart Paper n°66, 2ème ed. Londres.

Bramoullé, G. (1991) La peste verte, Les Belles Lettres, Paris.

Coase, R. (1960) “The Problem of Social Cost”, Journal of Law and Economics, October.

Dumont, G.F. (1996) “Démographie : les fausses peurs de l’an 2000”, Politique Internationale, n°73, Automne.

Falque, M. & Millière, G. (1992 ed.) Ecologie et Liberté, Litec, Paris.

Gabor, D. & Colombo, U. (1978) Sortir de l’ère du gaspillage, 4ème rapport au Club de Rome (1976), trad. française chez Dunod, Paris.

Giarni, O. & Loubergé, H. (1979) La civilisation technicienne à la dérive, Dunod, Paris.

Hardin, G. (1968) “The Tragedy of Commons”, Science, n°162.

Lipietz, A. (1989) Choisir l’audace, éd. La Découverte, Paris.

Serres, M. (1990) Le contrat naturel, éd. François Bourin, Paris.

Van Parijs, Ph. (1995) Real Freedom for all, Oxford University Press.

Waechter, A. (1990) Dessine-moi une planète, éd. Albin Michel, Paris.



* Professeur de Sciences Economiques, Faculté d’Economie Appliquée, Université d’Aix Marseille III.

[1] Il s’agit du “programme des Verts” qui définit le projet de société de cette formation politique, et du document “les verts et l’économie” qui précise leurs propositions de politique économique. Vert-contact-1992

[2] Lipietz-1989.

[3] Waechter-1990.

[4] Serres-1990.

[5] Waechter-1990.

[6] Jean Brière propose même un slogan encore plus restrictif : “Une femme, un enfant”.

[7] Cf. Dumont-1996.

[8] Cf. Becker/Murphy/Tamura-1990.

[9] Cf. Barro-1991.

[10] Cf. Giarni/Loubergé-1979.

[11] Cf. Gabor/Colombo-1978, p. 13.

[12] Waechter-1990.

[13] Ibid.

[14] Cf. Coase-1960.

[15] Cf. Hardin-1968. Pour un examen des solutions propriétaristes, cf. Anderson/Leal-1991 et en langue française Bramoullé-1991, ainsi que Falque/Millière-1992.

[16] Cf. par exemple Beckerman-1990.

[17] La théorie de l’allocation universelle est particulièrement approfondie par Van Parijs-1995.