EDF ENTREPRISE NON GRATA EN ITALIE


La semaine dernière l’entrée d’EDF dans le capital de l’italien Montedison avait suscité une salve de critiques en provenance d’Italie. La réaction officielle de Rome ne s’est pas fait attendre : le gouvernement italien a décidé de plafonner à 2% les droits de vote d’une entreprise publique dans une société italienne dans un secteur en voie de libéralisation. Ce décret vise directement EDF. Même si pour certaines voix, cette affaire montre les failles du capitalisme italien, les patrons italiens s’opposent aux asymétries inacceptables dans les ouvertures à la concurrence et la presse dénonce les manœuvres de la « french connection ».


Il y a deux semaines, nous avions fait état du fait qu’EDF, l’électricien français, aime la concurrence à l’étranger et préfère le monopole sur le territoire national. Plus précisément, EDF venait de confirmer l’acquisition de 20% du holding Montedison qui possède lui-même 62% de Edison dont l’ambition avouée est de s’imposer comme le principal producteur d’électricité privé face au géant public Enel. En revanche, le marché français de l’électricité est lui-même ouvert au strict minimum – conformément à l’application minimale des directives européennes de libéralisation du secteur de l’électricité – et EDF est donc quasiment en situation de monopole dans l’Hexagone.

Aux critiques émises ici et là de l’autre coté des Alpes, le gouvernement italien a officiellement réagi à la montée d’EDF de 20% dans le capital de Montedison. Rome a ainsi adopté un décret ad hoc. Ce décret plafonne à 2% des droits de vote la part d’une entreprise publique en position dominante participant au capital d’une société italienne active dans un secteur en voie de libéralisation. Le ministre de l’Industrie du précédent gouvernement Amato (pourtant socialiste), Enrico LETTA, précise que ce décret ne s’applique qu’au secteur électrique. La cible de ce décret est clairement EDF. L’adoption de ce décret signifie que Rome veut par tous les moyens légaux à sa disposition empêcher le développement futur d’EDF dans le secteur de l’énergie. Concrètement, le plafonnement des droits de vote interviendra uniquement dans le cas où la société augmente sa capacité de production d’énergie, par la construction de nouvelles centrales ou par l’acquisition de sociétés mises en vente par l’ancien monopole italien Enel.

La décision du gouvernement italien d’adopter un décret anti-EDF s’explique par des asymétries entre les différents pays européens en matière de libéralisation des secteurs économiques. Ces asymétries sont jugées comme étant « inacceptables » par Antonio D’AMATO, président de Cofindustria (le MEDEF italien). Selon lui, « Nous sommes aujourd’hui dans une situation dangereuse de mi-chemin, certains pays ayant progressé au delà de ce que demande la directive communautaire, alors que d’autres n’ont presque rien fait ». Pour limiter les crises générées par cette libéralisation européenne à deux vitesses, Antonio D’AMATO suggère par conséquent à l’Union Européenne d’accélérer le processus de libéralisation dans tous les pays membres. Dans le secteur de l’électricité, l’Italie fait partie des pays qui sont allés au-delà de ce que préconise Bruxelles en termes de libéralisation du secteur de l’énergie. En effet, le décret Bersani, en vigueur depuis avril 1999, stipule qu’aucun opérateur ne pourra désormais détenir plus de 50% de la capacité de production du pays à partir du 1er janvier 2003. Ainsi, depuis le début des années 1990, le gouvernement italien a obligé Enel, l’équivalent italien d’EDF et deuxième producteur d’électricité en Europe derrière EDF, à céder des centrales. En Italie, après la libéralisation du marché, l’étape suivante pourrait être la privatisation pure et simple d’Enel.

A contrario, la France, pays à forte tradition jacobine, reste attachée à la notion de « service public à la française » – dans d’autres pays, la notion de service public existe aussi, mais elle signifie assez trivialement « rendre des services au public » ; cette notion-là n’est pas celle qui est en vigueur en France où le client passe après la satisfaction des salariés et des syndicats des entreprises devant assurer les services publics. Le gouvernement français s’est contenté d’ouvrir son marché de l’électricité au minimum de ce qui a été prévu par la directive européenne. Ce faisant, EDF demeure un monopole puissant. A juste titre, les patrons et les politiques transalpins relayés par la presse voient d’un mauvais œil qu’EDF utilise sa position dominante de monopole pour prendre le contrôle du marché italien. Si l’abus de position dominante, un terme souvent employé pour dénoncer les entreprises privées et pour dénoncer à tort la concurrence, signifie réellement quelque chose, il s’applique assurément à EDF qui profite de son monopole hexagonal pour passer à l’attaque et s’emparer des marchés de l’électricité italien, anglais et allemand jugés comme des objectifs stratégiques prioritaires. En outre ces pays ne veulent pas que la France, par l’intermédiaire d’EDF, « nationalise » leurs entreprises, alors qu’eux-mêmes cherchent à les privatiser. Une fois qu’EDF aura profité de son monopole pour s’implanter un peu partout en Europe, le gouvernement français n’aura plus qu’à ouvrir le marché français de l’électricité. A ce moment-là, si la mainmise d’EDF sur l’Europe a réussi, EDF n’aura peu ou prou pas de concurrent sur le marché hexagonal.

Ce scénario ne convient pas à l’Italie, qui compte bien s’opposer aux visées expansionnistes d’EDF. Paradoxalement, dans ce dossier, l’Italie joue le rôle du village d’irréductibles romains qui luttent contre les légions gauloises d’EDF. Plus généralement, les spécialistes transalpins dénoncent la « french connection » dont l’objectif est de faire main basse sur l’Italie. En fait, EDF ne serait que le cuirassé de cette « french connection » déferlant sur l’Italie. Cette « french connection » fait référence tant à des entreprises publiques (EDF) qu’à des entreprises privées (Vivendi, Axa) utilisant toutes les règles de la mondialisation pour passer à l’attaque et acquérir les entreprises italiennes. Que l’opinion publique italienne s’insurge contre la concurrence des entreprises privées est assez peu légitime même si cela est compréhensible. En revanche, la levée de boucliers à l’encontre d’EDF est non seulement justifiée, mais également nécessaire.

En outre, les « bienfaits » de cette affaire EDF-Montedison sont pour les italiens de révéler les failles du capitalisme italien et aussi de montrer comment les forces de la concurrence peuvent lutter efficacement contre les visées hégémoniques du monopole. Dans tout cela, il ne faut pas oublier que derrière EDF se trouve l’Etat français, un état colbertiste solidement attaché au monopole et aux services publics. Comme le souligne D’AMATO, tant que Bruxelles ne forcera pas la France à accélérer le processus de libéralisation, le monopole jouira d’un avenir doré et les affaires du type Montedison se multiplieront renforçant le sentiment d’une France refusant les règles du fair-play. En définitive, dans ce dossier, ce que le gouvernement italien désire, c’est tout simplement que tous les joueurs jouent avec des règles identiques et que le meilleur gagne. Actuellement, celui qui gagne, c’est celui qui est le plus protégé.

Mots clefs : Concurrence, Monopole.