Une
théorie alternative de la démocratie
J. Schumpeter
I.Compétition pour la direction politique
Je crois
que la plupart des adeptes de la science politique en sont désormais
venus à accepter les critiques dirigées au cours du chapitre précédent
contre la doctrine classique de la démocratie. Je crois également que
la plupart d'entre eux sont d'accord ou seront d'accord avant qu'il
soit longtemps pour se rallier à une autre théorie qui se rapproche
beaucoup plus de la réalité, tout en sauvant du naufrage une bonne partie
des éléments de la méthode démocratique, au sens où ses partisans entendent
réellement ce terme. Tout comme la théorie classique, cette conception
nouvelle peut être condensée en une courte définition.
On se rappelle que nos principales difficultés avec la théorie classique
se centraient sur la proposition selon laquelle « le peuple » se formerait
une opinion précise et rationnelle sur chaque problème spécifique et
donnerait - en démocratie - effet à cette opinion en désignant des «
représentants » chargés de veiller à ce que ses volontés soient mises
à exécution. Par conséquent, la doctrine classique subordonne le choix
des représentants à l'objectif primordial de l'organisation démocratique
qui consisterait à investir le corps électoral du pouvoir de statuer
sur les problèmes politiques pendants. Mais supposons que, renversant
l'ordre de ces éléments, nous subordonnions le règlement par le corps
électoral des questions pendantes à l'élection des hommes chargés d'exécuter
les volontés des électeurs. En d'autres termes, nous admettons désormais
que le rôle du peuple consiste à accoucher d'un gouvernement ou, alternativement,
d'un organisme intermédiaire qui, à son tour, accouchera d'un pouvoir
exécutif national, c'est-à-dire
d'un gouvernement. Et nous en arrivons à notre définition : la méthode
démocratique est le système institutionnel, aboutissant à des décisions
politiques, dans lequel des individus acquièrent le pouvoir de statuer
sur ces décisions à l'issue d'une lutte concurrentielle portant sur
les votes du peuple.
L'explication et la défense de cette conception vont nous prouver très
vite que, tant en ce qui concerne la plausibilité des hypothèses que
la crédibilité des propositions, elle constitue un grand progrès par
rapport à la théorie classique du processus démocratique.
En premier lieu, cette conception nous munit d'un critérium raisonnablement
sûr pour établir une distinction entre les gouvernements démocratiques
et les autres. Nous avons vu que la théorie classique se heurte, dans
cet ordre d'idées, à des difficultés tenant à ce que la volonté et les
intérêts du peuple peuvent être (et ont été dans beaucoup de cas historiques)
servis tout aussi bien, sinon mieux, par des gouvernements qui ne sauraient
être qualifiés de démocratiques, si l'on emploie cette épithète dans
n'importe lequel des sens acceptés. Désormais, notre position s'est
quelque peu améliorée, en partie parce que nous avons décidé de prendre
pour pierre de touche un procédé opératoire dont la présence ou l'absence
est facile à vérifier dans la plupart des cas.
Par exemple, une monarchie parlementaire à la mode anglaise satisfait
- aux conditions de la méthode démocratique parce que le monarque est
pratiquement contraint de nommer aux postes ministériels les mêmes hommes
que le Parlement aurait choisis. Par confie, une monarchie « constitutionnelle
» ne saurait prétendre à être qualifiée de démocratique, car le corps
électoral et le Parlement, tout en jouissant de tous les autres droits
reconnus au corps électoral et au Parlement d'une monarchie parlementaire,
n'ont pas cependant le pouvoir d'imposer leur volonté en ce qui concerne
la composition du cabinet : les ministres sont, en pareil cas, dans
le fond comme dans la forme, les serviteurs du monarque et ne peuvent
en principe être renvoyés ou nommés que par lui. Il se peut qu'un tel
système convienne au peuple. Il se peut que le corps électoral confirme
son accord en votant contre toute proposition de réforme. Il se peut
que le monarque soit assez populaire pour être sûr de triompher en cas
de compétition pour le pouvoir suprême. Comme, toutefois, aucun mécanisme
n'est prévu pour rendre une telle compétition effective, le cas de la
monarchie constitutionnelle ne rentre pas dans notre définition du régime
démocratique.
En second
lieu, la théorie inhérente à notre définition nous assure toutes les
facilités désirables pour faire état comme il se doit du rôle capital
de l'état-major politique (leadership).
Il n'en allait pas de même dans la théorie classique qui, attribuant,
comme nous l'avons vu, aux électeurs un degré parfaitement irréaliste
d'initiative, revenait pratiquement à ignorer le rôle du commandement.
Cependant les collectivités agissent presque exclusivement par le truchement
de leurs chefs - c'est là le mécanisme essentiel de presque toute action
collective dépassant le niveau du simple réflexe. Les propositions,
relatives au fonctionnement et aux résultats de la méthode démocratique,
qui reconnaissent ce facteur sont donc nécessairement infiniment plus
réalistes que celles qui l’ignorent.. Elles ne s'en tiennent pas à l'accomplissement
d'une volonté générale, mais, allant sensiblement plus loin, elles montrent
comment cette volonté émerge, ou comment elle fait l'objet d'une substitution
ou d'une contrefaçon. La « volonté fabriquée », comme nous l'avons
baptisée, cesse d'être traitée comme une difformité dont nous espérons
pieusement qu'elle brillera par son absence et d'être laissée à ce titre
à l'extérieur de la théorie : elle y entre au contraire de plain-pied
et de plein droit.
En troisième
lieu, cependant, pour autant que se manifestent des volitions collectives
authentiques - par exemple, la volonté formulée par les chômeurs de
recevoir des allocations ou la volonté de les secourir exprimée par
d'autres groupes -, notre théorie ne les néglige aucunement. Tout au
contraire, nous sommes désormais en mesure de leur distribuer exactement
le rôle de leur emploi. De telles volitions, en règle générale, ne s'affirment
pas d'elles-mêmes, directement. Même si elles sont vigoureuses et nettes,
elles restent souvent latentes pendant des dizaines d'années, jusqu'au
jour où elles sont appelées à la vie par quelque chef de parti qui les
convertit en facteurs politiques. Il accomplit (ou ses agents accomplissent
pour son compte) cette opération d'alchimie en organisant ces volitions,
en les surexcitant et en insérant finalement des articles appropriés
dans son programme de concurrence électorale. L'interaction entre les
intérêts sectionnels et l'opinion publique, ainsi que la façon dont
ces fils s'entremêlent pour composer la tapisserie que nous appelons
« situation politique » apparaissent, quand on se place sous cet
angle, sous un jour nouveau et beaucoup plus clair.
En quatrième
lieu, notre théorie, bien entendu, n'est pas plus précise que ne l'est
le concept de compétition (ou concurrence) pour la direction politique.
Ce concept soulève des difficultés analogues à celles qui sont inhérentes
au concept de concurrence économique, dont il peut être utilement rapproché.
Dans la vie économique, la concurrence ne fait jamais complètement défaut,
mais elle n'est à peu près jamais parfaite. De même, la vie
politique comporte toujours une certaine concurrence, bien que peut-être
seulement potentielle, pour l'allégeance du peuple. Pour simplifier
notre tâche, nous n'avons retenu, comme type de concurrence servant
à définir la démocratie, que le cas des libres candidatures en compétition
pour des votes libres. Une telle restriction se justifie par le fait
que la démocratie paraît impliquer l'application à la conduite des luttes
politiques concurrentielles d'une méthode ayant fait ses preuves : or,
la méthode électorale est pratiquement la seule dont puissent se servir
à cette fin les collectivités d'une taille quelconque. Cependant, bien
que notre restriction exclut maints procédés employés pour saisir les
rênes du pouvoir, par exemple la compétition par voie d'insurrection
militaire, qu'il convient effectivement d'écarter,
elle n'exclut pas certains cas qui présentent une analogie frappante
avec les phénomènes économiques que nous qualifions de concurrence «
déloyale » ou « frauduleuse », ou de délit de coalition. Or, nous
ne pouvons pas exclure ces cas, car, si nous les éliminions, nous en
serions réduits à une démocratie idéale, parfaitement irréaliste. Entre ce cas idéal
qui n'existe pas et les cas dans lesquels toute concurrence opposée
au chef exerçant le pouvoir est empêchée par la force se place toute
une gamme de variantes à l'intérieur de laquelle la méthode démocratique
de gouvernement se dégrade, par nuances imperceptibles, jusqu'à rejoindre
la méthode autocratique. Mais si nous désirons comprendre et non pas
philosopher, les démocraties sont ce qu'elles doivent être. La valeur
de notre critérium n'est pas sérieusement affectée par la diversité
de qualité des démocraties.
En cinquième
lieu, notre théorie paraît clarifier la relation qui subsiste entre
la démocratie et la liberté individuelle. Si nous entendons par cette
dernière l'existence d'une zone d'autonomie individuelle dont les limites
sont historiquement variables - aucune
société ne tolère une liberté absolue, fût-ce de la conscience et de
la parole, aucune société
ne réduit à zéro cette zone d'indépendance - le problème devient évidemment
une question de degré. Nous avons reconnu que la méthode démocratique
ne garantit pas nécessairement une marge de liberté individuelle supérieure
à celle que concéderait une autre méthode politique dans des circonstances
similaires et il peut même fort bien advenir que les choses se passent
à l'inverse. Il n'en existe pas moins une relation entre la méthode
démocratique et la liberté individuelle. Si chacun est libre, en principe
tout au moins, de briguer le commandement politique en faisant acte de
candidature électorale, une telle faculté se traduira dans la plupart
des cas (mais non dans tous) par une grande liberté de discussion pour
tous et, notamment, par une liberté de la presse très large. Certes,
cette relation entre la démocratie et la liberté n'est pas absolument
rigoureuse et elle peut recevoir des crocs-en -jambe. Elle n'en présente
pas moins, et il n'est d'ailleurs pas nécessaire d'en dire plus long,
une grande importance du point de vue de l'intellectuel.
En sixième
lieu, il convient d'observer que, définissant la fonction essentielle
du corps électoral comme étant d'accoucher d'un gouvernement (directement
ou par le truchement d'un corps intermédiaire), je lui ai implicitement
reconnu également la fonction consistant à révoquer un gouvernement.
La première fonction équivaut simplement à accepter un chef ou une équipe
de chefs, la seconde revient simplement à leur retirer cette acceptation.
Cette définition fait donc état d'un élément qui a peut-être échappé
à l'attention du lecteur. Celui-ci peut, en effet, avoir pensé que le
corps électoral, non seulement met en selle le gouvernement, mais encore
le contrôle. Comme, cependant, en règle générale les électeurs ne contrôlent
en aucune façon leurs chefs politiques, sinon en refusant de les renommer
(ou de réélire les majorités parlementaires qui les soutiennent), il
paraît convenable de ramener la conception que nous nous faisons de
ce contrôle aux deux moyens - nomination et révocation - indiqués dans
notre définition. A l'occasion, des révulsions spontanées surviennent
qui renversent directement un gouvernement ou tel ou tel ministre, ou
qui les contraignent à suivre une certaine ligne de conduite. Toutefois,
non seulement ces cas sont exceptionnels, mais encore, comme nous le
verrons, ils sont incompatibles avec l'esprit de la méthode démocratique.
En septième
lieu, notre théorie jette sur une vieille controverse une lumière qui
faisait grandement défaut. Si l'on se rallie à la doctrine classique
de la démocratie et si l'on assimile, en conséquence, la méthode démocratique
à un système garantissant que les problèmes seront résolus et que les
lois seront ajustées conformément à la volonté du peuple, l'on ne saurait
manquer d'être frappé par le fait que, même si cette volonté était indéniablement
réelle et définie, elle ne serait pas, dans bien des cas, couronnée
d'effet, mais plutôt dénaturée par une décision prise à la majorité
simple : évidemment, la volonté de la majorité n'est que la volonté
de la majorité, et non pas la volonté du « peuple », et l'on
ne résout pas le problème en identifiant par définition ces deux volontés.
Des efforts visant à une solution réelle ont cependant été tentés par
les auteurs de plans variés de « représentation proportionnelle ».
Des critiques, fondées sur des motifs d'ordre pratique, ont été formulées
à l'encontre de ces plans. Il est effectivement évident, non seulement
que la représentation proportionnelle fournit à toutes sortes d'idiosyncrasies
l'occasion de se manifester, mais encore qu'elle peut empêcher la démocratie
de se donner des gouvernements efficients et qu'elle peut ainsi se révéler
comme dangereuse au cours des périodes de tension. Cependant, avant
de conclure que la démocratie devient ingouvernable si son principe
est appliqué avec conséquence, nous ferions bien de nous demander si
ce principe implique réellement la représentation proportionnelle. Or,
en fait, il n'en est rien. Si le véritable objet du vote consiste pour
les électeurs à se donner des chefs, les raisonnements invoqués à l'appui
de la représentation proportionnelle s'effondrent, puisque nous ne sommes
plus liés par leurs prémisses. Le principe de la démocratie signifie
alors simplement que les rênes du gouvernement doivent être confiées
à ceux des hommes politiques qui disposent d'un soutien électoral plus
puissant que celui de n'importe quel autre des équipes ou individus
concurrents. Or, un tel principe semble, à son tour, maintenir au système
majoritaire sa position dans le cadre logique de la méthode démocratique,
bien que nous puissions continuer à le condamner pour des motifs extérieurs
à ce cadre.
II.
Application du principe
Ayant exposé notre théorie
alternative dans la section précédente, nous allons maintenant essayer
de dégager certaines des plus importantes caractéristiques inhérentes
à la structure et au fonctionnement du mécanisme politique dans les
pays démocratiques.
I. Dans une démocratie, comme je l'ai
dit, la fonction primordiale du vote électoral consiste à accoucher
d'un gouvernement. Cette fonction peut être remplie en élisant une équipe
complète d'agents exécutifs; toutefois, une telle pratique caractérise
principalement la formation des gouvernements locaux et nous la laisserons
de côté par la suite.
Prenant exclusivement en considération le gouvernement national, nous
pouvons dire que l'accouchement d'un gouvernement revient principalement
à désigner son chef ,
que nous qualifierons, comme précédemment, de « premier ministre ».
Il existe une seule démocratie, à savoir les États-Unis, dans laquelle le
vote des électeurs désigne directement le Premier ministre. Dans tous
les autres cas, le vote des électeurs n'accouche pas directement d'un
gouvernement, mais d'un organe intermédiaire, que nous désignerons désormais
par le terme Parlement, auquel est dévolu
la fonction d'accoucher d'un gouvernement. Il semblerait, au premier
abord, qu'il soit facile d'expliquer, à la fois par des raisons historiques
et par des raisons pratiques, d'une part l'adoption ou plutôt l'évolution
de ce système et, d'autre part, les différentes formes qu'il a prises
dans des structures sociales différentes. Cependant la délégation parlementaire
n'est pas une construction logique, mais le résultat d'une croissance
naturelle dont les nuances et conséquences subtiles échappent complètement
à l'interprétation des doctrines officielles ou, à plus forte raison,
légales.
Comment un Parlement engendre-t-il un gouvernement? La méthode la plus
naturelle consiste pour lui à élire les ministres ou, plus réalistiquement,
à élire le Premier ministre, puis à approuver par un vote la liste des
ministres qu'il présente. Cette méthode est rarement appliquée, mais elle met en
lumière mieux que toute autre le Caractère de la procédure mise en oeuvre.
En outre, toutes les autres méthodes peuvent être ramenées à celle de
l'élection par le Parlement, puisque, dans tous les cas normaux, le
Premier ministre est précisément l'homme que le Parlement aurait désigné
pour cette charge. Son mode effectif de nomination par un monarque,
comme en Angleterre, par un Président, comme en France, ou par une institution
ou commission spéciale, comme dans l'État libre prussien au temps de
la République de Weimar, est purement une question de forme.
La pratique anglaise traditionnelle est la suivante : après une élection
générale, le parti victorieux dispose normalement de la majorité des
sièges au Parlement et il est ainsi en mesure dé refuser un vote de
confiance (carry a vote of orant of confidence) à quiconque, sinon à son propre
chef que le Parlement charge ainsi tacitement de gouverner le pays.
Le chef du parti victorieux est investi par le monarque - il «baise
les mains » - et lui présente sa liste de collaborateurs, dont la liste
des ministres titulaires (cabinet
ministers) constitue un élément. Il inclut dans cette dernière,
premièrement quelques vétérans du parti qui reçoivent ce que l'on pourrait
appeler des postes de complaisance; deuxièmement, les chefs de seconde
ligne, c'est-à-dire les hommes sur lesquels il compte pour la bataille
parlementaire au jour le jour et qui doivent cette faveur en partie
à leur valeur politique positive, en partie à leur valeur de gêneurs
potentiels; troisièmement, les hommes qui montent et qui sont admis
dans le cercle enchanté du pouvoir aux fins « de faire venir sur le
pont les cerveaux parvenus à l'entre-pont »; et parfois, quatrièmement,
quelques hommes considérés comme particulièrement qualifiés pour occuper
certains postes. Cependant, répétons-le, cette pratique tend,
dans tous les cas normaux, à aboutir au résultat même par lequel se
traduirait l'élection du Premier ministre par le Parlement. Le lecteur
aura également reconnu que, dans les pays comme l'Angleterre où le Premier
ministre dispose du droit effectif de dissolution (« d'aller au pays »),
le résultat doit se rapprocher dans une certaine mesure de celui que
l'on pourrait attendre de l'élection directe du cabinet par le corps
électoral, aussi longtemps que celui-ci reste fidèle au chef du gouvernement. Cette analogie peut être illustrée par un exemple
célèbre.
2. En 1879, alors que le gouvernement
de Beaconsfield (Disraeli) après presque six ans d'exercice heureux
du pouvoir, couronné par le succès spectaculaire du congrès de Berlin,
était, à s'en tenir à tous les précédents normaux, en droit d'escompter
un succès électoral, Gladstone souleva soudain le pays au moyen d'une
série de discours d'une vigueur insurpassable (campagne Midlothian)
grâce auxquels, en faisant vibrer habilement la corde des atrocités
turques, il fut à titre personnel porté à la crête d'une vague d'enthousiasme
populaire. Le parti officiel de Gladstone ne jouait aucun rôle dans
cette campagne, désapprouvée en fait par certains de ses dirigeants.
Gladstone avait abandonné depuis des années la direction du parti et
il travaillait le public en franctireur. Quand, cependant, sous cette
impulsion impétueuse le parti libéral eut remporté une victoire écrasante,
il sauta aux yeux de tous que Gladstone devait être de nouveau mis à
la tête du parti - ou plutôt qu'il était devenu le chef du parti en
vertu de sa position de chef de la nation et qu'il n'y avait tout simplement
pas de place pour un autre que lui. Et il accéda au pouvoir dans un
halo de gloire.
Or, on peut tirer de
cet épisode beaucoup d'enseignements en ce qui concerne le fonctionnement
de la méthode démocratique. Tout d'abord, il convient d'observer que
l'exemple est, certes, unique en son genre par sa qualité dramatique,
mais non à tous autres égards : il doit être considéré comme un spécimen
exceptionnel d'une espèce normale. Les cas des deux Pitt, de Peel, de
Palmerston, de Disraeli, de Campbell Bannermann et d'autres encore n'en
diffèrent que par degré, et non par nature.
En ce qui concerne, en premier lieu, le rôle du Premier ministre
en tant que chef politique, notre exemple montre qu'il comprend trois éléments
distincts à ne pas confondre qui, selon les cas, sont mélangés dans
des proportions variées, le dosage déterminant la nature de l'autorité
de chaque Premier ministre. D'après cet exemple, le Premier ministre
accède au pouvoir en tant que chef de son parti au Parlement. Cependant,
dès qu'il est installé, il devient, dans un certain sens, le chef du
Parlement, chef direct de
l'assemblée dont il est membre, mais aussi chef indirect de l'autre
chambre. On doit voir dans cette expression davantage qu'un euphémisme
officiel, davantage aussi que la reconnaissance du pouvoir parlementaire
inhérent à l'emprise du Premier ministre sur son parti majoritaire.
Il acquiert également une influence sur les autres partis et sur leurs
membres ou il excite leur antipathie et ces actions ou réactions sont
susceptibles de modifier grandement ses chances de succès. Dans le cas
limite, dont le meilleur exemple nous est fourni par la technique de
Sir Robert Peel, il peut forcer la main à son propre parti en s'appuyant
sur un autre. Enfin, bien qu'il soit également, dans tous les cas normaux,
le chef de son parti dans le pays, le spécimen bien développé de l'espèce
des Premiers ministres occupera dans le pays une position distincte
de celle qu'il acquiert automatiquement en dirigeant l'organisation
du parti. Il guidera l'opinion de son parti en l'animant - en le modelant;
et finalement, dépouillant ses oeillères partisanes, il se haussera
jusqu'à la mission, de pilote de l'opinion publique, de chef national
dégagé dans une certaine mesure de l'opinion plus étroite de son parti.
Il est à peine besoin de dire combien un tel achèvement est éminemment
personnel et combien peut être grande la puissance d'un tel point d'appui
situé en dehors à la fois du parti et du Parlement. Un tel conducteur
hors série est muni d'un fouet dont les claquements peuvent mettre en
fuite ses partisans récalcitrants ou intrigants, mais dont la mèche
peut cruellement couper la main qui le manie maladroitement.
Cette observation suggère une réserve importante à notre proposition
selon laquelle, en régime parlementaire, le rôle d'accoucher d'un gouvernement
incombe au Parlement. Le Parlement décide normalement qui sera Premier
ministre, mais, ce faisant, il n'est pas entièrement libre. Exception
faite pour des cas particuliers, tels que celui de la Chambre française,
les désirs des membres ne constituent pas, en règle générale, les données
finales du processus dont émerge le gouvernement. Ces membres n'ont
pas les mains liées seulement par leurs obligations envers leur parti.
Ils sont également poussés par l'homme qu'ils « élisent » - poussés
par lui à l'acte même de son « élection », exactement comme ils
sont poussés par lui après qu'ils l'ont « élu ». Tout cheval est,
bien entendu, libre de se dérober sur l'obstacle et il advient qu'il
prenne le mors aux dents. Mais la révolte ou la résistance passive opposée
aux directives du chef indique précisément quelle est la relation normale
de chef à partisans - et cette relation est de l'essence même de la
méthode démocratique. La victoire personnelle de Gladstone en 1880 fournit
la meilleure réponse à la théorie officielle d'après laquelle le Parlement
crée les gouvernements et les casse aux gages.
3. Considérons, en second lieu, la nature
et le rôle du cabinet. Il s'agit là d'un
organisme curieusement équivoque, engendré conjointement par le Parlement
et par le Premier Ministre. Ce dernier, comme nous l'avons vu, désigne
les titulaires des postes ministériels, tandis que le premier accepte,
mais simultanément influence, le choix du chef du gouvernement. Du point
de vue du parti, le cabinet, amalgame de chefs de second plan, en reflète
plus ou moins la structure. Du point de vue du Premier ministre, le
cabinet constitue une équipe, non seulement de compagnons de lutte,
mais encore de militants du parti ayant à prendre en considération leurs
chances et intérêts propres - un Parlement en miniature. Pour qu'une
telle combinaison soit mise sur pied et fonctionne, il est nécessaire
que les ministres présomptifs se décident - non pas nécessairement avec
enthousiasme - à servir sous Mr X. et que Mr X. établisse un programme
tel que ses collègues ne se sentent pas trop fréquemment enclins à «
reconsidérer leurs positions », pour employer la phraséologie officielle,
ni à faire la grève sur le tas. Ainsi donc, le cabinet (et il en va
de même pour le ministère, qui, en Angleterre, comprend également des
« fonctionnaires politiques
», ou sous-secrétaires d'État, laissés en dehors du cabinet) remplit
dans le système démocratique une fonction distincte par rapport à celle
du Premier ministre, du parti, du Parlement et du corps électoral. Cette
fonction de direction intermédiaire est associée avec (mais nullement
fondée sur) les affaires courantes traitées par les différents ministres
dans les départements respectifs à la tête desquels ils sont placés
aux fins de maintenir les leviers de commande de la machine bureaucratique
sous le contrôle de l'équipe dirigeante. Cette fonction n'a d'ailleurs
qu'un lointain rapport, en admettant qu'elle en ait un, avec celle qui
consisterait à « veiller à ce que la volonté du peuple soit accomplie
dans chacun de ces départements ». Précisément dans les cas où les meilleurs
résultats sont enregistrés, le peuple est mis en présence de mesures
accomplies auxquelles il n'aurait jamais songé et qu'il n'aurait pas
ratifiées si elles lui avaient été soumises avant leur promulgation.
4. Venons-en, en troisième lieu, au Parlement.
J'ai déjà défini, en faisant les réserves qui s'imposent, ce qui me
paraît être sa fonction primordiale, à savoir l'accouchement d'un gouvernement.
Toutefois, on pourrait objecter à ma définition qu'elle ne fait pas
état de ses autres fonctions. Le Parlement, bien entendu, ne se borne
évidemment pas à investir et déposer des gouvernements, mais il accomplit
bien d'autres tâches. Il légifère. Et même il administre. En effet,
bien que tous les actes d'un Parlement, à l'exception des résolutions
et des déclarations de programme, soient des « lois » au sens formel
du terme, il existe beaucoup de lois qui doivent être considérées comme
des mesures administratives. Le budget en fournit l'exemple le plus
important. Établir un budget, c'est remplir une fonction administrative.
Néanmoins, le budget américain est élaboré par le Congrès. Même lorsqu'il
est préparé par le ministre des Finances avec l'approbation du cabinet,
comme c'est le cas en Angleterre, il appartient au Parlement de le voter
et ce vote le transforme en loi d'État. Notre théorie s'en trouve-t
-elle réfutée ?
Quand deux armées opèrent l'une contre l'autre, leurs manœuvres respectives
sont toujours centrées sur des objectifs particuliers, déterminés par
leurs situations tactiques ou stratégiques. Elles peuvent se disputer
telle ou telle région ou telle ou telle colline. Cependant l'intérêt
que présente la conquête de cette région ou de cette colline est nécessairement
fonction du but stratégique ou tactique, qui consiste à battre l'ennemi.
II serait évidemment absurde de prétendre le rapporter aux qualités
extra-militaires inhérentes à la région ou à la colline. De même, le
premier et le principal but de tout parti politique consiste à prévaloir
sur les autres partis, aux fins d'accéder au pouvoir ou de s'y maintenir.
Tout comme la conquête d'un territoire ou d'une colline, les décisions
portant sur des questions politiques ne constituent pas, du point de
vue du politicien, la fin, mais seulement la matière première de l'activité
parlementaire. Comme les politiciens font feu avec des discours, et
non pas avec des boulets, et comme ces discours ont inévitablement pour
objets les questions à l'ordre du jour, le but réel de l'activité parlementaire
peut ne pas être toujours aussi évident que celui de l'activité militaire.
Néanmoins, la victoire sur l'adversaire constitue l'essence des deux
jeux.
Par conséquent, en dernière analyse, la production courante de décisions
parlementaires relatives aux questions nationales constitue précisément
la méthode par laquelle le Parlement maintient ou refuse de maintenir
un gouvernement au pouvoir, ou par laquelle le Parlement accepte ou
refuse l'autorité du Premier ministre. Compte tenu des
exceptions signalées ci-après, chaque vote est un vote de confiance
ou, de refus de confiance et les votes qui sont ainsi techniquement
qualifiés dégagent simplement in
abstracto l'élément essentiel commun à tous les scrutins parlementaires.
Nous pouvons d'ailleurs nous en assurer en observant que l'initiative
de la fixation de l'ordre du jour (bringing
up matters for parliamentary decisions) appartient, en règle générale,
au gouvernement, sinon au cabinet présomptif de l'opposition (shadow cabinet), et non aux membres individuels du Parlement.
C'est le Premier ministre qui choisit, dans le flot incessant des problèmes
en instance, ceux qu'il se propose de convertir en problèmes parlementaires,
c'est-à-dire ceux à l'occasion desquels son gouvernement a l'intention
de déposer des projets de loi ou, tout au moins, s'il n'est pas sûr
de son affaire, des projets de résolution. Bien entendu, tout gouvernement
reçoit des mains de son prédécesseur un legs de questions pendantes
qu'il peut ne pas être en mesure de laisser dormir dans les cartons;
d'autres questions reviennent périodiquement sur le tapis - mais seule
une réussite exceptionnellement brillante permet au Premier ministre
d'imposer des mesures afférentes à un problème politique qu'il a créé
de toutes pièces. Cependant, libres ou non, l'initiative ou le choix
du gouvernement sont les facteurs dominants de l'activité parlementaire.
En introduisant un projet de loi, l'opposition jette un gant au gouvernement
: une telle manœuvre constitue une attaque que le cabinet doit parer,
ou bien en adoptant le projet, ou bien en le faisant rejeter par sa
majorité. En présentant un projet de loi important qui ne figure pas
au menu du gouvernement, un groupe de la majorité fait acte de révolte
et c'est à ce point de vue, et non d'après ses mérites intrinsèques,
que le projet sera apprécié par les ministres. Ce principe s'étend même
à la fixation de la date des débats ou interpellations. A moins que
ceux-ci ne soient suggérés ou sanctionnés par le gouvernement, ils constituent
autant de symptômes que les troupes gouvernementales gagnent à la main.
Enfin, une mesure adoptée à la suite d'un accord intervenu entre les
partis équivaut à une bataille indécise ou à une bataille évitée pour
des raisons stratégiques.
5. Les exceptions à ce principe de la
domination (leadership) gouvernementale
dans les assemblées « représentatives » ne font qu'en accentuer
le caractère réaliste. Ces exceptions sont de deux sortes.
En premier lieu, aucune domination n'est absolue. La domination politique
exercée en conformité avec la méthode démocratique l'est encore moins
que les autres en raison de l'élément concurrentiel qui est de l'essence
même de la démocratie. Étant donné que tout lieutenant a théoriquement
le droit de remplacer son chef et étant donné qu'il existe presque toujours
quelques lieutenants ayant des chances sérieuses d'obtenir une telle
promotion, le partisan resté dans le rang et - s'il ambitionne de prendre
du galon - le ministre placé à l'intérieur ou à l'extérieur du cercle
enchanté suivent une ligne de conduite intermédiaire entre celle consistant
à suivre inconditionnellement l'étendard de leur chef et celle consistant
à brûler leurs vaisseaux et à lever leur propre étendard, et, ce faisant,
ils pèsent leurs chances et leurs risques avec une subtilité qui est
parfois proprement admirable.
Le chef, à son tour, réagit en suivant une ligne de conduite intermédiaire
entre celle consistant à serrer la vis et celle consistant à se laisser
gagner à la main. Il combine les pressions avec les concessions plus
ou moins judicieuses, les reproches avec les félicitations, les punitions
avec les récompenses. Un tel jeu ménage à ses lieutenants un degré de
liberté très variable, selon l'énergie et les positions relatives des
personnes, mais considérable dans la plupart des cas. En particulier,
les groupes assez forts pour faire sentir leur mécontentement, mais
pas assez forts pour qu'il soit avantageux d'incorporer leurs vedettes
et leurs programmes dans les combinaisons ministérielles, se verront
généralement consentir des concessions en ce qui concerne les questions
secondaires ou, tout au moins, les questions que le Premier ministre
peut être incité à considérer comme secondaires ou d'importance seulement
sectionnelle. Ainsi, des sous-groupes ou même des membres isolés peuvent,
à l'occasion, avoir la chance de faire passer leurs propres projets
de loi et, à plus forte raison, leurs critiques opposées aux projets
gouvernementaux ou leur refus de les voter seront, cela va de soi, accueillis
avec encore plus d'indulgence. Cependant il suffit de considérer ces
concessions en se plaçant à un point de vue pratique pour reconnaître,
en raison même des limites qui sont fixées à cette faculté de faire
cavalier seul, que, loin de constituer le principe de fonctionnement
d'un Parlement, elle représente, au contraire, des déviations par rapport
à ce principe.
En second lieu, il existe des cas dans lesquels l'organisme politique
ne parvient pas à digérer certains problèmes, soit parce que les grands
états-majors des forces du gouvernement et de l'opposition sont hors
d'état de jauger leur valeur politique, soit parce que cette valeur
est effectivement douteuse.
De tels problèmes peuvent alors être pris en main par des indépendants
(outsiders), qui, plutôt que de servir dans
les rangs de l'un des partis existants, préfèrent tenter de conquérir
le pouvoir par leurs propres moyens. De telles campagnes rentrent, bien
entendu, parfaitement dans le cadre de la vie politique normale. Mais
il existe une autre possibilité. Un homme peut prendre à cœur une question
spécifique à un point tel qu'il entre dans l'arène politique uniquement
pour faire prévaloir la solution préconisée par lui, sans d'ailleurs
nourrir aucunement le désir de poursuivre une carrière politique normale.
De tels cas, cependant, sont si inusités qu'il est difficile de citer
des exemples d'hommes de premier ordre ayant agi de la sorte :
peut-être Richard Cobden en fut-il un. Il est vrai que le cas d'hommes
de second ordre, notamment du type des croisés, entrés par cette porte
dans l'arène politique sont plus nombreux. Toutefois, personne ne saurait
prétendre qu'il s'agisse là d'autre chose que de déviations par rapport
à, la pratique normale.
Nous
pouvons nous résumer comme il suit. Quand on étudie les sociétés humaines,
il n'est pas, en général, difficile de définir, tout au moins en faisant
appel au gros bon sens, les différentes fins pour la réalisation desquelles
luttent les sociétés observées. On peut dire que ces fins donnent leur
raison d'être ou leur sens aux activités individuelles correspondantes.
Mais il ne s'ensuit pas que la valeur sociale d'un type d'activité sera
nécessairement le motif déterminant de cette activité, ni que, par conséquent,
elle en donnera l'explication. S'il n'en va pas ainsi, une théorie qui
se borne à analyser l'objectif social, c'est-à-dire le besoin à servir,
ne saurait être acceptée comme rendant adéquatement compte des activités
qui le servent. Par exemple, la raison pour laquelle il existe un phénomène
tel que l'activité économique, c'est, bien entendu, que les êtres humains
ont besoin de manger, de s'habiller et ainsi de suite. La fin sociale
ou raison d'être de la production consiste à fournir les moyens propres
à satisfaire ces besoins. Néanmoins, nous reconnaissons tous qu'une
telle proposition constituerait un point de départ des plus irréaliste
pour une théorie de l'activité économique dans une société mercantile
et que nous obtiendrons de bien meilleurs résultats en partant de propositions,
relatives au profit. De même, la raison d'être ou fonction sociale de
l'activité parlementaire consiste, sans aucun doute, à moudre des lois
et, pour une partie, des mesures administratives.
Si, cependant, nous voulons
comprendre comment la politique démocratique sert cette fin sociale,
il nous faut partir de la lutte concurrentielle pour le pouvoir et les
emplois et réaliser que la fonction sociale est remplie, pour ainsi
dire, subsidiairement - dans le même sens où nous disons que la production
est l'accessoire de la réalisation des profits.
6. En ce qui regarde, enfin, le rôle du corps
électoral, il nous suffira de mentionner un seul point additionnel.
Nous avons vu que les désirs des membres d'un Parlement ne sont pas
les données finales du processus qui aboutit à un gouvernement. Une
observation analogue doit être faite en ce qui concerne le corps électoral.
Son choix - idéologiquement glorifié par l'expression Investiture populaire
(Call from the Peop!e) – n’émane pas de
son initiative, mais il est trituré et cette manipulation constitue
un élément essentiel du processus démocratique. Les électeurs ne décident
pas des problèmes en instance. Mais ils ne choisissent pas davantage
en toute liberté d'esprit les membres du Parlement parmi les citoyens
éligibles. Dans tous les cas normaux, l'initiative est prise par le
candidat qui brigue un mandat parlementaire et le poste corrélatif de
chef politique local, les électeurs se bornant à ratifier cette candidature
de préférence à d'autres ou à la rejeter. La plupart même des cas exceptionnels
où un homme est authentiquement hissé sur le pavois par les électeurs
rentrent dans la même catégorie pour l'une ou l'autre des raisons suivantes
: il va de soi qu'un candidat n'a pas lieu de chercher à s'imposer si
son autorité est déjà reconnue; ou encore il peut advenir qu'un dirigeant
local, capable de contrôler ou d'influencer le vote, mais ne pouvant
pas ou ne voulant pas se présenter lui-même, désigne un autre candidat
qui, en pareil cas, peut donner l'impression d'avoir été sollicité par
les électeurs agissant de leur propre initiative.
Quelles
que soient d'ailleurs les interprétations que l'on puisse donner tant
de l'initiative électorale que de l'acceptation de l'un des candidats
rivaux, leur portée est, à son tour, fortement restreinte par l'existence
des partis. Un parti n'est pas, comme voudrait nous le faire croire
la doctrine classique (ou Edmond Burke), un groupe d'hommes qui se proposent
de promouvoir l'intérêt public « en appliquant un certain principe
sur lequel ils sont tombés d'accord ». Une telle rationalisation est
d'autant plus dangereuse qu'elle est davantage tentante. Certes, tous
les partis se muniront, cela va de soi, à tout moment considéré, d'un
stock de principes ou de « planches » de plate-forme électorale
et ces articles peuvent caractériser ce parti et contribuer à son succès
tout comme les marques des marchandises vendues par un grand magasin
peuvent caractériser ce grand magasin et contribuer à sa réussite. Cependant
un grand magasin ne peut être défini par ses marques et un parti ne
peut pas davantage être défini par ses principes. Un parti est un groupe
dont les membres se proposent d'agir de concert dans la lutte concurrentielle
pour le pouvoir politique. S'il n'en allait pas ainsi, il serait impossible
que des partis différents adoptent exactement ou presque exactement
le même programme - et pourtant ceci advient, comme nul ne l'ignore.
L'existence des partis et des agents électoraux (machine politicians) correspond tout simplement au fait que la masse
électorale est incapable d'agir autrement que les moutons de Panurge
et elle représente une tentative de régulariser les modalités de concurrence
politique, exactement semblable aux pratiques correspondantes des syndicats
de commerçants. Les psychotechniques inhérentes à la direction et à
la propagande partisanes, les slogans et les chansons de marche ne sont
pas de simples accessoires, mais ils sont de l'essence même de la politique.
Et il en va de même du grand électeur (political
boss).
Cf. toutefois le quatrième
point ci-dessous.
Nous avons donné dans la deuxième
partie des exemples des problèmes posés par cette imperfection de
la concurrence.
Notre restriction exclut également
des méthodes qui ne devraient pas l'être, par exemple celles de prise
de possession du commandement politique par consentement tacite du
peuple ou d'élection par acclamation (quasi
per inspirationem). Cette dernière ne diffère que par sa forme
technique de l'élection par vote. Mais la première n'est pas, même
de nos jours, dénuée de toute importance : l'emprise exercée par un
chef de parti (party boss) sur son parti n'est fréquemment fondée sur rien d'autre
que sur l'acceptation tacite de son autorité par les adhérents. Cependant,
relativement parlant, ce sont là des détails qu'il est permis, à mon
sens, de négliger dans une esquisse comme celle-ci.
Comme en matière économique,
certaines restrictions sont implicitement, contenues dans les principes
légaux et moraux de la communauté.
Les arguments contraires à
la représentation proportionnelle ont été exposés avec talent par
le professeur F. -A. Hermens dans
« Le Cheval de Troie de la Démocratie ». Social Research, novembre 1938.
Nous excluons ce cas uniquement
pour simplifier notre exposé, car ce phénomène cadre parfaitement
avec notre schéma.
Cette formule n'est qu'approximativement
exacte. En effet, le vote des électeurs fait accéder au pouvoir un
groupe
qui, dans tous les cas normaux, reconnaît un chef politique, mais
il existe, en règle générale, des chefs en second et en troisième
rangs qui jouissent d'une influence politique personnelle et auxquels
le chef du parti ne peut pas ne pas confier des postes adéquats. Nous
allons faire immédiatement état de cette circonstance.
Il importe de conserver présent
à l'esprit un autre point. Bien qu'il existe de bonnes raisons pour
s'attendre à ce qu'un homme; s'il se hisse au pouvoir suprême, soit,
en règle générale, doué d'une énergie considérable (qu'il soit ce
qu'il soit, nous y reviendrons ultérieurement, à tous autres égards),
il ne s'ensuit pas que tel soit toujours le cas. C'est pourquoi le
terme chef (leader ou leading man) n'implique pas que les individus ainsi désignés
soient nécessairement dotés de qualités de commandement, ni qu'ils
donnent toujours des directives personnelles. Il existe des situations
politiques favorables à la carrière d'hommes déficients du point de
vue commandement (et à d'autres points de vue), ainsi que des situations
défavorables à l'établissement de fortes positions personnelles. Un
poste ou une constellation de partis peuvent donc être occasionnellement
acéphales. Cependant tout le monde reconnaît qu'il s'agit là d'un
état pathologique et de l'une des causes classiques de défaite.
Nous sommes en droit, je lé
présume, de négliger le collège électoral, puisque ses membres sont
tenus par leur mandat impératif. En qualifiant de premier ministre
le Président des États-Unis, je désire souligner la similitude fondamentale
de sa position avec celle des premiers ministres des autres démocraties.
Je ne voudrais pas, néanmoins, minimiser les différences qui subsistent
entre les deux cas, bien que certaines d'entre elles soient plus formelles
que réelles. La moins importante consiste en ce que le Président remplit
également les fonctions (en majeure partie) de représentation qui
sont celles, disons, des Présidents de la République Française. Il
est beaucoup plus important de constater qu'il n'a pas le pouvoir
de dissoudre le Congrès - mais le Premier ministre français ne l'a
pas davantage. D'autre part, sa position est plus forte que celle
du Premier ministre anglais, car, qu'il dispose ou non d'une majorité
au Congrès, son droit de gouverner (leadership)
subsiste - tout au moins légalement : mais, en fait, le défaut de
majorité le met échec et mat. De même, il peut nommer et révoquer
(presque) à sa volonté les agents placés à la tête des départements
ministériels (cabinet officers). On ne saurait guère
qualifier ces agents de ministres, au sens anglais du terme, et ils
ne sont guère davantage que des « secrétaires » au sens
courant du terme. Nous pourrions donc conclure que, à un certain point
de vue, le Président n'est pas seulement le premier ministre, mais
encore le seul ministre - à moins que nous ne retenions une analogie
entre les fonctions des ministres anglais et celles de tels membres
du Congrès qui sont les porte-parole du pouvoir exécutif.
Il n'est pas difficile d'interpréter et d'expliquer
ces particularités, et bien d'autres encore, propres aux États-Unis
et à tout autre pays appliquant la méthode démocratique. Cependant,
pour faire court, nous prendrons principalement en considération le
système anglais et nous considérerons tous les autres cas comme des
« déviations » plus ou moins graves. En d'autres termes,
nous admettrons que, jusqu'à ce jour, la logique du gouvernement démocratique
a été développée le plus complètement dans la pratique anglaise (mais
non en ce qui concerne les modalités légales).
On se rappellera que j'ai
défini le Parlement comme un organe de l'État. Bien que j'aie procédé
ainsi pour des motifs de logique purement formelle (légale), cette
définition cadre particulièrement bien avec ma conception de la méthode
démocratique. Le mandat parlementaire équivaut donc à un poste de
fonctionnaire.
Elle le fut en Autriche après
l'effondrement de 1918. (N. d. T. La méthode de l'investiture, introduite
en France par la constitution de 1946, s'en rapproche.)
En déplorant, comme d'aucuns
le font, que l'aptitude aux emplois compte pour si peu dans de tels
arrangements, on passe à côté du sujet, c'est-à-dire de la description
du système : il est de l'essence du gouvernement démocratique que
les valeurs politiques comptent primordialement, l'aptitude aux emplois
ne jouant qu'un rôle accessoire.
Si, comme c'était le cas en
France sous la IIIe République, le Premier ministre ne dispose pas
d'un tel pouvoir de dissolution, les coteries parlementaires acquièrent
une telle indépendance que le parallélisme entre l'acceptation d'un
homme par le Parlement et l'acceptation du même homme par le corps
électoral est affaibli ou détruit. En une telle occurrence, le sport
de la politique parlementaire tourne à la rixe confuse et, de notre
point de vue, il s'agit là d'une faute de construction commise en
dessinant le plan de la machine constitutionnelle. Raymond Poincaré
était du même avis.
Il
va de soi que de telles situations surviennent également en Angleterre.
En effet, le pouvoir de dissolution dont est revêtu le Premier ministre
- strictement parlant, son pouvoir de « recommander au souverain
» de dissoudre la Chambre des Communes - est inopérant, ou bien si
le comité directeur du parti s'y oppose, ou bien s'il n'y a aucune
chance pour que des élections fortifient son emprise sur le Parlement.
En d'autres termes, le Premier ministre peut être plus
fort (bien qu'éventuellement toujours faible) au Parlement
qu'il ne l'est dans le pays. Un tel état de choses tend à se développer
assez régulièrement après qu'un gouvernement a été au pouvoir pendant
quelques années. Dans le système anglais, cependant, cette déviation
par rapport à la norme ne saurait persister très longtemps.
Je n'entends pas dire que
le règlement temporaire des questions soulevées par la guerre russo-turque,
ni que l'acquisition parfaitement inutile de l'île de Chypre étaient
en eux-mêmes de grands chefs-d’œuvre d'art politique - mais je veux
dire que, du point de vue politique intérieure, ces résultats se classaient
exactement dans la catégorie des succès voyants qui doivent normalement
chatouiller la vanité du citoyen moyen et qui améliorent grandement
les chances du gouvernement dans une ambiance de patriotisme chauvin.
En fait, l'opinion générale était que Disraeli l'aurait emporté s'il
avait dissous le Parlement immédiatement après son retour de Berlin.
La façon de procéder anglaise
est bien caractérisée par le fait que la reconnaissance officielle
de l'existence du poste de Premier ministre a été différée jusqu'en
1907, date à laquelle il fut accordé à ce personnage de figurer dans
l'ordre de préséance officielle établi pour les réceptions de la Cour
d'Angleterre. Cependant ce poste est aussi ancien que le gouvernement
démocratique lui-même. Néanmoins, comme le gouvernement démocratique
n'a jamais été introduit par une loi distincte, mais a lentement évolué
en tant qu'élément d'un processus social extensif, il n'est pas facile
d'indiquer, même approximativement, sa date ou même sa période de
naissance. Au long d'une longue bande de temps on voit se manifester
des cas embryonnaires. II est tentant de faire remonter l'institution
au règne de Guillaume III, dont la position, considérablement plus
faible que celle de ses prédécesseurs autochtones, paraît prêter une
apparence de vraisemblance à une telle hypothèse. On peut cependant
y objecter, non pas tant que l'Angleterre n'était pas à l'époque une
« démocratie » - le lecteur se rappellera que nous ne définissons
pas la démocratie par l'extension du droit de vote -, mais bien plutôt
que, d'une part, le cas embryonnaire de Danby s'était produit sous
Charles II et que, d'autre part, Guillaume III lui-même ne s'est jamais
résigné à cette solution et a réussi à se réserver certains pouvoirs.
On ne doit pas, bien entendu, confondre les Premiers ministres avec
les simples conseillers, quelle que soit l'influence de ces derniers
sur leurs souverains et si solidement retranchés soient-ils au cœur
même de l'organisme générateur de puissance politique comme le furent,
par exemple, Richelieu, Mazarin ou Stafford. Godolphin et Harley sous
la reine Anne représentèrent clairement des cas de transition. Le
premier homme qui fut universellement reconnu comme Premier ministre
par les contemporains, puis par les historiens, fut sir Robert Walpole.
Néanmoins, à cet homme d'État, tout comme au duc de Newcastle (ou
à son frère Henry Pelham ou aux deux frères conjointement) et, en
fait, à tous les dirigeants jusqu'à Lord Shelburne (y compris Pitt
l'aîné qui pourtant, même en sa qualité de ministre des Affaires Étrangères,
fut très près de remplir nos conditions (dans leur substance) font
défaut telles ou telles caractéristiques du poste. Pitt le jeune fut
le premier spécimen complet de l'espèce.
Il
est intéressant de noter que, dans le cas de sir Robert Walpole, comme,
ultérieurement, dans celui de Lord Carteret (comte de Granville),
les contemporains ne comprirent pas qu'un organe essentiel su gouvernement
démocratique était en train de se développer à travers des tissus
atrophiés. Tout au contraire, l'opinion publique ne voyait là que
l'apparition d'une tumeur maligne, dont la croissance menaçait la
prospérité nationale et la démocratie - «seul ministre » ou « Premier
ministre » était alors un terme injurieux lancé à Walpole par
ses adversaires. Un tel fait est significatif. Il ne révèle pas seulement
la résistance à laquelle se heurtent habituellement les institutions
nouvelles - il révèle également que cette institution était tenue
pour incompatible avec la doctrine classique de la démocratie, qui,
de fait, n'a pas de place pour le commandement (leadership) politique, au sens où nous entendons ce terme, ni, par
conséquent, de place pour les réalités de la position d'un Premier
ministre.
Gladstone lui-même était un
partisan convaincu de cette théorie. Ayant été battu aux élections
de 1874, il n'en demanda pas moins à se présenter devant le Parlement,
car il appartenait, selon lui, au Parlement de confirmer en le renversant
la sentence du corps électoral. Mais il va de soi que ce respect pour
les usages parlementaires était purement formel. De même, Gladstone
professait une déférence illimitée envers la couronne et ses biographes
se sont étonnés l'un après l'autre de l'attitude de courtisan prise
par le grand chef démocratique. Cependant la reine Victoria a fait
preuve, à n'en pas douter, de plus de discernement que ses biographes,
si nous en jugeons par la forte antipathie qu'elle a constamment témoignée
envers Gladstone à partir de 1879 et que les historiens se bornent
à attribuer à l'influence pernicieuse de Disraeli. Est-il vraiment
nécessaire de rappeler que des professions de respect peuvent avoir
deux sens entièrement différents ? - le mari qui traite sa femme avec
une courtoisie raffinée n'est pas en général homme à accepter la camaraderie
entre les deux sexes sur un pied d'égalité. En fait, l'attitude de
haute courtoisie sert précisément à esquiver les revendications d'égalité
conjugale.
L'évolution du cabinet est, davantage encore que celle de l'emploi
de Premier ministre, obscurcie par la continuité historique qui dissimule
les changements intervenus dans la nature d'une institution. Jusqu'à
nos jours, le cabinet anglais constitue légalement la section exécutive
du Conseil privé, lequel était, bien entendu, un instrument de gouvernement
aux époques nettement pré-démocratiques. Cependant un organisme entièrement
différent s'est développé sous cette apparence superficielle. Aussitôt
que nous avons reconnu l'existence de cet organe, il nous est un peu
plus facile de fixer la date de son apparition que dans le cas du
Premier ministre. Bien que des cabinets embryonnaires aient existé
au temps de Charles II (le ministère de « cabale » en fut un
et le comité des Quatre, formé en connexion avec l'expérience de Temple,
en fut un autre), la junte whig sous Guillaume III paraît avoir d'excellents
titres d'antériorité. A partir du règne de la reine Anne; les divergences
d'opinions entre historiens ne peuvent plus porter que sur des détails
secondaires, relatifs à la nomination des membres ou au fonctionnement
du cabinet.
Les politiciens émergent parfois
des brouillards phraséologiques. Pour citer un exemple emprunté à
une personne qu'on ne saurait taxer de frivolité, un homme politique
du format de sir Robert Peel a bien caractérisé la nature de son métier
quand il a déclaré après sa victoire parlementaire remportée sur le
gouvernement Whig à l'occasion de la politique de ce dernier en Jamaïque
: « La Jamaïque était un bon cheval à monter ». Et nunc
erudimini...
Cette observation vaut, bien
entendu, pour les pratiques parlementaires française et italienne
aussi bien que pour la pratique anglaise. On pourrait toutefois la
mettre en doute dans le cas des États-Unis, où une défaite essuyée
par l'administration sur une question d'importance majeure n'entraîne
pas la démission du Président. Cependant cette anomalie apparente
tient simplement au fait que, étant inspirée par une théorie politique
différente, la Constitution américaine n'a pas laissé la pratique
parlementaire se développer selon sa logique propre. En fait, néanmoins,
cette logique n'a pas manqué de se manifester dans quelque mesure.
Les défaites subies sur des questions importantes, bien qu'elles ne
puissent renverser le Président, affaiblissent en général son prestige
à un point tel qu'elles le privent de sa position de commandement.
Une telle mise hors de jeu crée temporairement une situation anormale:
Cependant, que le Président soit ou non réélu lors de l'élection subséquente,
le conflit est alors réglé selon des modalités qui ne diffèrent pas
fondamentalement de celles que met en oeuvre un Premier ministre anglais
quand il liquide une situation analogue en dissolvant le Parlement.
Un problème qui n'a jamais
été traité constitue le cas typique des problèmes dont les incidences
politiques échappent aux dirigeants. Les raisons classiques pour lesquelles
un gouvernement et le cabinet virtuel de l'opposition peuvent se mettre
tacitement d'accord pour laisser dormir un problème, tout en en reconnaissant
la portée, consistent dans les difficultés techniques de son traitement
et dans l'appréhension qu'il puisse provoquer des difficultés sectionnelles.
(N. d. T. Le problème des loyers en France, de 1918 à 1948, fournit
un excellent exemple de telles difficultés et de telles appréhensions
aboutissant à laisser en suspens un problème essentiel.)
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