Syndicalisme
et économie libérale
Mancur
Olson
Coercition dans les syndicats
En cette ère de la grande
industrie, la plupart des syndicats sont de vastes organisations, mais
il n'en a pas toujours été ainsi. Le mouvement syndical a commencé sous
forme de petites associations aux intérêts locaux, indépendantes les
unes des autres (ceci, entre parenthèses, est également vrai pour la
Grande-Bretagne).
Le développement aux Etats-Unis de syndicats nationaux viables a pris
environ un demi-siècle - et même après leur instauration, il a fallu
du temps pour qu'ils supplantent les syndicats locaux en tant qu'émanation
principale du pouvoir syndical. Au début, un grand nombre de syndicats
nationaux, par exemple les Knights
of Labour, ont échoué. Il est de fait que les syndicats locaux se
sont constitués les premiers, mais il est de plus significatif que ces
premiers syndicats soient nés, non dans les usines les plus vastes mais
dans les petits ateliers, si bien qu'ils étaient loin d'avoir l'ampleur
de certains syndicats régionaux modernes. Le syndicat est naturellement
censé remplir des fonctions plus importantes dans la grande usine où
il ne peut exister de relations personnelles entre employeur et employés,
et c'est là qu'on le trouve aujourd'hui le mieux implanté. Pourtant
les syndicats n'ont pas surgi dans les usines issues de la révolution
industrielle mais avant tout dans le bâtiment, l'imprimerie, la chaussure
et autres branches caractérisées par une production sur petite échelle,
et beaucoup plus tard seulement dans les grands complexes des aciéries,
de l'automobile, etc. L'explication courante de ce phénomène est que
les travailleurs qualifiés sont plus aptes à s'organiser et qu'ils étaient
peut-être plus nombreux dans la petite entreprise. Mais cette interprétation
ne peut rendre compte de tout le déroulement des événements car l'industrie
minière, par exemple, comptait en majorité des travailleurs non qualifiés,
ce qui n'empêche pas que les petites entreprises y ont été organisées
avant les géants de l'industrie.
Bien des facteurs sont en mesure d'éclairer ce mode de croissance des
syndicats, mais la première raison est que les petits groupes sont plus
aptes à se procurer d'eux-mêmes des biens collectifs que les grands.
Les revendications syndicales : augmentation des salaires, réduction
du temps de travail, amélioration des conditions de travail, sont pour
les travailleurs des biens collectifs. Les sacrifices exigés pour créer
et conserver une association efficace sont, en outre, considérables
car il faut entretenir un secrétariat permanent et la grève, qui est
l'arme principale du syndicalisme, demande en principe de chaque travailleur
qu'il renonce à la totalité de son revenu jusqu'à ce que l'employeur
ait capitulé. Les petits syndicats peuvent jouir en outre d'un autre
avantage par rapport aux grands : ils sont des unités sociales significatives
et des unités de loisir, et offrent ainsi des avantages sociaux non
collectifs susceptibles d'attirer des membres. L'aspect social semble
avoir joué un rôle non négligeable dans les premiers syndicats. Pour toutes ces
raisons il n'est peut-être pas indifférent que, à leurs débuts, quand
ils ont eu à lutter contre l'apathie et un environnement particulièrement
hostile, les syndicats aient commencé comme de petites unités locales
indépendantes et le soient restés pendant longtemps.
Une fois le syndicat local en place, certaines forces peuvent toutefois
entrer en jeu et l'inciter à organiser un artisanat ou une industrie,
ou encore à se fédérer avec d'autres syndicats locaux de la même branche.
Les forces du marché travaillent contre toute organisation opérant dans
un seul secteur. Souvent les employeurs ne sont pas en mesure de survivre
s'ils pratiquent des salaires plus élevés que les entreprises concurrentes.
Ainsi un syndicat a intérêt à veiller à ce que toutes les entreprises
sur un marché donné soient contraintes à aligner les salaires sur l'échelle
syndicale. En outre, lorsqu'un syndicat ne couvre que partiellement
une industrie, l'employeur dispose d'une arme redoutable : les briseurs
de grève. Les travailleurs d'une spécialité donnée qui passent d'une
communauté à une autre ont intérêt à appartenir à un syndicat national
qui leur donne accès à l'emploi dans chaque communauté nouvelle. En
définitive, le pouvoir politique d'un grand syndicat est évidemment
supérieur à celui d'un petit. Les stimulations pour fédérer les syndicats
locaux et s'implanter dans les entreprises inorganisées augmentent considérablement
à mesure que les progrès des transports et des moyens de communication
élargissent le marché.
Les tentatives de créer de grandes centrales syndicales sont donc compréhensibles.
Mais comment expliquer que certaines de ces tentatives de procurer des
biens collectifs à de vastes groupes latents soient couronnées de succès
? L'élément de loin le plus déterminant dans la survie des grands syndicats
nationaux est que l'adhésion à ces syndicats et l'appui aux grèves qu'ils
déclenchent ont été dans une grande mesure obligatoires.
La domination d'un syndicat, le monopole de l'emploi et autres instruments
du même genre pour contraindre à adhérer ne sont pas, contrairement
à ce que pensent certains, des inventions modernes. Il y a environ soixante
ans de cela, Sidney et Béatrice Webb ont souligné que l'entreprise fermée
aux non-syndiqués était déjà une institution vénérable en Angleterre.
En des termes qui s'appliquent aussi bien à l'Amérique contemporaine,
ils ont dénoncé cette « étrange aberration des journalistes qui leur
permettait de croire que ce syndicalisme à caractère coercitif était
une variété moderne ». L'affiliation obligatoire à un syndicat est née
(tous ceux qui étudient les annales le savent et le proclament) avec
le syndicalisme lui-même. Certaines corporations d'artisans du XVIIIe
siècle devraient faire justice de cette idée reçue. Il est en réalité
aussi impossible pour un étameur ou un riveur non syndiqué de trouver
du travail sur un chantier de construction au bord du Tyne que de s'installer
dans une maison à Newcastle sans payer les droits d'accession à la propriété.
Cette contrainte tacite et inavouée, mais absolue est l'idéal de tout
syndicat. Le syndicalisme
obligatoire a gardé ce caractère « tacite et inavoué » en Angleterre
jusqu'à nos jours et « le droit au travail » est ici vraiment une question
vitale.
Dans les premières années les syndicats américains pratiquaient autant
que possible la politique de monopole, interdisant l'accès des ateliers
ou des chantiers aux non-syndiqués, bien que les garanties de type «
contrats de travail » aujourd'hui courantes n'existassent pas d'ordinaire
alors. En 1667, à New York, par exemple, les charretiers, ancêtres des
camionneurs, ont obtenu une charte de corporation.
Et en 1805, la Constitution des cordonniers de New York déclarait qu'aucun
membre ne pourrait travailler pour quiconque employait des ouvriers
qui n'adhéraient pas au syndicat. Dans l'imprimerie,
la pratique de fermeture aux non-syndiqués avait atteint son apogée
vers 1840. « En additionnant toutes les données dont nous
disposons, dit un des spécialistes de la question, on peut affirmer
que presque tous les syndicats antérieurs à la guerre civile étaient
en faveur de l'éviction de l'emploi des non-adhérents ».
Bref, le syndicalisme obligatoire, loin d'être une invention moderne,
est aussi vieux que l'organisation du travail et existait même dans
les petites associations pré-nationales. Toutefois, il ne suffit pas
à expliquer l'apparition des premières petites associations locales
alors qu'il peut rendre compte de la viabilité des grands syndicats
nationaux postérieurs issus des anciennes associations locales. L'adhésion
obligatoire implique un instrument ou une organisation capable de la
réaliser, c'est-à-dire de mettre en pratique la règle qui interdit aux
non-adhérents de travailler dans une branche donnée. Il est impossible
à des travailleurs inorganisés de créer une grande association, même
s'ils sont conscients de la nécessité de la coercition, puisqu'ils doivent
au préalable s'organiser pour posséder un outil capable de soutenir
la politique corporatiste. Mais il est possible à une petite association
de se fonder spontanément et dans ce cas, si elle le juge bon, d'assurer
sa survie et d'accroître sa puissance en rendant l'adhésion obligatoire.
Une fois née, l'association a toute latitude de se développer ou de
s'allier à d'autres en vue de représenter de vastes couches de travailleurs.
L'ancien recours à la contrainte dans les associations de travailleurs
n'est donc pas en contradiction avec l'hypothèse selon laquelle le syndicalisme
devait commencer par de petits groupes dans des entreprises restreintes.
Si l'on considère l'importance de l'adhésion obligatoire et le fait
que les briseurs de grèves sont autorisés par la loi à forcer les piquets
de grève et à rendre toute grève inefficace, il n'est pas surprenant
que la violence ait occupé une place prééminente dans l'histoire des
relations de travail, particulièrement dans les périodes où l'on a essayé
de créer ou de développer les grands syndicats nationaux.
Cette violence a englobé les employeurs et leurs bandes de mercenaires
aussi bien que les travailleurs. (Jay Gould se vantait en ces termes
: « Je peux engager la moitié de la classe ouvrière pour massacrer l'autre
moitié»).
Comme le fait remarquer Daniel Bell : « A commencer par les grèves des
cheminots de 1877..., presque toutes les grandes grèves des quarante
années suivantes ont été marquées par des explosions de violence. »
Il attribue cette caractéristique à l'influence sur la pensée sociale
américaine des théories de Darwin qui rendait compte de la résistance
de l'industrie au syndicalisme par « un système de valeur intégré ». Il est incontestable
que des idéologues fanatiques parmi les patrons ou leurs amis justifiaient
l'usage de la violence, mais puisque les mouvements politiques les plus
extrémistes n'incitaient pas d'ordinaire à de tels excès, ce n'est pas
là qu'il convient de chercher la cause profonde du phénomène. La philosophie
conservatrice ou le « syndicalisme d'affaires » propres à l'Amérique
étaient indubitablement moins agressifs à l'égard des idéologues conservateurs
que le communisme, le socialisme, l'anarchisme. La raison véritable
doit sûrement se trouver dans la nécessité de contraindre qu'impliquent
les tentatives pour procurer les biens collectifs aux grands groupes.
Si dans une entreprise donnée, des ouvriers se mettent en grève, la
fonction de distribuer les emplois tend à glisser vers ceux qui continuent
à travailler pour eux ou pour les briseurs de grève extérieurs ; les
salaires seront en tout cas plus élevés qu'auparavant. Au contraire,
pendant la durée du conflit, les grévistes ne perçoivent aucun salaire.
Ainsi, au niveau individuel, toutes les stimulations économiques sont
du côté des travailleurs qui ne respectent pas les piquets de grève.
Peut-on, dans ces conditions, s'étonner qu'il faille avoir recours à
la contrainte pour empêcher les travailleurs pris isolément de succomber
à la tentation de travailler pendant la grève ? Et que les employeurs
hostiles aux syndicats doivent aussi recourir à la violence ?
La violence atteint apparemment son paroxysme quand les syndicats tentent
de s'implanter pour la première fois dans une entreprise. Si les employeurs
sortent vainqueurs des premières épreuves de force, le syndicat peut
disparaître et la paix revenir. Si c'est le syndicat qui l'emporte,
le danger d'être un « jeune » apparaît avec clarté et les travailleurs
prennent vite l'habitude de ne pas briser les piquets de grève, permettant
ainsi d'entrer dans une ère de négociations collectives pacifiques.
C'est pourquoi adhésion obligatoire et piquets de grève sont l'essence
même du syndicalisme. Comme le dit Henry George : « Les associations
de travailleurs ne peuvent obtenir une hausse de salaires que par la
force; cette force peut être passive, active ou gardée en réserve mais
c'est toujours une force ; ils doivent contraindre ou avoir le pouvoir
de contraindre les employeurs; ils doivent contraindre ceux de leurs
membres disposés à transiger; ils doivent faire de leur mieux pour tenir
entre leurs mains tout le secteur du travail qu'ils cherchent à occuper
et pour forcer les autres travailleurs à se joindre à eux sous peine
de mourir de faim. Ceux qui prétendent que les syndicats obtiennent
des augmentations de salaires par la seule persuasion morale font penser
à ces gens qui viennent vous raconter que les tigres se nourrissent
d'oranges ».
Nul besoin d'utiliser l'argument dans les négociations collectives du
recours à la contrainte pour attaquer les syndicats. On peut aussi bien
le retourner et soutenir, comme certains spécialistes du mouvement syndical
l'ont fait, que lorsque la majorité des travailleurs d'une unité spécifique
de négociation vote la grève, tous les travailleurs de cette unité devraient
être tenus par la loi de se soumettre à la décision majoritaire. Une telle loi laisserait
la violence entre les mains de la police et préviendrait la violence
des masses.
Outre l'adhésion obligatoire, les piquets de grève et la violence, certains
syndicats possèdent un arsenal d'incitations et de récompenses sélectives
: ils offrent des avantages non collectifs à ceux qui adhèrent et les
refusent aux autres. Dans certains cas particuliers, ces avantages non
collectifs étaient importants. Certains grands syndicats offraient diverses
sortes d'assurances à leurs adhérents. Fait significatif, le premier
grand syndicat national à se révéler viable en Grande-Bretagne, l'Amalgamated
Society of Engineers, instauré en 1851, offrait un large éventail
d'avantages non collectifs.
Comme l'a expliqué G. D. H. Cole :
« L'Amalgamated Society of Engineers est couramment saluée comme un
« nouveau modèle » dans l'organisation des syndicats... Elle est devenue
un exemple pour toute une série de sociétés mixtes qui se sont formées
au cours des vingt années suivantes.
« La base du « nouveau modèle
» était une étroite combinaison entre commerce et activités amicales.
Ladite ASE fournissait à tous ses membres une large gamme d'avantages
allant de l'assistance judiciaire et de l'allocation chômage à l'assurance
maladie et la caisse de retraites... Bref, c'était presque autant une
amicale qu'un syndicat ».
L'Amicale des cheminots aux Etats-Unis a quelquefois aussi attiré des
membres en faisant bénéficier d'assurances ses adhérents. Au début des
syndicats de cheminots, le taux des accidents était élevé et beaucoup
de compagnies refusaient d'assurer les travailleurs du rail. Ainsi les
Mutuelles de cheminots offraient un puissant mobile pour adhérer. Les
premiers temps, le syndicat des conducteurs allait jusqu'à faire porter
son programme sur les assurances à l'exclusion de tout autre point.
Il y eut pourtant des périodes où ces Mutuelles de cheminots étaient
déficitaires. Les syndicats devaient alors compter principalement sur
les règles d'avancement pour garder leurs adhérents. Par les contrats
avec les compagnies de chemin de fer, les membres du syndicat se voyaient
garantir des promotions à l'ancienneté alors que les travailleurs non
syndiqués dépendaient uniquement dans ce domaine du bon vouloir de leur
employeur. Il est significatif que les syndicats de cheminots aient
été à un moment les seuls grands syndicats nationaux où ne régnât aucune
forme de contrainte quant à l'adhésion des membres. Le journal de l'Amicale
des conducteurs de locomotive l'explique ainsi : « Le corporatisme dans
les industries est dans le même rapport avec les syndicats d'artisans
que les droits d'ancienneté avec les Amicales des personnels des chemins
de fer. Ils constituent dans les deux cas l'épine dorsale et si jamais
ils s'écroulaient, les syndicats deviendraient impropres à toute négociation
collective. En fait, il serait impossible de nos jours de conserver
une organisation sans eux ».
On trouvera à peine quelques exemples de grands syndicats qui aient,
à l'origine, subvenu à leurs besoins en fournissant des avantages non
collectifs, tels que des assurances ou des règles d'avancement. D'autre
part, la plupart des syndicats doivent offrir quelque chose d'équivalent
à des assurances, des avantages sociaux ou des droits d'ancienneté. Quelques syndicats aident leurs membres à trouver
un emploi. Fait plus important, presque tous les syndicats s'occupent
des doléances de leurs membres contre le patron ; c'est-à-dire qu'ils
essaient de protéger l'adhérent contre des heures supplémentaires trop
(ou trop peu) nombreuses, contre une répartition inéquitable du travail
le plus déplaisant, les brimades d'un chef d'équipe, etc. Bien que les
syndicats puissent appuyer les doléances de membres non syndiqués, en
partie pour les convaincre de l'utilité du syndicat, le non-syndiqué
est, sans conteste, conscient que ses revendications contre la direction
seront les dernières à être satisfaites s'il persiste indéfiniment à
rester en dehors du syndicat.
En définitive, beaucoup de syndicats nationaux tirent leur pouvoir d'un
système de fédération, c'est-à-dire du fait que leurs membres appartiennent
à de petites associations locales et qu'ainsi ils ont à ce niveau les
avantages du petit groupe. Les petits groupes, à leur tour, peuvent
être maintenus dans le syndicat national par des avantages non collectifs
que le syndicat national procure aux syndicats locaux. Le syndicat national
peut fournir un personnel d'experts que les syndicats locaux sont en
mesure de mettre à contribution et leur offrir ce que l'on pourrait
peut-être appeler « l'assurance de salaire » sous la forme d'un fonds
de grève géré par l'administration centrale. Le syndicat national peut
aussi offrir des avantages non collectifs, directement, à certains membres
d'un syndicat local qui émigrent vers une autre communauté, en leur
permettant d'accéder à l'emploi et à la qualité de syndiqué dans la
branche locale de la nouvelle communauté.
Avec l'extension de la grande industrie et sa pénétration par les syndicats,
ces derniers temps, le petit syndicat local a perdu de son influence.
A présent bien des travailleurs syndiqués appartiennent à des associations
locales de plus de 1 000 membres, des associations si vastes qu'elles
ne peuvent plus compter comme de petits groupes. Par surcroît, les syndicats
nationaux sont en train de reprendre à leur compte les fonctions qu'assumaient
auparavant les syndicats locaux.
En règle générale, aucun syndicat de plus de 1 000 et parfois même de
plus de 100 membres ne constitue une unité sociale efficace. Une étude
empirique minutieuse de quelques syndicats locaux modernes a mené à
cette conclusion :
« Quelques syndicats
ont cherché à procurer à leurs membres un programme de loisirs complets
aussi bien qu'une protection dans leur travail. Toutefois, les syndicats
locaux que nous avons observés ont trouvé qu'il n'était pas réaliste
de rivaliser avec les activités sociales établies dans la communauté.
Naturellement, un pique-nique pour toute la famille en été et un bal
en hiver auront du succès surtout si le syndicat local paie une large
part de l'addition. En fait, nous avons souvent vu des syndicats locaux
consacrer plus de 10 % de leur trésorerie à des activités sociales de
telle sorte que les membres aient le sentiment qu'ils ont obtenu quelque
chose en échange de leurs cotisations. Des fêtes pour les enfants à
Noël sont également populaires, mais c'est là toute l'étendue de ce
genre d'activités sociales ».
Ainsi il semble que de nos
jours dans un grand nombre de syndicats (encore que pas dans tous) les
petits groupes qui le constituent ne sont pas en mesure de leur apporter
un surcroît de pouvoir puisque les unités locales sont elles-mêmes parfois
vastes et avec la croissance de l'association locale moyenne, un syndicat
n'est plus toujours capable de continuer à procurer des avantages sociaux.
Probablement l'extension de la Sécurité sociale et de l'assurance contre
le chômage garanties par le gouvernement, la prolifération des compagnies
d'assurances privées ont rendu les modèles d'assurances des syndicats
infiniment moins utiles pour attirer des adhérents qu'autrefois. Cette
sorte de stimulation sélective ne peut en tout cas fonctionner que dans
des syndicats ayant un excellent sens des affaires et il apparaît que
seul un petit nombre de syndicats américains ont survécu par ces moyens.
Les avantages non collectifs obtenus par l'action syndicale en ce qui
concerne les doléances des employés ont également été limités dans les
dix dernières années par l'obligation légale pour un syndicat de défendre
tous les travailleurs d'un groupe donné qu'ils soient ou non syndiqués.
En échange du droit à une « juridiction exclusive » un syndicat
est tenu par la loi de représenter tout travailleur à l'intérieur de
sa juridiction.
Bien qu'il soit sans doute impossible d'assurer que les plaintes des
non-syndiqués sont soutenues avec autant de vigueur que celles des syndiqués,
cette disposition légale affaiblit les mobiles qui poussent les individus
à adhérer au syndicat pour appuyer leurs réclamations.
En somme, la plupart des syndicats ne tirent plus un surcroît de puissance
de l'existence de petits groupes et les avantages non collectifs d'un
syndicat ne sont d'ordinaire pas suffisants pour lui gagner beaucoup
d'adhérents. De nos jours la taille réduite, les avantages non collectifs
ne peuvent rendre compte du succès du syndicalisme qu'à titre exceptionnel.
Dans la majorité des cas c'est l'adhésion obligatoire et les piquets
de grève qui sont à l'origine de l'affiliation. L'adhésion forcée est
aujourd'hui la règle générale. Au cours de ces récentes années, en gros
95 % des travailleurs syndiqués ont été couverts par divers types de
garanties syndicales (quand ce n'est pas le recensement des cotisations)
qui rendent impossible ou du moins extrêmement difficile pour un travailleur
d'éviter d'adhérer au syndicat sous la juridiction duquel il tombe.
Il existe un « droit au travail » dans un certain nombre d'Etats (presque
tous des Etats non industriels) mais ces lois sont rarement appliquées.
Cette confiance générale dans l'adhésion obligatoire est compréhensible
car les syndicats sont de grandes organisations par excellence qui s'efforcent
d'obtenir des avantages pour de grands groupes ou des groupes latents.
Un syndicat travaille d'abord pour obtenir une augmentation de salaires,
de meilleures conditions de travail, une législation favorable aux travailleurs,
etc., toutes choses que, par leur nature même un travailleur ne peut
soutirer isolément. Les syndicats sont pour les négociations collectives,
non individuelles. Il s'ensuit que la plupart des succès des syndicats
même s'ils étaient plus impressionnants que les syndicalistes bon teint
ne le proclament ne pourraient offrir au travailleur raisonnable un
mobile d'adhérer; ses efforts individuels n'auraient pas d'effet sensible
sur son revenu et qu'il contribue ou non aux frais du syndicat, il bénéficierait
de la même manière de ses réalisations. C'est pourquoi les parties suivantes
de ce chapitre laisseront de côté l'association occasionnelle qu'est
un petit groupe et les cas où les syndicats peuvent s'entretenir eux-mêmes
en procurant des biens non collectifs très alléchants et traitera de
théories et de controverses autour des syndicats d'après le postulat,
exact malgré sa simplification, que les syndicats sont et ont été depuis
qu'ils sont devenus des organisations nationales des institutions travaillant
principalement pour les intérêts communs de grands groupes de travailleurs.
Développement
des syndicats en théorie et en pratique
Que les syndicats s'inquiètent
de celui qui fait « cavalier seul » est un fait bien connu. Mais les
théoriciens les plus fameux du mouvement ouvrier n'ont pas suffisamment
tenu compte du phénomène et Selig Perlman dans sa thèse classique sur
les syndicats américains
l'une des plus marquantes et les plus éminentes, l'a complètement ignoré.
Perlman a tenté d'expliquer le développement des syndicats américains
et leur insistance sur les négociations collectives plutôt que sur les
réformes politiques par ce qu'il a appelé «
la conscience de l'emploi ». Cette conscience ou obsession de l'emploi
est avant tout la conviction des travailleurs qu'il y a rareté de l'offre
et Perlman pense que ce pessimisme était contagieux parmi les travailleurs
manuels.
Perlman en voyait la raison dans les règles et les mécanismes adoptés
dans les syndicats. Il notait que ceux-ci pour réussir luttaient par
dessus tout pour le « contrôle de l'embauche » - pour des dispositions
qui garantiraient à leurs propres membres d'être les premiers engagés
et les derniers licenciés. Le corporatisme n'est pas tant considéré
comme un moyen de renforcement du syndicat que comme une technique destinée
à « conserver » les rares emplois aux travailleurs dans un syndicat
donné.
Les restrictions de la liberté de licenciement du patron sont réclamées
par le syndicat non tant pour protéger l'organisation que pour répartir
les emplois présumés rares parmi tous les membres selon un « communisme
de l'opportunité ».
En résumé, les efforts des syndicats pour empêcher les patrons d'engager
des non-syndiqués ou d'exercer des discriminations contre les syndiqués
en matière de promotions, de renvois, d'affectations, de mesures disciplinaires,
etc., sont selon Perlman destinés à faciliter la ventilation des emplois
parmi tous les membres d'un certain groupe de travailleurs manuels.
Au contraire, dans notre étude notre hypothèse, fondée sur le concept
de groupe latent, est que de telles pratiques syndicales sont cruciales
pour le pouvoir et la survie de tout grand syndicat et reflètent des
impératifs organisationnels plutôt qu'un malaise endémique parmi les
travailleurs manuels.
Notre thèse selon laquelle l'aspiration des syndicats à contrôler la
politique de l'emploi et des licenciements patronaux est due à leur
besoin d'adhérents et ne dépend pas d'une « obsession de l'emploi »
est attestée par l'histoire.
Le syndicalisme américain a enregistré ses premières et durables victoires
sur une échelle nationale entre 1897 et 1904. Pendant cette période
le nombre des ouvriers syndiqués est passé de 447 000 à 2 072 000, après
quoi les adhésions aux syndicats ne sont tombées que légèrement.
C'était une époque de grande prospérité ; le taux de l'emploi était
élevé et les travailleurs avaient toutes les raisons pour être moins
pessimistes que d'habitude quant aux chances d'embauche. Les gains notables
des syndicats durant cette période étaient en outre étroitement liés
au renforcement de l'adhésion obligatoire. L'afflux des nouveaux membres
fut marqué par une série de grèves victorieuses pour l'union shop en
1897 et 1898. Les grèves pour le « droit syndical » s'accrurent :
on en recensait 140 en 1897 et 748 en 1904. Le nombre des grévistes
pour la reconnaissance des syndicats se trouva presque multiplié par
10 en sept ans. Cette période représente
le point culminant d'une agitation croissante depuis 1860. Pour la première
fois les syndicats se mirent à réclamer que fassent l'objet de textes
écrits les usages et les accords sur la fermeture des entreprises aux
non-syndiqués. Cette revendication
provoqua une amère réaction de la part du patronat. Dans tout le pays,
les patrons entreprirent la première grande campagne contre les monopoles
syndicaux, telle, en 1903, la National Association of Manufacturers,
qui avait jusqu'alors refusé de s'occuper des problèmes du travail.
En outre l'administration de Théodore Roosevelt contribua à attiser
l'hostilité du public à l'égard du syndicalisme obligatoire. La résistance déterminée
du patronat porta ses fruits. Alors qu'en 1901, 1902 et 1903 les syndicats
l'avaient emporté dans la moitié ou les deux tiers des établissements
où ils appelaient à la grève pour être reconnus, en 1904 ils ne gagnaient
plus que dans 37 %. Le nombre de « lock-out » par suite de conflits
sur les garanties syndicales s'accrut également avec la campagne en
faveur de l'ouverture des ateliers aux non-syndiqués et beaucoup de
ces mesures furent couronnées de succès. Rien de surprenant
dans ces conditions que l'adhésion aux syndicats ait connu une baisse
quoique légère en 1904 et en 1905. Les adhésions restèrent stables jusqu'à
la veille de la première guerre mondiale.
Le syndicalisme fit ses gains les plus substantiels entre 1935 et 1945. Ces gains n'étaient
liés à aucun pessimisme quant à la disponibilité des emplois : on était
d'abord en période de croissance de l'emploi et, plus tard, avec la
guerre, de plein emploi, voire de pénurie de personnel. Cet épanouissement
commence avec l'adoption du Wagner
Act en juillet 1935, ou peut-être avec l'acceptation de la part
du patronat de sa constitutionnalité après qu'il eût été approuvé par
la Cour suprême en avril 1937. Le Wagner
Act fait des négociations collectives un objectif de la politique
nationale et stipule que chaque fois que la majorité des employés dans
une unité de négociation votent pour un syndicat particulier lorsqu'ils
élisent leurs délégués, l'employeur est tenu de négocier collectivement
avec ce syndicat au sujet de tous les employés de l'unité de négociation.
Pour obtenir une reconnaissance de la part d'un employeur après l'adoption
du Wagner Act, un syndicat n'a plus qu'à persuader la majorité des employés
de voter pour lui; avant que l'acte ne fût entériné, le syndicat était
contraint à réclamer un soutien tel qu'il pût supporter le poids d'une
grève qui forcerait l'employeur à céder. La tâche du syndicat était
aussi facilitée par l'interdiction stipulée dans le Wagner Act des syndicats
« maison » et par ses paragraphes condamnant toute discrimination contre
les membres des syndicats. En fin de compte, le Wagner Act autorisait
le monopole syndical de l'emploi.
Cet acte et la période de guerre et de plein emploi qui allaient suivre
ont, semble-t-il, contribué à l'augmentation la plus spectaculaire dans
l'histoire du syndicalisme moderne américain du nombre de syndiqués.
Au cours de la seule année 1937 l'adhésion aux syndicats a augmenté
de 55 %. Il y eut de nombreuses
grèves pour les garanties syndicales.
Pour la première fois
les industries de production de masse furent syndiquées. La CIO récemment
constituée contribuait à donner une vigueur et une impulsion nouvelles,
mais l'AFL s'étendait aussi largement, atteignant bientôt un nombre
d'adhérents supérieur à celui qu'il avait eu avant la scission des syndicats
CIO.
Les années où l'apport fut le plus considérable après 1937 furent les
années de déficit de main-d’œuvre, 1942, 1943 et 1944.
Pourtant les grèves furent relativement peu nombreuses
pendant les années de guerre.
Probablement une des raisons principales de l'augmentation du nombre
d'adhérents aux syndicats durant la guerre -outre celle du plein emploi-
fut la clause, imposée par le gouvernement aux employeurs, du « maintien
de l'adhésion » en cas de conflit à propos du syndicalisme. Comme d'autres
l'ont souligné, la loi du « maintien de l'adhésion » était un important
élément de contrainte supplémentaire car elle exigeait
que ceux qui adhéraient à un syndicat (soit volontairement soit parce
qu'ils étaient soumis à diverses formes d'intimidation, de pression
sociale ou par suite de quelque grief personnel et temporaire qui réclamait
l'appui du syndicat), en restent membres au moins jusqu'à la signature
d'un nouveau contrat de travail. Cette disposition permettait également
aux syndicats de concentrer toutes leurs ressources à obtenir de nouvelles
adhésions. La loi du « maintien de l'adhésion » avait été imposée par
le gouvernement pour éviter que les conflits dans l'industrie n'entravent
l'effort de guerre. Le War Labor
Board avait reçu le pouvoir de trancher dans tous les différends
touchant la défense nationale et il avait stipulé que, lorsque aucune
autre forme de garantie syndicale n'était effective et que le syndicat
désirait l'adhésion obligatoire, la règle du « maintien de l'adhésion
» fût imposée. Cette espèce de disposition assurant la sécurité aux
syndicats se généralisa pendant la guerre.
Pendant la première guerre mondiale la situation était moins claire.
Mais on se trouvait également dans une période de plein emploi et par
conséquent loin de ce pessimisme dont parle Perlman. Et une fois de
plus la position cruciale et le pouvoir de marchandage des syndicats
leur permettaient de gagner énormément de terrain. Les adhésions augmentèrent
considérablement encore que moins que pendant la deuxième guerre mondiale. Pendant la première guerre, il y avait eu aussi
un War Labor Board. Il rendit
des arrêts affectant environ 700 000 travailleurs et promut des comités
d'entreprises dans des industries jusque-là inorganisées dans l'espoir
que ces comités se développeraient et deviendraient de véritables syndicats.
L'attitude relativement bienveillante du gouvernement est illustrée
par le fait que les syndicats de cheminots obtinrent, lorsque les chemins
de fer furent nationalisés pendant la guerre, des garanties qu'ils perdirent
rapidement lorsque, par le Esch
-Cummings Act, les chemins de fer se retrouvèrent dans les mains
de compagnies privées. En outre l'industrie de la construction navale
fut organisée avec l'aide du secrétariat à la Marine. Le Révérend Jerome
Toner résume la situation en ces termes : « Le syndicalisme a été protégé
sinon choyé par le National War Labor Board au cours de la première
guerre mondiale. La Fédération américaine du travail, bien qu'acceptant
de respecter les ateliers ouverts aux non-syndiqués pendant la guerre
réussit à augmenter le nombre de ses adhérents et à étendre à de vastes
secteurs son monopole pendant et après la guerre. De 1915 à 1920, on
enregistre une augmentation de 2 503 000 membres et les ateliers fermés
aux non-syndiqués se multiplièrent ».
En bref, les périodes pendant lesquelles les syndicats obtinrent de
contrôler les emplois et les réservèrent aux membres des syndicats ne
sont pas les périodes où les travailleurs avaient le plus de raison
de craindre le chômage. Et les chiffres sur l'accroissement des adhésions
au syndicat n'amènent pas à conclure que les syndicats attiraient davantage
les adhésions dans les moments de pessimisme quant aux disponibilités
d'emplois. Les progrès des ateliers fermés aux nonsyndiqués et l'augmentation
du nombre des syndiqués ont tous deux été plus frappants dans des périodes
d'expansion de l'emploi et même pendant les périodes de guerre où régnait
la pénurie de la main-d’œuvre. On constate que chaque fois que des marchés
de travail (et de production) étroits ou une législation favorable augmentaient
le pouvoir de négociation des syndicats, ceux-ci demandaient et généralement
obtenaient la reconnaissance des syndicats et quelque forme d'adhésion
obligatoire. Ainsi le nombre des adhérents aux syndicats augmentait.
Ceci tend à montrer que les syndicats ont cherché à obtenir le « contrôle
des emplois » non tant pour protéger les chances d'emplois dans une
période de stagnation que pour renforcer, étendre et stabiliser les
syndicats et les organisations.
La thèse précédente basée sur des modèles de chronologie historique
ne prétend naturellement pas être définitive. Un argument plus difficile
à réfuter contre la théorie de Selig Perlman surgit dès que l'on considère
la fonction de la demande d'emploi. Quand les syndicats obtiennent des
augmentations de salaires, la quantité de travail demandé tend à diminuer.
Il s'ensuit qu'un syndicat qui essaie d'obtenir des augmentations de
salaire ne peut assumer une attitude pessimiste devant la pénurie. En outre, les tentatives
pour obtenir des augmentations de salaire sont en désaccord avec le
« communisme de l'opportunité » que Perlman attribuait au syndicat.
Il est certes possible que parfois la demande d'emploi soit extrêmement
inélastique, auquel cas une augmentation des salaires tendrait à n'entraîner
qu'une réduction très minime de l'emploi. Mais alors les travailleurs
n'auraient pas de raison d'être pessimistes car ils bénéficieraient
de gains importants sans consentir des sacrifices notables.
De surcroît, comme l'a fait remarquer Lloyd Ulman, les syndicats
ont pratiqué la politique des entreprises fermées aux non-syndiqués
et autres formes de contrôle de l'emploi en grande partie pour recruter
de nouveaux membres. Mais si ces nouveaux
travailleurs étaient tenus à l'écart du syndicat, les emplois des anciens
membres seraient sans aucun doute plus stables. Cette utilisation du
pouvoir syndical est donc en contradiction avec l'idée que les syndicats
obtiennent et emploient leurs instruments de contrainte surtout pour
préserver les chances de l'emploi.
La théorie de Perlman tire toutefois quelque vraisemblance du fait qu'une
augmentation durable de l'adhésion aux syndicats et sa force ne se sont
produites que quand le « syndicalisme des affaires », avec son insistance
sur le « contrôle de l'emploi », a été érigé en philosophie du mouvement
syndical américain. Avant la formation de la Fédération américaine du
travail en 1886 sous Samuel Gompers, il n'existait aucune organisation
syndicale stable ou durable à l'échelle nationale ; nous sommes donc pleinement en droit de souligner
les aspects par lesquels elle se différenciait de ses prédécesseurs.
Et la distinction la plus remarquable entre la Fédération américaine
du travail sous Gompers et la plupart des organisations syndicales générales
précédentes résidait dans le fait que la Fédération mettait l'accent
sur les négociations collectives tandis que la plupart de ses précurseurs
avaient privilégié la politique et la réforme utopique. La raison du succès de la Fédération américaine
du travail vient, selon Perlman, du fait qu'elle a renoncé à l'activité
politique pour concentrer ses efforts sur le « contrôle de l'emploi
». Cette orientation a assuré son succès parce qu'entre temps les barrières
douanières avaient été levées et l'optimisme passager avait fait place
aux craintes d'un hypothétique chômage.
John R. Commons, l'auteur d'une autre théorie fort connue et stimulante
pour l'esprit sur le mouvement syndicaliste aux Etats-Unis, pensait
également que l'apparition du syndicalisme de Gompers avec ses négociations
collectives était un événement marquant. Il attribuait l'échec des organisations
syndicales précédentes en grande partie à la primauté accordée par elles
à la politique. Le virage opéré par le système de Commons comme de Perlman
et l'avènement d'un syndicalisme « d'entreprise », d'esprit corporatiste
qui plaçait au premier plan les négociations collectives, était lié
à l'abolition de la « frontière ». Avec la suppression de cette sécurité
qu'était la « frontière », la pression pour obtenir des augmentations
de salaires en opposition aux préoccupations concernant le libre-échange,
la concurrence, et autres problèmes de ce genre, s'intensifia. Fait
plus déterminant, l' « expansion du marché », le développement de la
concurrence à l'échelle nationale, amenèrent en quelque sorte les travailleurs
à s'organiser pour obtenir une augmentation de salaires.
Le succès du syndicalisme d'entreprise et son corollaire, fermeture
des ateliers aux non-syndiqués ou contrôle du travail, en face de l'échec
du syndicalisme politique ou utopique du XIXe siècle peuvent également
s'expliquer à la lumière du concept de « groupe latent » exposé au cours
de cette étude. Quand un syndicat s'engage dans une négociation collective
avec un employeur donné il peut souvent obliger l'employeur à faire
de l'adhésion au syndicat une des conditions de l'embauche; les membres
du syndicat peuvent purement et simplement refuser de travailler avec
des non-syndiqués. Une fois que le syndicat a reçu la reconnaissance
désirée de la part du patronat, son avenir est assuré. Mais un syndicat
voué à ne fonctionner qu'à travers le système politique n'a pas une
telle ressource. Il ne peut rendre l'adhésion obligatoire; il ne peut
même pas traiter avec l'employeur, celui qui est le mieux placé pour
contraindre les travailleurs à se syndiquer. S'il réussit de quelque
manière à obtenir une adhésion forcée, il se trouvera dans une situation
embarrassante car en tant qu'organisation purement politique, il n'a
aucune excuse de rendre l'adhésion obligatoire; en somme l'exercice
de la contrainte à des fins uniquement politiques semblera anormal dans
un régime démocratique.
Le contrôle de l'emploi que réclament les syndicats vient avant tout
de leur désir d'être forts et de survivre plutôt que d'une attitude
pessimiste devant le problème de l'embauche; cette opinion est confirmée
par le bas niveau de militantisme dans la plupart des syndicats. Parfois
les syndicats infligent des amendes pour absentéisme afin de lutter
contre la défection des membres aux réunions.
Les spécialistes des questions syndicales s'étonnent de ce manque de
participation :
« Si
les bénéfices potentiels sont élevés, on s'attendrait à trouver dans
la plupart des groupes un haut niveau de participation. Pourtant les
activités dans les lieux que nous avons étudiés étaient faibles. Souvent
moins de 5 % des adhérents assistaient aux réunions, et il était difficile
de recruter des volontaires pour remplir certaines fonctions secondaires
ou devenir membres d'une commission. La plupart des dirigeants syndicaux
ont admis franchement que l'inertie était un de leurs plus graves problèmes
».
Les adversaires
des syndicats pourraient arguer qu'une telle situation prouve que le
monopole de l'emploi contraint les gens qui ne sont pas d'accord avec
la politique menée par le syndicat à y rester, qu'il est clair que les
travailleurs sont hostiles aux syndicats et à plus forte raison au caractère
obligatoire de l'adhésion. Mais cet argument se heurte au fait que des
élections menées en toute impartialité n'ont cessé de montrer que les
travailleurs syndiqués approuvaient les mesures de fermeture des entreprises
aux non-syndiqués. Les responsables de la Taft -Hartley law pensaient apparemment
que dans des élections libres, les travailleurs prendraient position
contre la domination de l'entreprise par les syndicats. Aussi ont-ils
stipulé que pour entériner un monopole, un syndicat fasse organiser
par le National Labor Relations Board un vote
à bulletins secrets et qu'il obtienne en sa faveur le vote de plus de
la moitié des électeurs inscrits, et non une simple majorité des suffrages
exprimés. Ces espoirs ont été déçus. Au cours des quatre premiers mois,
les syndicats ont gagné toutes (à l'exception de quatre) les 664 élections
des entreprises fermées aux non-syndiqués, plus de 90% des employés
ayant voté pour le monopole syndical. Dans les quatre premières années,
44 795 fermetures d'entreprises aux nonsyndiqués ont été autorisées
à l'issue de telles élections. Les syndicats ont emporté 97 % des élections.
En conséquence, l'amendement de 1951 supprimait l'obligation de procéder
à des élections.
Ainsi il existe un contraste paradoxal entre le très faible niveau de
participation dans les syndicats et l'appui massif que les travailleurs
donnent aux mesures qui les contraignent à aider un syndicat. Environ
90 % n'assistent pas aux réunions ou ne participent pas aux affaires
syndicales, néanmoins 90 % environ votent en faveur de leur adhésion
obligatoire et des mesures les obligeant à verser de lourdes cotisations
au syndicat. Une étude intéressante de Hjalmer Rosen et de R. A. Hudson
Rosen illustre bien ce paradoxe. Les Rosen ont procédé
à un sondage d'opinion du District 9 de l'International Association
of Machinists et ont rencontré de nombreux travailleurs qui leur ont
déclaré que par suite de la suppression des amendes pour absentéisme,
l'assistance avait fondu « d'une manière effrayante » pour reprendre
l'expression de l'un d'entre eux. Les membres manifestaient plus de
mécontentement sur cette faible participation aux réunions que sur n'importe
quel autre point d'un vaste questionnaire ; 2,7 % seulement des personnes
interrogées s'estimaient satisfaites de l'assistance aux réunions. Les
Rosen en ont tiré la conclusion que les membres étaient incohérents.
« Si le militant de base pense qu'il faut assister aux réunions
et déplore le manque d'assiduité, pourquoi ne remédient-ils pas à la
situation en y assistant tous ? Il est incontestablement en leur pouvoir
de changer l'état de choses qu'ils déplorent ».
En réalité, les travailleurs
n'étaient pas inconséquents : leurs actions et leurs attitudes étaient
des modèles de rationalité lorsqu'ils exprimaient le désir que tous
assistent aux réunions alors qu'eux-mêmes s'abstenaient d'y venir.
Car si les membres ont intérêt à ce que le syndicat soit fort, il serait
sans doute préférable pour l'ensemble que l'assistance soit nombreuse,
mais (lorsque les pénalisations pour l'absence aux réunions ne sont
pas appliquées) un travailleur individuel n'a pas de motivation économique
pour assister à une réunion. Il bénéficiera des conquêtes du syndicat
qu'il soit assidu ou non et ne réussira pas probablement par lui-même
à contribuer de manière sensible à ces victoires.
Ce type de situation où les travailleurs ne participent pas activement
à la vie syndicale tout en souhaitant que les membres en général le
fassent, et où ils défendent l'adhésion obligatoire à une écrasante
majorité, rappelle l'attitude caractéristique des citoyens à l'égard
de l'Etat. Les électeurs désirent souvent voter pour une augmentation
d'impôts en vue de financer de nouveaux services fournis par le gouvernement,
mais en tant qu'individus ils s'efforcent d'ordinaire à ne verser que
le minimum auquel les astreint le fisc (et à l'occasion encore moins).
De même des cultivateurs augmentent souvent leur production, même lorsque
la demande est inélastique et cet agissement contraire à leurs intérêts
communs, et votent ensuite pour un contrôle du gouvernement qui les
oblige à réduire la production.
La conclusion à tirer de cette analyse est que le monopole syndical
ne peut s'expliquer par la peur du chômage chez les travailleurs :
l'interdiction de l'accès à l'emploi pour les non-syndiqués et autres
formes de contrainte sont capitales pour assurer le pouvoir et la stabilité
des syndicats. C'est le syndicat en tant qu'organisation, non directement
le travailleur, qui a besoin du « contrôle de l'emploi » qui selon Perlman
a été l'essence du syndicalisme américain. De petits syndicats locaux
peuvent exister sans mesures coercitives dans des industries où les
fabriques sont de dimension restreinte. A l'occasion, certains grands
syndicats réussissent à survivre également en proposant des formules
d'assurances particulièrement alléchantes ou en offrant d'autres biens
non collectifs séduisants. Il est même possible que pour un bref laps
de temps des syndicats se maintiennent pour des raisons complètement
différentes de celles énumérées dans cette étude ; c'est-à-dire en éveillant
des émotions assez violentes pour pousser les individus à se comporter
d'une manière irrationnelle, au point qu'ils participeront à l'effort
syndical même si une simple contribution individuelle ne devait avoir
aucune répercussion sensible sur le sort du syndicat et même s'ils devaient
bénéficier des conquêtes syndicales qu'ils les aient soutenues ou non.
Mais il ne paraît pas y avoir d'exemple de vastes syndicats nationaux
jouissant d'un pouvoir et d'une stabilité semblables à ceux qui existent
aujourd'hui dans le pays se maintenant sans quelque forme d'adhésion
obligatoire. Il est hors de doute que des mobiles idéologiques peuvent
amener sporadiquement l'éclosion d'organisations, mais il est peu vraisemblable
que de très grands syndicats puissent durer plus longtemps ou réaliser
plus de projets que les Locofocos ou les Knights of Labor, sans aucune mesure coercitive.
Entreprise
fermée aux non-syndiqués et libéralisme économique dans les groupes
latents
Si la thèse selon laquelle l'adhésion obligatoire
est en général indispensable au maintien durable d'un mouvement syndical
est correcte, il s'ensuit que maints arguments dirigés contre la fermeture
des entreprises aux non-syndiqués sont fallacieux. L'un des reproches
les plus courants adressé au syndicalisme forcé, employé même autrefois
par des économistes de profession, repose sur un parallèle
avec l'entreprise privée ordinaire. En gros l'argumentation est la suivante :
puisqu'une firme doit plaire à ses clients si elle veut les garder,
un syndicat doit aussi affronter l'épreuve d'ouvrir l'entreprise à tous,
auquel cas il réussira si ses réalisations plaisent aux membres potentiels.
L'argument du « droit au travail » se retrouve souvent dans la bouche
de ceux qui sont les plus ardents défenseurs du système de la libre
entreprise fondée sur le « motif du profit ». Mais si ce même motif
du profit qui est censé dicter la conduite des consommateurs et des
hommes d'affaires stimule aussi les travailleurs, le renforcement des
lois concernant le « droit au travail » sonne le glas des syndicats.
Un travailleur rationnel ne contribuera pas volontairement à un (grand)
syndicat fournissant un bien collectif puisqu'à lui seul il ne parviendra
pas à accroître d'une manière perceptible le pouvoir du syndicat et
puisqu'il profitera des avantages des succès remportés par le syndicat
qu'il l'ait ou non appuyé.
Traiter de l'adhésion obligatoire au syndicat en termes
de « droits » est donc une démarche erronée et stérile. On peut naturellement
formuler des objections fort intelligentes contre les syndicats et l'union
shop. Mais aucune ne peut se fonder uniquement sur les prémisses que
l'union shop et d'autres formes de syndicalisme coercitif restreignent
la liberté individuelle, à moins que l'objection ne s'étende à toute
mesure de coercition employée pour permettre la fourniture de services
collectifs. Il n'y a pas davantage violation des
« droits » par l'instauration d'un impôt pour entretenir un organisme
de police ou un système judiciaire que dans une union shop. Le droit
et l'ordre sont, sans conteste, les conditions de toute activité économique
organisée; les forces de police et le système judiciaire sont par conséquent,
peut-on penser, plus indispensables à un pays que les syndicats. Mais
cette remarque se contente de placer la question sur le terrain qui
convient : les résultats obtenus par les activités syndicales justifient-ils
le pouvoir dont la société les a investis ? Le débat sur les lois concernant
le « droit au travail » ne doit pas être axé autour des « droits » en
cause, mais sur le problème de savoir si le pays se porterait mieux
avec des syndicats forts ou faibles.
Pour être cohérents, ceux qui attaquent l'union shop au seul nom du
« droit au travail » doivent également soutenir l'idée du « consentement
unanime » en matière d'impôt énoncée en 1890 par Knut Wicksell. Wicksell s'est
fait souvent l'avocat de la politique du « laissez-faire » (bien qu'il
ne fût en aucun sens du terme un conservateur)
qui affirmait que « la contrainte est toujours un mal en soi » et que
par conséquent l'Etat ne devait jamais soutirer des impôts à un citoyen
sans son consentement. Il reconnaissait toutefois que l'Etat n'était
pas en mesure de supporter les charges des services publics essentiels
par un système marchand, puisque les citoyens pouvaient jouir des avantages
de ces services, qu'ils les aient ou non payés. Par conséquent, la seule
méthode équitable pour financer les services de l'Etat consistait à
exiger que tout appel de fonds de la part du gouvernement soit l'objet
d'un vote unanime. Dans le cas où un projet de dépense ne réussirait
pas, quelle que soit la répartition des charges fiscales, à obtenir
l'accord unanime au Parlement, il devrait être rejeté. Faute de quoi,
les citoyens se verraient obligés de payer des impôts à l'Etat pour
un service qu'ils ne désireraient pas ou pas assez pour contribuer à
son financement. Ainsi, aussi bien dans le domaine du gouvernement que
dans un régime de libéralisme économique, personne ne serait contraint
à dépenser de l'argent pour des objets dont il ne voudrait pas. (Plus récemment,
James Buchanan et Gordon Tullock ont, dans un esprit analogue, proposé
qu'avant d'entreprendre certaines formes de dépenses, on passe par une
procédure se rapprochant du vote à l'unanimité.)
Le libéralisme à l'ancienne de Wicksell rappelle l'attitude de John
Maynard Keynes à l'égard de la conscription pendant la première guerre
mondiale. Keynes était contre la conscription mais ce n'était pas un
pacifiste. Il était contre la conscription parce qu'elle privait les
citoyens de leur droit de décider d'eux-mêmes s'ils voulaient ou non
participer au combat. Keynes, en tant que fonctionnaire de l'Etat, était
exempté de la conscription, aussi sa sincérité ne peut être mise en
doute. Apparemment sa croyance dans les droits de l'individu
contre la majorité de ses compatriotes était vraiment très forte.
La plupart des gens de la présente génération penseront que la théorie
du consentement unanime en matière d'impôt de Wicksell et l'opposition
radicale de Keynes à la conscription ont mené la philosophie du laissez-faire
à une position extrême irréalisable, voire extravagante. Pourtant les
vues de Wicksell et de Keynes n'étaient que des applications cohérentes
du postulat libéral incarné dans les arguments de ceux qui attaquent
l'union shop au nom du « droit au travail ». Car si, en toutes circonstances,
l'individu a « droit au travail » (le droit de travailler sans payer
aucune redevance aux syndicats), il doit avoir aussi sûrement le «
droit de ne pas se battre » (le droit d'éviter le service militaire)
et le « droit de dépenser » (le droit d'éviter de payer des impôts pour
des services publics qu'il ne désire pas). Les conventions collectives,
la guerre et les services publics fondamentaux ont ceci en commun que
les « avantages » procurés par tous les trois reviennent à chacun dans
les groupes respectifs qu'il ait ou non soutenu le syndicat, servi dans
l'armée ou payé ses impôts. La contrainte intervient dans les trois
cas et il ne peut en être autrement. En conséquence une critique cohérente
du closed shop (de l'éviction des non-syndiqués
des entreprises) doit forcément passer par la voie du libéralisme tracée
par Wicksell et Keynes, ou alors simplement déclarer que les syndicats
sont si inoffensifs ou inefficaces ou insignifiants,
que le pays n'a pas à se soucier de leur viabilité ni à se montrer tolérant
à l'égard de leurs privilèges. Il peut paraître
étrange d'établir une analogie entre le syndicat et l'Etat. Certains
ont émis le postulat, avec Hegel, que l'Etat devait être différent,
dans tous ses aspects essentiels, de tout autre type d'organisation.
Mais d'ordinaire le syndicat et l'Etat fournissent tous deux la plupart
des avantages collectifs ou communs à de vastes groupes. Par conséquent,
l'individu adhérant au syndicat, comme le simple contribuable, n'est
pas en mesure de veiller seul à ce que le bien collectif soit fourni,
mais il en profitera qu'il ait ou non participé à l'effort pour l'obtenir.
A l'instar du contribuable, le membre du syndicat n'a aucune motivation
pour consentir plus de sacrifices qu'il n'est nécessaire.
Intervention
gouvernementale et libéralisme économique dans le groupe latent
Cette approche des syndicats
et des droits ou des libertés de leurs membres permet également d'éclairer
certains raisonnements courants sur le rôle du gouvernement et la liberté
économique des citoyens. Nombreux sont ceux qui soutiennent que le socialisme
et les activités de l'Etat restreignent généralement, voire inévitablement
la liberté économique et vont jusqu'à menacer du même coup les droits
politiques.
D'autres en revanche nient que les activités économiques de l'Etat puissent
porter atteinte à la « liberté », faisant remarquer que celle-ci
est un concept essentiellement politique concernant la démocratie et
les droits civiques plutôt que la politique économique.
Cette controverse est souvent compliquée par un malentendu sur la terminologie
elle-même et sur des confusions quant à l'objet et au terrain où se
place le désaccord. Aussi est-il nécessaire ici de distinguer trois
aspects de la polémique.
L'un de ces aspects concerne les relations entre institutions et libertés
économiques. Un certain nombre de penseurs conservateurs proclament
qu'un système politique libre et vraiment démocratique ne peut exister
que si l'Etat ne joue qu'un rôle relativement restreint dans la vie
économique; selon eux les plans de gouvernement socialiste et l'intérêt
de l'Etat amènent à plus ou moins longue échéance des dictatures de
type stalinien ou hitlérien. De nombreux autres
spécialistes soutiennent la thèse opposée, à savoir que seuls des plans
gouvernementaux hardis et des mesures d'intérêt public libérales peuvent
éviter la crise, la misère et l'apathie qui amènent les régimes dictatoriaux
dans leur sillage. Cet aspect ne relève
pas de notre étude. Un second aspect de la controverse sur les libertés
économiques concerne les facteurs et les auteurs des restrictions à
cette liberté. Beaucoup de théoriciens, sinon tous, distinguent entre
les contrôles et les limitations imposés par le biais d'une élection
démocratique prenant en compte les intérêts collectifs, et ceux qui
sont le fait d'une dictature ou d'une oligarchie peu soucieuse du bien-être
du groupe qu'elle contrôle : dans ce dernier cas, la coercition serait
évidente, alors qu'elle serait discutable dans le premier. Cette distinction
apparaît clairement dans le cas extrême où un groupe vote à l'unanimité
pour que lui soient appliquées certaines règles coercitives qu'il juge
conformes à l'intérêt collectif : il n'y aurait là pas plus violation
des libertés que lorsque deux personnes signent librement un contrat,
qui évidemment restreint leur liberté par les clauses où elles s'engagent
à remplir telle ou telle obligation. Ces cas d'unanimité sont plutôt
rares, mais néanmoins, dans la situation plus commune où il y a un vote
majoritaire réclamant des mesures coercitives dans l'intérêt du groupe,
beaucoup trouveront la contrainte moins blâmable que lorsqu'elle est
le fait d'une dictature indifférente; encore qu'un certain nombre de
gens, notamment les partisans déclarés du « laissez-faire », objecteront
que la tyrannie économique de la majorité démocratique ou le paternalisme
bienveillant d'un dirigeant politique sont des outrages à la liberté
humaine, au même titre que toute autre forme de contrainte. Cet aspect du désaccord est important en soi,
mais il n'est pas essentiel dans le cadre de notre étude.
Le troisième aspect, dans notre contexte fondamental de la controverse,
tourne autour de la liberté économique en soi, c'est-à-dire l'absence
de tout contrôle exercé sur la vie économique de l'individu, quels que
puissent être les justifications ou les aménagements politiques d'un
tel contrôle. Les points de vue
peuvent varier sur la place à accorder à cette liberté économique au
sens le plus strict, c'est largement affaire d'opinion personnelle,
mais non sur sa possibilité et sa réalité.
Le concept de liberté de dépenser son argent comme on l'entend, de «
liberté de choix dans la répartition de son revenu » a une signification
immédiate, bien que beaucoup pensent que de légères modifications apportées
à cette liberté ne comptent guère.
Si l'on part de l'hypothèse que la liberté économique entendue dans
ce troisième sens, le plus absolu, est un concept significatif et même
pour certains capital, l'étape suivante consistera à analyser sa relation
avec les différents niveaux de l'intervention gouvernementale dans la
vie économique. Quels sont les types d'activité gouvernementale qui
portent atteinte à la liberté économique ? L'activité économique de
l'Etat doit-elle toujours reposer sur la contrainte ou lui arrive-t-il
de ne pas dépendre de l'usage de la force plus qu'une entreprise privée?
Ici le concept de « groupe latent » peut nous être utile. Certains biens
ou services, avons-nous vu, sont de nature telle que si un membre du
groupe les obtient, tous les obtiendront. Ces sortes de services ne
sont pas adaptés en soi au mécanisme du marché et ne sont fournis que
si chacun est contraint de payer la part qui lui est assignée. En bref,
un grand nombre de services gouvernementaux sont de cet ordre. C'est
pourquoi ils restreignent la liberté. Ils remplacent les décisions individuelles
prises librement par des décisions collectives arrachées par la force.
La modernisation et le perfectionnement des forces de défense, de police
ou du système judiciaire ne peuvent être financés sans réduire en quelque
manière les libertés économiques des citoyens, sans augmenter les impôts
et par conséquent restreindre la liberté de dépenser de l'individu.
Mais si le gouvernement décide de monter une entreprise publique pour
fabriquer quelque produit, il n'est pas certain que cette mesure doive
nécessairement se traduire par une entrave à la liberté économique de
qui que ce soit. Les consommateurs ne sont pas nécessairement moins
libres lorsqu'ils achètent à une entreprise publique plutôt que privée
; pas plus que les travailleurs ne sont nécessairement moins libres
lorsqu'ils sont employés par les unes que par les autres. Les dispositions
institutionnelles sont changées évidemment et le secteur public gagne
en ampleur, mais personne n'y perd obligatoirement sa liberté économique.
En conclusion, lorsque le gouvernement fournit des biens et des services
collectifs, la liberté économique se trouve restreinte; quand il produit
des biens non collectifs, produits d'ordinaire par les entreprises privées,
il n'a nul besoin de toucher aux libertés économiques. Mais la chose
est vraiment paradoxale : c'est le financement des services traditionnels
de l'Etat, notamment la police et l'armée, défenseurs de l'ordre établi,
qui restreignent le plus la liberté économique, alors que les incursions
socialisantes dans le secteur de l'économie privée peuvent se passer
de le faire. Ce sont les conservateurs, historiquement partisans de
l'augmentation des dépenses militaires et acharnés à réclamer la protection
de la police, qui restreignent la liberté aussi bien que les socialistes. Naturellement, comme les Etats ont normalement
le monopole des plus puissants moyens de violence, ils ont par excellence
la possibilité de restreindre la liberté économique des citoyens selon
leur bon plaisir, même en distribuant des biens non collectifs ou en
entreprenant une activité quelconque. Si par exemple un Etat distribue
des biens non collectifs gratuitement, il réduit la liberté économique. Toutefois, il reste de fait que la fourniture
des biens publics traditionnellement réservés au gouvernement entraîne
inévitablement une limitation de la liberté économique, tandis que l'entreprise
d'Etat socialiste, productrice de biens non collectifs, n'est pas nécessairement
une entrave à cette liberté. Il est donc possible que la croyance si
répandue de l'incompatibilité de la liberté économique avec la croissance
du secteur public provienne d'une confusion entre les services traditionnels
d'un gouvernement et la totalité des activités gouvernementales, et
que les nationalisations soient assimilées à la constitution d'une armée
plus puissante, avec l'accroissement d'impôts et la conscription qu'elle
exige.
Le raisonnement ci-dessus n'a pas pour but de trancher si telle ou telle
activité gouvernementale est bonne ou mauvaise; il vise seulement à
montrer que c'est la fourniture des services et des biens collectifs
et non la nature publique ou privée ou autres caractéristiques des institutions
dispensatrices de ces biens qui détermine dans une large mesure la liberté
économique. La croissance des cartels capables de mettre au pas les
entreprises qui « cassent » les prix restreint la liberté économique,
même si ces cartels sont des entreprises privées. De même, si l'argument
central de ce chapitre est exact, le développement des négociations
collectives et leur application à des vastes groupes doivent aboutir
à réduire la liberté économique en ce qu'elles supposent que les non-syndiqués
seront privés du droit de travailler dans l'entreprise des syndiqués.
En d'autres termes, un grand syndicat, bien qu'il ne soit pas un rouage
du gouvernement, doit être coercitif s'il veut remplir sa fonction essentielle
et survivre. Ceci en grande partie parce que son rôle primordial est
de fournir un bien collectif -des négociations collectives- à un vaste
groupe, comme la fonction primordiale du gouvernement est de fournir
des biens collectifs traditionnels, tels que la justice, l'ordre, la
défense nationale. D'autre part, un gouvernement (ou un syndicat, ou
n'importe quelle autre organisation) est en mesure de procurer des biens
non collectifs sans entamer les libertés économiques. D'autres facteurs
importants que nous n'avons pas pris en considération ici contribuent
également à déterminer la quantité de liberté économique correspondant
à une situation donnée; le sujet est bien plus complexe que la présente
discussion ne le laisserait croire. Rendre justice à ce problème nous
entraînerait trop loin. Même ainsi, il est déjà évident que l'opinion
conventionnelle, qui soutient que les syndicats ne devraient pas avoir
de pouvoir de coercition parce qu'ils sont des associations privées
et que l'expansion du secteur nationalisé provoque, inévitablement,
une perte de liberté économique, est fondée sur une analyse erronée.
Aucune étude des limites de la liberté économique ou du recours à la
contrainte de la part de l'Etat, des syndicats ou de toute autre organisation
ne peut rendre compte de la complexité du problème sans établir au préalable
une distinction entre biens collectifs et non collectifs.
G. D. Cole, A Short
History of the British Working Class Movement, 1789 -1947, nouv. éd.,
London, George Allen & Unwin, 1948, p. 35 -43.
Voir Lloyd ULMAN,
The Rise of the National Trade Union, Cambridge, Mass., Harvard University
Press, 1955; Robert OZANNE, The Labor History and Labor Theory of
John R. Commons : An Evaluation in the Light of Recent Trends and
Criticism, in Labor, Management and Social Policy, éd. Gerald G. SOMERS,
Madison, University of Wisconsin Press, 1963, p. 25 -46; Norman J.
WARE, The Labor Movement in the United States, New York, D. Appleton,
1929; Richard A. LESTER, Economics of Labor, 2. éd., New York, Macmillan,
1964, p. 55 -116.
Foster Rhea DULLES,
Labor in America : A History, New York, Thomas Y. Crowell, 1949, p.
23. G. D. H. COLE souligne que les premiers syndicats anglais se rencontraient
souvent dans des tavernes ou des cafés, ce qui met en lumière un aspect
social significatif. Voir son Working Class Movement, p. 35 et 174.
ULMAN, passim; Lloyd
G. REYNOLDS, Labor Economics and Labor Relations, 3e éd., Englewood Cliffs, NJ, Prentice -Hall,
1959, P. 140 -142.
Sidney et Beatrice
WEBB, Industrial Democracy, London, Longmans, Green, 1902, p. 214
-215. John Head a attiré mon attention sur le fait que certains parmi
les économistes classiques, sans doute sur la base d'observations
touchant les difficultés des premiers syndicats anglais, reconnaissaient
que les syndicats avaient besoin de recourir à la coercition ou du
moins à de puissantes sanctions sociales pour pouvoir remplir leurs
fonctions. Voir John Stuart MILL, Principles of Political Economy,
liv. V, chap. XI, section 12, et Henry SIDGWICK, The Principles of
political Economy, London, Macmillan, 1883, p. 355 -360.
Allan RANDERS, Great
Britain, in Comparative Labor Movements, éd. Walter GALENSON, New
York, Prentice -Hall, 1952, p. 24 -26; W. E. J. MCCARTHY, The Closed
Shop in Britain, Oxford, Basil Blackwell, 1964.
Jerome TONEA, The
Closed Shop, Washington, DC, American Council on Public Affairs, 1942
p. 1 -93, et notamment p. 60. Toner montre que les corporations du
Moyen Age étaient essentiellement des closed shops. Les pratiques d'exclusion des syndicats se sont toutefois
développées d'une manière autonome.
STOCKTON, p. 68.
Pour un point de vue différent sur la prédominance de l'adhésion obligatoire
dans l'histoire du syndicalisme américain, voir Philip D. BRADLEY,
Freedom of the Individual under Collectivized Labor Arrangements,
in The Public Stake in Union Power, éd. Philip D. BRADLEY, Charlottesville,
University of Virginia Press, 1959, p. 153 -156. Mais le curieux essai
polémique de Bradley emploie une argumentation si incroyable et confuse
contre les closed shops
qu'il n'y a aucune raison d'attacher le moindre poids à ses conclusions.
« La menace de violence
potentielle et l'intimidation au moyen du mot d'ordre des piquets
de grève sont des facteurs déterminants, si déterminants en fait que
de nos jours une entreprise tente rarement une riposte quelconque
lorsque un appel à la grève a été lancé, même si elle a le droit pour
elle. Pour tous les objectifs pratiques, l'alternative de négocier
avec un autre interlocuteur que les syndicats a été abandonnée. »Citation
de Edward H. CHAMBERLIN, Can Union Power be Curbed ?, Atlantic Monthly,
juin 1959, p. 49. Voir aussi Robert V. BRLICE, 1877 : Year of Violence,
Indianapolis, Bobbs -Merrill, 1959; Stewart H. HOLBROO, The Rocky
Mountain Revolution, New York, Henry Holt, 1956. Pour une polémique
vigoureuse qui comprend des aperçus tragiques et intéressants sur
les grèves les plus sanglantes, voir Louis ADAMIC, Dynamite : The
Story of Class Violence in America, éd. rév., New York, Viking Press,
1934.
Herbert HARRIS,
American Labor, New Haven, Conn., Yale University Press, 1939, p.
228.
Henry GEORGE, The
Condition of Labor : An Open Letter to Pope Leo XIII, New York, United
States Book Co., 1891, p. 86.
TONER, p. 93 -114.
Voir aussi Douglas BROWN,
The History and Problems of Collective Bargaining by Railway Maintenance
of Way Employees, unpub. diss., Princeton University, 1927, p. 36
-38, 69 -70, 222.
T. P. WHELAN, The
Open Shop Crusade, Locomotive Engineers' Journal, LVI, 1922, p. 44.
The House of Labor,
éd. 1. B. S. HARDMAN and Maurice F. NBUFELD, New York, Prentice Hall,
1951, p. 276 -319.
[30]
« Le bas niveau de conscience de classe chez le travailleur manuel
est dû à deux causes principales... Le manœuvre moyen est conscient
de son manque de capacité pour se procurer lui-même des avantages
économiques et sait qu'il n'est pas fait pour prendre des risques
et qu'il ne possède pas un esprit suffisamment agile pour se sentir
à l'aise au milieu du jeu incertain de la concurrence. A cela s'ajoute
la conviction que le monde qui lui est réservé est celui de la pénurie
par suite d'un ordre de choses institutionnalisé qui offre les meilleures
chances aux propriétaires terriens, aux capitalistes et à d'autres
groupes de privilégiés. » (Ibid., p. 239 -240.)
[31]Irving
BERNSTEIN, The Growth of American Unions, American Economic Review,
XLIV, juin 1954, p. 303; Leo WOLMAN, Ebb and Flow in Trade Unionism,
New York, Nation Bureau of Economic Research, 1936, p. 15 -20.
[37]BERNSTEIN,
Growth of American Unions, p. 303; Milton DERBER, Growth and Expansion,
in Labor and the New Deal, éd. Milton DERBER and Edwin YOUNG, Madison,
Wisc.; University of Wisconsin Press, 1957, p. 1 -45.
[38]
R. W. FLEMING, The Significance of the Wagner Act, Labor and the New
Deal, éd. DERBER and YOUNG, p. 121 -157; Joseph G. RAYBACK, A History
of American Labor, New York, Macmillan, 1959, p. 341 -346; Arthur
M. SCHLESINGER Jr., The Coming of the New Deal, Boston, Houghton Mifflin,
1959, p. 397 -421.
[40]Voir
US Bureau of Labor Statistics, Strikes in the United States, 1880
-1936, Bull. n° 651, Washington, Government Printing Office, 1938,
tables 28 -30, p. 58 -77, et Handbook of Labor Statistics, 1947, éd.,
table E -5, p. 138; et aussi Irving BERNSTEIN, The New Deal Collective
Bargaining Policy, Berkeley, University of California Press, 1950,
p. 143 -145.
Du moins le nombre de grèves comprenant ce que
le Bureau of Labor Statistics réunit sous les étiquettes d' « organisation
syndicale » ou « reconnaissance syndicale » ont augmenté dans
la même proportion que l'augmentation du nombre des adhérents. Toutefois
un grand nombre de grèves pour la reconnaissance des syndicats n'ont
rien eu à faire avec l'adhésion obligatoire, en tout cas pas directement.
Quoi qu'il en soit le pourcentage des grèves concernant la reconnaissance
syndicale est passé de 19 % sur le nombre total en 1933 à 47 % en
1935 et 57,8 % en 1937. Et le nombre total des travailleurs impliqués
dans des grèves pour la reconnaissance des syndicats est passé de
73 000 en 1932 à 288 000 en 1935 et 1 160 000 en 1937.
Pour les années allant de 1927 à 1936 le Bureau
of Labor Statistics a classé à part les grèves concernant le closed
shop. De ces statistiques séparées, il ressort que le nombre des
grèves pour le seul closed shop est bien inférieur au nombre
total des grèves pour la « reconnaissance des syndicats » (bien qu'il
soit hors de doute que beaucoup de grèves pour la reconnaissance des
syndicats qui ne se proclamaient pas ouvertement pour le closed
shop utilisaient des mots d'ordre destinés à encourager les employés
à se syndiquer). Mais même le nombre de manifestations concernant
exclusivement le closed shop est en relation avec l'accroissement
du nombre des syndiqués.
II est vrai que le lien
entre le nombre des grèves concernant les questions de droits syndicaux
et l'augmentation du nombre des syndiqués ne prouve pas que ces grèves
ont été la cause de l'accroissement des adhérents. Certains pourraient
même soutenir le contraire, à savoir que le nombre de grèves pour
la défense des droits syndicaux a augmenté parce que les membres du
syndicat avaient augmenté. Néanmoins, le fait patent qu'une grève
victorieuse pour le syndicalisme gagne des adhérents au syndicat et
les autres faits établis au cours de cette étude, tendraient à prouver
que les grèves pour la protection du syndicalisme ont provoqué un
afflux d'adhérents.
[42]
BERNSTEIN, Growth of American Unions, p. 303.
[44]BRADLEY,
in Public Stake in Union Power (n. 10 ci -dessus), p. 159; MILLIS
and BROWN, Wagner Act to Taft -Hartley, p. 296 -298.
Pour un point de vue différent de celui exposé
dans cette étude, voir Joseph ROSENFARB, Freedom and the Administrative
States, New York, Harper, 1948, p. 144. Rosenfarb y dit : « Ceux
qui nourrissent dans leur cœur la réconfortante illusion que l'accroissement
des syndicats est dû à la « coercition » auraient dû être éclairés
par l'expérience du National War Labor Board avec la « période de
dispense » où l'assurance du syndicat est entrée en vigueur.
Seule une fraction insignifiante (1 %) a profité de cette chance. »
Cet argument rappelle la thèse selon laquelle
certains gouvernements totalitaires sont maintenus au pouvoir par
le peuple parce qu'ils ont obtenu environ 99 % des voix aux élections.
Des dirigeants syndicaux ont également fait
état de ces statistiques et d'autres analogues pour prouver que les
travailleurs sont si enthousiastes des syndicats que seule une infime
minorité refuserait de se syndiquer si l'on abolissait le monopole
du syndicat. Mais cet argument est affaibli par leurs proclamations,
à d'autres moments, selon lesquelles les syndicats ne survivraient
pas à la suppression du monopole syndical. Cf. BRADLEY, in Public
Stake in Union Power, p. 166.
[45]US
Bureau of Labor Statistics, Handbook of Labor Statistics, 1947 Edition,
bulletin n° 916, Washington, Government Printing Office, table E -2,
p. 133.
[48]
TONER, p. 79 -80.
[51]
WARF (n. 2 ci -dessus), passim; RAYBACK, passim; Phillip S. FONER,
History of the Labor Movement in the United States, 2 vol., New York,
International Publishers, 1947 -1955.
[54]
COMMONS and Associates, History of Labour in the United States, New
York, Macmillan, 1953, 1, p. 1 -234, notamment 9. Pour un résumé de
ces théories sur le syndicalisme américain, ainsi que pour quelques
commentaires originaux sur le problème, voir John T. DUNLOP, The Development
of Labor Organization : A Theoretical Framework, in Insights into
Labor Issues, éd. Richard A. LESTER and joseph SHiSTER, New York,
Macmillan, 1948, p. 163 -193.
[56]
SAYLES and STRAUSS, Local Union, p. 190. Voir aussi David RIESMAN, |