De
l’Obéissance Civile
Bertrand de Jouvenel
Après avoir décrit,
dans ses traités (perdus) des Constitutions, les structures gouvernementales
d'une quantité de sociétés distinctes, Aristote, dans sa Politique,
les a ramenées à des types fondamentaux, monarchie, aristocratie, démocratie,
qui, par le mélange de leurs caractères en proportions diverses, rendaient
compte de toutes les formes du Pouvoir par lui observées.
Depuis lors, la science politique, ou ce qu'on
appelle ainsi, a docilement suivi les directives du maître. La discussion
sur les formes du Pouvoir est éternellement actuelle puisque dans toute
société s'exerce un commandement et que dès lors son attribution, son
organisation, son maniement doivent intéresser tout le monde.
Mais précisément le fait qu'il existe sur tout ensemble humain
un gouvernement, cela aussi mérite d'exercer l'esprit. Que son mode
diffère d'une société à une autre, qu'il change au sein d'une même société,
ce sont, en langage philosophique, les accidents d'une même substance,
qui est le Pouvoir.
Et l'on peut se demander, non plus quelle doit être la forme
du Pouvoir - ce qui constitue proprement la morale politique - mais
quelle est l'essence du Pouvoir, ce qui constitue une métaphysique
politique.
Le problème peut être également pris sous un autre angle qui souffre
un énoncé plus simple. Partout et toujours on constate le problème de
l'obéissance civile. L'ordre émané du Pouvoir obtient l'obéissance des
membres de la communauté. Lorsque le Pouvoir fait une déclaration à
un État étranger, elle tire son poids de la capacité du Pouvoir à se
faire obéir, à se procurer par l'obéissance les moyens d'agir. Tout
repose sur l'obéissance. Et connaître les causes de l'obéissance, c'est
connaître la nature du Pouvoir.
L'expérience montre d'ailleurs que l'obéissance a des limites que le
Pouvoir ne saurait dépasser, qu'il y a des limites aussi à la fraction
des moyens sociaux dont il peut disposer. Ces limites, l'observation
en témoigne, varient durant l'histoire d'une société. Ainsi les rois
capétiens ne pouvaient lever l'impôt; les Bourbons ne pouvaient exiger
le service militaire.
La proportion ou quantum des moyens sociaux dont le Pouvoir peut
disposer, est une quantité en principe mesurable. Elle est évidemment
liée de façon étroite au quantum d'obéissance. Et l'on sent que
ces quantités variables dénotent le quantum de Pouvoir.
Nous sommes fondés à dire qu'un Pouvoir est plus étendu selon qu'il
peut diriger plus complètement les actions des membres de la Société
et user plus pleinement de ses ressources.
L'étude des variations successives de ce quantum est une histoire du
Pouvoir relativement à son étendue; tout autre donc que l'histoire ordinairement
écrite, du Pouvoir relativement à ses formes.
Ces variations du quantum du Pouvoir en fonction de l'âge d'une
société pourraient en principe se figurer par une courbe.
Sera-t -elle en dentelure capricieuse? Ou bien aura-t-elle un dessin
général assez clair pour qu'on puisse parler d'une loi du développement
du Pouvoir dans la société considérée?
Si l'on admet cette dernière hypothèse, et si l'on pense d'ailleurs
que l'histoire humaine en tant qu'elle nous est connue consiste dans
la juxtaposition des histoires successives de « grandes sociétés » ou
« civilisations » composées de sociétés plus petites emportées par un
mouvement commun, on peut aisément imaginer que les courbes du Pouvoir
pour chacune de ces grandes sociétés risquent de présenter une certaine
analogie, et que leur examen même peut éclairer le destin des civilisations.
Nous commencerons notre recherche en tâchant de connaître l'essence
du Pouvoir. Il n'est pas sûr que nous y réussissions, et ce n'est pas
non plus absolument nécessaire. Ce qui nous importe en effet c'est le
rapport, grossièrement parlant, du Pouvoir à la société. Et nous pouvons
les traiter comme deux variables inconnues dont la relation seule est
saisissable.
Néanmoins, l'histoire n'est pas tellement réductible à la mathématique.
Et il ne faut rien négliger pour voir le plus clair possible.
Le
mystère de l’obéissance civile
La grande éducatrice de notre espèce, la curiosité,
n'est éveillée que par l'inaccoutumé; il a fallu les prodiges, éclipses
ou comètes, pour que nos lointains ancêtres s'enquissent des mécanismes
célestes; il a fallu les crises pour que naisse, il a fallu trente millions
de chômeurs pour que se généralise l'investigation des mécanismes économiques.
Les faits les plus surprenants n'exercent pas notre raison, pourvu qu'ils
soient quotidiens.
De là vient sans doute qu'on ait si peu réfléchi sur la miraculeuse
obéissance des ensembles humains, milliers ou millions d'hommes qui
se plient aux règles et aux ordres de quelques-uns.
Il suffit d'un ordre et le flot tumultueux des voitures qui, dans tout
un vaste pays, coulait sur la gauche, se déporte et coule sur la droite.
Il suffit d'un ordre et un peuple entier quitte les champs, les ateliers,
les bureaux, pour affluer dans les casernes.
« Une pareille subordination, a dit Necker, doit frapper d'étonnement
les hommes capables de réflexion. C'est une action singulière, une idée
presque mystérieuse que l'obéissance du très grand nombre au très petit
nombre ». Pour Rousseau,
le Pouvoir évoque « Archimède assis tranquillement sur le rivage et
tirant sans peine à flot un grand vaisseau ».
Quiconque a fondé une petite société pour un objet particulier connaît
la propension des membres pourtant engagés par un acte exprès de leur
volonté en vue d'une fin qui leur est chère - à fuir les obligations
sociétaires. Combien surprenante donc la docilité dans la grande société!
On nous dit « Viens! » et nous venons. On nous dit « Va! » et nous allons.
Nous obéissons au percepteur, au gendarme, à l'adjudant. Ce n'est pas
assurément que nous nous inclinions devant ces hommes. Mais peut-être
devant leurs chefs? Il arrive pourtant que nous méprisions leur caractère,
que nous suspections leurs intentions.
Comment donc nous meuvent-ils ?
Si notre volonté cède à la leur, est-ce parce qu'ils disposent d'un
appareil matériel de coercition, parce qu'ils sont les plus forts ?
Il est certain que nous redoutons la contrainte qu'ils peuvent employer.
Mais encore, pour en user, leur faut-il toute une armée d'auxiliaires.
Il reste à expliquer d'où leur vient ce corps d'exécutants et ce qui
assure sa fidélité : le Pouvoir nous apparaît alors comme une petite
société qui en domine une plus large.
Mais il s'en faut que tous les Pouvoirs aient disposé d'un ample appareil
de coercition. Il suffira de rappeler que pendant des siècles Rome n'a
pas connu de fonctionnaires professionnels, n'a vu dans son enceinte
aucune force armée, et que ses magistrats ne pouvaient user que de quelques
licteurs. Si le Pouvoir avait alors des forces pour contraindre un membre
individuel de la communauté, il ne les tirait que du concours des autres
membres.
Dira-t-on que l'efficacité du Pouvoir n'est pas due aux sentiments de
crainte, mais à ceux de participation ? Qu'un ensemble humain a une
âme collective, un génie national, une volonté générale ? Et que son
gouvernement personnifie l'ensemble, manifeste cette âme, incarne ce
génie, promulgue cette volonté ? De sorte que l'énigme de l'obéissance
se dissipe, puisque nous n'obéissons en définitive qu'à nous-même ?
C'est l'explication de nos juristes, favorisée par l'ambiguïté du mot
État, et correspondant à des usages modernes. Le terme d'État - et c'est
pourquoi nous l'évitons - comporte deux sens fort différents. Il désigne
d'abord une société organisée ayant un gouvernement autonome, et, en
ce sens, nous sommes tous membres de l'État, l'État c'est nous. Mais
il dénote d'autre part l'appareil qui gouverne cette société. En ce
sens les membres de l'État, ce sont ceux qui participent au Pouvoir,
l'État c'est eux. Si maintenant l'on pose que l'État, entendant l'appareil
de commandement, commande à la Société, on ne fait qu'émettre un axiome;
mais si aussitôt l'on glisse subrepticement sous le mot État son autre
sens, on trouve que c'est la société qui commande à elle-même, ce qu'il
fallait démontrer.
Ce n'est là évidemment qu'une fraude intellectuelle inconsciente. Elle
n'apparaît pas flagrante parce que précisément dans notre société l'appareil
gouvernemental est ou doit être en principe l'expression de la société,
un simple système de transmission au moyen de quoi elle se régit elle-même.
A supposer qu'il en soit vraiment ainsi - ce qui reste à voir - il est
patent qu'il n'en a pas été ainsi toujours et partout, que l'autorité
a été exercée par des Pouvoirs nettement distincts de la Société, et
que l'obéissance a été obtenue par eux.
L'empire du Pouvoir sur la Société n'est pas l’œuvre de la seule force
concrète, puisqu'on le trouve où cette force est minime, il n'est pas
l’œuvre de la seule participation, puisqu'on le trouve où la Société
ne participe nullement au Pouvoir.
Mais peut-être dira-t-on qu'il y a en réalité deux Pouvoirs d'essence
différente, le Pouvoir d'un petit nombre sur l'ensemble, monarchie,
aristocratie, qui se soutient par la seule force, et le Pouvoir de l'ensemble
sur lui-même, qui se soutient par la seule participation ?
S'il en était ainsi, on devrait naturellement constater que dans les
régimes monarchique et aristocratique les instruments de coercition
sont à leur maximum puisqu'on n'attend rien que d'eux. Tandis que dans
les démocraties modernes, ils seraient à leur minimum puisqu'on ne demande
rien aux citoyens qu'ils n'aient voulu. Mais on constate au contraire
que le progrès de la monarchie à la démocratie s'est accompagné d'un
prodigieux développement des instruments coercitifs. Aucun roi n'a disposé
d'une police comparable à celle des démocraties modernes.
C'est donc une erreur grossière de contraster deux Pouvoirs différant
d'essence, chacun desquels obtiendrait l'obéissance par le jeu d'un
seul sentiment. Ces analyses logiques méconnaissent la complexité du
problème.
Caractère
historique de l’obéissance
L'obéissance, à la vérité, résulte de sentiments
très divers qui fournissent au Pouvoir une assise multiple :
Il n'existe ce pouvoir, a-t -on dit, que par la réunion de toutes les
propriétés qui forment son essence; il tire sa force et des secours
réels qui lui sont donnés, et de l'assistance continuelle de l'habitude
et de l'imagination; il doit avoir son autorité raisonnée et son influence
magique; il doit agir comme la nature et par des moyens visibles et
par un ascendant inconnu.
La formule est bonne, à condition de n'y pas voir une énumération systématique,
exhaustive. Elle met en lumière la prédominance des facteurs irrationnels.
Il s'en faut qu'on obéisse principalement parce qu'on a pesé les risques
de la désobéissance ou parce qu'on identifie délibérément sa volonté
à celle des dirigeants. On obéit essentiellement parce que c'est une
habitude de l'espèce.
Nous trouvons le Pouvoir en naissant à la vie sociale, comme nous trouvons
le père ne naissant à la vie physique. Similitude qui a inspiré combien
de fois leur comparaison, et l'inspirera encore en dépit des objections
les mieux fondées.
Le Pouvoir est pour nous un fait de nature. Si loin que remonte la mémoire
collective, il a toujours présidé aux vies humaines. Aussi son autorité
présente rencontre en nous le secours de sentiments très anciens que,
sous ses formes successives, il a successivement inspirés.
Telle est la continuité du développement humain, dit Frazer, que les
institutions essentielles de notre société ont, pour la plupart, sinon
toutes, de profondes racines dans l'état sauvage, et nous ont été transmises
avec des modifications plutôt d'apparence que de fonds.
Les sociétés, et celles mêmes qui nous paraissent le moins évoluées,
ont un passé maintes fois millénaire, et les autorités qu'elles subirent
autrefois n'ont pas disparu sans léguer leurs prestiges à leurs remplaçantes,
ni sans laisser dans les esprits des empreintes qui se surajoutent.
La suite des gouvernements d'une même société, au cours des siècles,
peut être regardée comme un seul gouvernement qui subsiste toujours
et s'enrichit continuellement. Aussi le Pouvoir est-il moins un objet
de la connaissance logique que de la connaissance historique. Et nous
pourrions sans doute négliger les systèmes qui prétendent ramener ses
propriétés diverses à un principe unique, fondement de tous les droits
exercés par les titulaires du commandement, cause de toutes les obligations
qu'ils imposent.
Ce principe est tantôt la volonté divine dont ils seraient les vicaires,
tantôt la volonté générale dont ils seraient les mandataires, ou encore
le génie national dont ils seraient l'incarnation, la conscience collective
dont ils seraient les interprètes, le finalisme social dont ils seraient
les agents.
Pour que nous reconnaissions dans quelqu'une des entités énoncées ce
qui fait le, Pouvoir, il faudrait évidemment qu'il ne pût exister aucun
Pouvoir où ladite « force » est absente. Or il est patent qu'il y avait
des Pouvoirs à des époques où le génie national eût été une expression
vide de sens, on en peut citer qu'aucune volonté générale ne soutenait,
bien au contraire. Le seul système qui satisfasse à la condition fondamentale
d'expliquer tout Pouvoir quelconque, est celui de la volonté divine;
saint Paul disant : « Il n'y a pas d'autorité qui ne vienne de Dieu
et celles qui existent ont été instituées par Dieu », et cela sous Néron
même, a fourni aux théologiens une explication qui est la seule à embrasser
tous les cas de Pouvoir.
Les autres métaphysiques y sont impuissantes. A vrai dire, elles n'y
prétendent pas. Ce sont de pseudo-métaphysiques où la préoccupation
analytique disparaît plus ou moins complètement sous la préoccupation
normative. Non plus, que faut-il au Pouvoir pour être... Pouvoir, mais
que lui faut-il pour être bon..
Statique
et dynamique de l’obéissance
Devons-nous donc laisser de côté ces théories?
Non pas, car ces représentations idéales du Pouvoir ont accrédité dans
la Société des croyances qui jouent un rôle essentiel dans le développement
du Pouvoir concret.
On peut étudier les mouvements célestes sans s'inquiéter de conceptions
astronomiques qui ont été accréditées mais ne répondent pas à la réalité
des faits, parce que ces croyances n'ont en rien affecté ces mouvements.
Mais s'agissant des conceptions successives du Pouvoir il n'en est plus
de même, car le gouvernement lui, est un phénomène humain, profondément
influencé par l'idée que les hommes se font de lui. Et précisément le
Pouvoir s'étend à la faveur des croyances professées à son endroit.
Reprenons en effet notre réflexion sur l'Obéissance. Nous l'avons reconnue
causée de façon immédiate par l'habitude. Mais l'habitude ne suffit
à expliquer l'obéissance qu'autant que le commandement se tient dans
les limites qui lui sont habituelles. Dès qu'il veut imposer aux hommes
des obligations dépassant celles à quoi ils sont rompus, il ne bénéficie
plus d'un automatisme de longue date créé dans le sujet. Pour un incrément
d'effet, un plus d'obéissance, il faut un incrément de cause. L'habitude
ici ne peut servir, il faut une explication. Ce que la Logique suggère,
l'Histoire le vérifie : c'est en effet aux époques où le Pouvoir tend
à grandir qu'on discute sa nature et les principes, en lui présents,
qui causent l'obéissance; que ce soit pour assister sa croissance ou
pour y faire obstacle. Ce caractère opportuniste des théories du Pouvoir
rend compte d'ailleurs de leur impuissance à fournir une explication
générale du phénomène.
Dans cette activité particulière la pensée humaine
a toujours suivi les deux mêmes directions, répondant aux catégories
de notre entendement. Elle a cherché la justification théorique de l'Obéissance
-et en pratique répandu des croyances rendant possible un accroissement
d'obéissance - soit dans une cause efficiente, soit dans une cause finale.
En d'autres termes, on a affirmé que le Pouvoir devait être obéi,
soit parce que, soit en vue de.
Dans la direction du parce que, on a développé les théories de
la Souveraineté. La cause efficiente de l'obéissance, a-t -on dit, réside
dans un droit exercé par le Pouvoir, qui lui vient d'une Majestas
qu'il possède, incarne ou représente. Il détient ce droit à la condition,
nécessaire et suffisante, d'être légitime, c'est-à-dire à raison de
son origine.
Dans l'autre direction, on a développé les théories de la Fonction Étatique.
La cause finale de l'obéissance, a-t -on dit, consiste dans le but
que poursuit le Pouvoir, et qui est le Bien Commun, de quelque
façon que d'ailleurs on le conçoive. Pour qu'il mérite la docilité du
sujet, il faut et il suffit que le Pouvoir recherche et procure le Bien
Commun.
Cette classification simple embrasse toutes les
théories normatives du Pouvoir. Sans doute il en est peu qui ne se réclament
à la fois de la cause efficiente et de la cause finale, mais on gagne
beaucoup en clarté à considérer successivement tout ce qui se rapporte
à l'une, puis à l'autre catégorie.
Avant d'entrer dans
le détail, voyons si, à la lumière de cet aperçu, nous ne pouvons pas
nous faire une idée approchée du Pouvoir. Nous lui avons reconnu une
propriété mystérieuse, qui est, à travers ses avatars, sa durée,
lui conférant un ascendant irraisonné, non justiciable de la pensée
logique. Celle-ci distingue en lui trois propriétés certaines, la Force,
la Légitimité, la Bienfaisance. Mais à mesure qu'on tâche de les isoler,
comme des corps chimiques, ces propriétés se dérobent. Car elles n'ont
pas d'existence en soi, et n'en prennent que dans les esprits humains.
Ce qui existe effectivement, c'est la croyance humaine dans la légitimité
du Pouvoir, c'est l'espoir en sa bienfaisance, c'est le sentiment qu'on
a de sa force. Mais, bien évidemment, il n'a de caractère légitime que
par sa conformité avec ce que les hommes estiment le mode légitime du
Pouvoir, il n'a de caractère bienfaisant que par la conformité de ses
buts avec ce que les hommes croient leur être bon. Il n'a de force enfin,
dans la plupart des cas du moins, qu'au moyen de celles que les hommes
croient devoir lui prêter.
L'obéissance
liée au crédit
Il nous apparaît donc que dans l'obéissance, il entre
une part énorme de croyance, de créance, de crédit.
Le Pouvoir peut être fondé par la seule force, soutenu par la seule
habitude, mais il ne saurait s'accroître que par le crédit, qui n'est
logiquement pas inutile à sa création et à son entretien, et qui, dans
la plupart des cas, ne leur est pas historiquement étranger.
Sans prétendre ici le définir, nous pouvons déjà le décrire comme un
corps permanent, auquel on a l'habitude d'obéir, qui a les moyens matériels
de contraindre, et qui est soutenu par l'opinion qu'on a de sa force,
la croyance dans son droit de commander (sa légitimité), et l'espoir
qu'on met dans sa bienfaisance.
Il n'était pas inutile de souligner le rôle du crédit dans l'avancement
de sa puissance. Car on comprend maintenant de quel prix sont pour lui
les théories qui projettent certaines images dans les esprits. Selon
qu'elles inspirent plus de respect pour une Souveraineté, conçue comme
plus absolue, selon qu'elles éveillent plus d'espoir dans un Bien Commun
plus précisément évoqué, elles fournissent au Pouvoir concret une assistance
plus efficace, elles lui ouvrent la voie et préparent ses progrès.
Chose remarquable, il n'est même pas nécessaire, pour aider au Pouvoir,
que ces systèmes abstraits lui reconnaissent cette Souveraineté ou lui
confient la tâche de réaliser ce Bien Commun: il suffit qu'elles en
forment les concepts dans les esprits. Ainsi Rousseau, qui se faisait
une très grande idée de la Souveraineté, la déniait au Pouvoir et la
lui opposait. Ainsi le socialisme, qui a créé la vision d'un Bien Commun
infiniment séduisant, ne remettait nullement au Pouvoir le soin de le
procurer : mais au contraire, réclamait la mort de l'État. Il n'importe,
car le Pouvoir occupe dans la Société une place telle que cette Souveraineté
tellement sainte, lui seul est capable de s'en emparer, ce Bien Commun
tellement fascinant, lui seul apparaît capable d'y travailler.
Nous savons à présent sous quel angle examiner les théories du Pouvoir.
Ce qui nous intéresse en elles, c'est essentiellement le renfort qu'elles
apportent au Pouvoir.
Necker : Du Pouvoir
exécutif dans les grands États, 1792, p. 20 -22.