De la concurrence politique[1]
Bertrand de Jouvenel


L'Histoire est lutte de pouvoirs.
Partout et toujours l'homme s'empare de l'homme pour le plier à sa volonté, le faire servir à ses desseins; de sorte que la Société est une constellation de pouvoirs qui sans cesse s'élèvent, s'accroissent et se combattent.
Entre pouvoirs d'espèce différente, comme du pouvoir politique au pouvoir familial, ou seigneurial, ou religieux, il y a tout ensemble collaboration et conflit. Entre pouvoirs de la même espèce et auxquels leur caractère n'impose pas de limites[2], l'état naturel est la guerre.
Accident aux yeux de l'homme qui vit exclusivement dans son temps, lequel peut être par bonheur pacifique, la guerre apparaît à celui qui contemple le déroulement des époques comme une activité essentielle des États.
Regardez la carte d'Europe, non pas immobile telle que la présente la géographie politique, mais mouvante comme elle a été au cours des siècles. Voyez comme la tache rose ou bleue ou jaune qui signifie telle domination, tantôt s'étale aux dépens d'une ou plusieurs autres, tantôt se resserre sous la pression de ses voisines. Elle émet des pseudopodes vers la mer, s'aligne le long d'un fleuve, enjambe une montagne, englobe et digère un corps étranger. Elle perd enfin sa vigueur, et un jour, proie d'une autre voracité, disparaît.
Toutes ces taches palpitantes évoquent le grouillement d'amibes sous le microscope. Voilà, hélas! l'Histoire.

La guerre étrangère aux temps modernes

Cette anthropophagie a fait l'objet principal des études historiques avec le XIXe  siècle. Puis les savants se sont détournés de ce spectacle. Ils pensaient avec raison que, dans les temps modernes, l'esprit de conquête n'est jamais le fait des peuples mais des seuls dirigeants : et ils présumaient avec quelque imprudence que l'évolution politique allait subordonnant les dirigeants aux peuples. La guerre donc était chose du passé, le présent offrait de bien autres thèmes, l'homme s'affranchissant des dominations sociales et, au moyen de la science, de la technique, de l'association, faisant la conquête des ressources terrestres.
Reportant cette vision nouvelle sur les siècles écoulés, il semblait alors que les conflits qui avaient illustré les monarques et légué aux écoliers tant de noms de bataille n'avaient été que des événements adventices se jetant à la traverse du développement essentiel de l'Humanité.
Combien plus vraiment historique ce développement que les aventures militaires! Car il offrait un progrès continu dans un même sens, tendant à une même fin visible, l'exploitation intégrale du globe au bénéfice des hommes associés.
Vers cette fin désormais les peuples maîtres de leur destin, les yeux ouverts par l'éducation, marcheraient consciemment. Chaque Pouvoir, serviteur de sa nation, pousserait à cette évolution. S'il survenait encore quelque conflit, ce ne pourrait être que par un déplorable « accrochage » des chars de l'État, faute de conducteurs maladroits ou exceptionnellement d'une ambition égarée et morbide.
La volonté d'agrandissement est-elle cependant égarement des dirigeants? D'où viendrait alors que les plus avides d'expansion ont été aussi les meilleurs organisateurs de leurs peuples? Ainsi un Pierre le Grand, un Frédéric II, un Napoléon, un Bismarck et peut-être y faudra-t-il ajouter Staline. Comment ne pas voir que le génie étatique se manifeste également dans l'expansion et l'administration, que le Pouvoir administre pour conquérir et conquiert pour administrer? Que l'instinct d'accroissement est propre au Pouvoir, appartient à sa substance et ne change pas avec son mode.
Car le Pouvoir reste commandement, avec les passions propres au commandement dont la principale est d'étendre l'aire qui lui est soumise.
Passion qui peut être dormante pendant des décades mais s'éveille nécessairement. Car le semblable attire le semblable, et donc l'autorité les autoritaires, l'imperium les impérieux.
La vertu conquérante est aussi liée au Pouvoir que la virulence au bacille, a comme elle ses phases d'engourdissement, mais reparaît avec plus de vigueur.
Et les dominations modernes, après un temps de repos, allaient trouver à leurs ordres des moyens inespérés de leurs anciens modèles, comme le dormeur de Wells, durant son sommeil, a bénéficié d'une prolifération miraculeuse de sa fortune.
Dans le temps même où l'on prétendait chasser la violence de l'Histoire, elle ne cessait point de s'exercer. Mais au loin, soumettant à bon compte des peuples sauvages ou techniquement arriérés. Les taches de couleur des dominations ne variaient guère en Europe mais s'étalaient outre -mer, et bientôt, se rencontrant sur de nouveaux continents, auraient multiplié leurs frontières, leurs contestations, enfin leurs champs de bataille.
La richesse qu'amassaient les particuliers préparait à l'État d'immenses ressources de guerre. Les usines métallurgiques s'édifiaient qui seraient capables de fabriquer des canons gigantesques. Les capitaux affluaient dans les banques, qui fourniraient aux dépenses du conflit. Si d'ailleurs l'Allemagne développait l'exploitation du bassin de Briey, si l'Angleterre favorisait la mainmise de ses grandes sociétés sur les champs de pétrole du monde, si la Russie se couvrait de voies ferrées, ces efforts d'apparence pacifique n'étaient qu'accumulation d'atouts pour l'éternel jeu de puissance.
Enfin le progrès démocratique même armait les gouvernements pour la guerre. Des Pouvoirs manifestement étrangers aux peuples qu'ils régissent ne sauraient les entraîner à de bien grands sacrifices; tandis qu'au contraire, plus intimement ils paraissent liés à ces peuples, plus ils obtiennent d'eux, comme l'avaient déjà prouvé les forces prodigieuses prêtées par la France de la Révolution et de l'Empire aux pouvoirs successifs qu'elle croyait émanés d'elle.
De sorte que les mêmes phénomènes qui semblaient promettre une ère de paix perpétuelle préparaient aux Pouvoirs d'immenses moyens matériels et psychologiques pour des guerres dépassant en intensité et en extension tout ce qu'on avait jamais vu.

Une civilisation qui se militarise

N'était-il pas conforme pourtant aux lois de l'Histoire qu'une Grande Société, formant un tout de civilisation, comme l'Occident moderne, se démilitarisât à mesure de son développement? N'avait-on pas vu ce phénomène dans le monde romain?
Plus cette civilisation antique avait duré, moins ses membres s'étaient montrés enclins aux armes. D'abord vocation naturelle de tous les adultes, comme on l'observe chez tous les peuples primitifs, Iroquois, Zoulous, Abyssins, le militaire enfin était devenu profession spécialisée et déconsidérée.
Cette démilitarisation progressive se manifeste dans les effectifs romains. La Cité encore fruste qu'Hannibal vint attaquer, forte seulement d'un million d'hommes, lui opposait déjà à Cannes plus de quatre-vingt mille combattants. La République s'étalait sur tout le bassin de la Méditerranée quand ses forces s'entrechoquèrent à Pharsale : il ne s'y trouvait en tout que soixante-quinze mille hommes. Quand Tibère fit un grand effort pour venger les légions de Varus, il ne put donner que cinquante mille soldats environ au futur Germanicus. I1 ne semble pas qu'Antonin ait eu beaucoup plus pour tenter de régler la querelle séculaire avec les Parthes. Quand Julien arrête les Alamans près de Strasbourg, il a treize mille hommes, et Bélisaire en reçoit onze mille de Justinien pour reconquérir l'Italie sur les Goths[3].
Telle est l'évolution naturelle d'un peuple qui va se poliçant. Ce qui d'ailleurs explique son impuissance finale devant les invasions des Goths ou des Vandales, petites nations armées, de quelques dizaines de milliers d'hommes, que la moindre province de l'Empire aurait pu anéantir si les habitants eussent encore été capables de s'armer. Et certes Alaric n'aurait pas pris l'ancienne Rome ni Genséric l'ancienne Carthage.
Notre civilisation présente une marche tout inverse, qui l'achemine à une catastrophe aussi totale mais d'un caractère bien différent.
A la bataille décisive du XIVe siècle, Poitiers, cinquante mille hommes environ s'affrontent. Autant à Marignan. Guère plus, soixante-cinq mille, dit -on, à la bataille décisive de la guerre de Trente Ans, Nordlingen. Mais déjà deux cent mille à Malplaquet (1709) et quatre cent cinquante mille à Leipzig (1813).
Nous faisons mieux à présent. La guerre de 1914 a mutilé ou tué cinq fois autant d'hommes que l'Europe n’en avait sous les armes à la fin des guerres napoléoniennes[4].
Et comment compter maintenant que tout, homme, femme et enfant, concourt à la lutte, comme on le voyait sur les chariots d'Arioviste?
Nous finissons par où les sauvages commencent, nous redécouvrons l'art perdu d'affamer les non-combattants, de brûler les huttes et d'emmener les vaincus en esclavage. Qu'avons-nous besoin d'invasions barbares? Nous sommes nos propres Huns.

La loi de concurrence politique

Et pourquoi donc remontons-nous le cours de la civilisation au lieu de le descendre comme les Romains?
Une différence de leur monde au nôtre saute aux yeux : l'un était moniste, l'autre est pluraliste; moins divers peut-être dans sa substance humaine que le romain, mais séparé entre plusieurs gouvernements, dont chacun, dit Rousseau, « se sent faible tandis qu'il en est de plus forts que lui; sa sûreté, sa conservation, demandent qu'il se rende plus fort que ses voisins. »
Notre auteur affirme encore : « La grandeur du corps politique étant purement relative, il est forcé de se comparer pour se connaître, il dépend de tout ce qui l'environne, il doit prendre intérêt à tout ce qui s'y passe, car il aurait beau vouloir se tenir au dedans de lui sans rien gagner ni perdre, il devient faible ou fort selon que son voisin s'étend ou se resserre, se renforce ou s'affaiblit ».
Cette jalousie naturelle des Pouvoirs a engendré d'une part un principe assez connu et dont les États paient bien cher l'oubli momentané : que tout agrandissement territorial de l'un augmentant la base d'où il tire ses ressources oblige chacun des autres à chercher quelque accroissement analogue qui rétablisse la balance.
Mais il est une autre façon de se renforcer plus redoutable aux voisins qu'aucune acquisition de province : c'est le progrès d'un Pouvoir dans l'exploitation des ressources que lui offre son domaine national. S'il accroît le degré de son prélèvement sur les forces et les richesses de son peuple et parvient à faire accepter cet accroissement, il change le rapport de ses moyens à ceux de ses voisins, s'égale avec un faible fonds à de grandes puissances, et, si ce fonds est ample, se rend capable d'hégémonie.
Si la Suède de Gustave -Adolphe a tenu dans la politique une place démesurée par rapport à son importance, c'est que ce grand roi avait fait servir les activités nationales à ses desseins, dans une proportion jusqu'alors inconnue.
La Prusse de Frédéric II n'a pu tenir tête à trois grandes monarchies coalisées dont chacune aurait dû l'écraser que par la même exploitation intensive de ses facultés.
Et la France enfin, à l'époque révolutionnaire, a gagné comme d'un seul bond les limites que Louis XIV n'avait pu atteindre, parce qu'un Pouvoir plus impérieux a requis plus complètement les ressources nationales.
Burke l'a bien compris, qui écrivait en 1795 :
L'État [en France] est suprême. Tout est subordonné à la production de la force. L'État est militaire dans son principe, dans ses maximes, dans son esprit, dans tous ses mouvements... La France n'aurait-elle que la moitié de ses forces actuelles, elle serait trop forte encore pour la plupart des États de l'Europe, constitués comme ils sont et procédant comme ils font[5].
Tout progrès du Pouvoir à l'égard de la Société, qu'il ait été réalisé en vue de la guerre ou pour tout autre objet, donne à ce Pouvoir un avantage dans la guerre[6].
Comme en témoigne la comparaison des deux invasions allemandes en France, à un quart de siècle de distance. La débâcle de 1940 au lieu du redressement de la Marne tint moins peut-être à l'affaiblissement français qu'au renforcement de la puissance allemande, par une mobilisation totale des énergies possibles.
Comme en témoigne encore le succès si différent des armes russes dans les deux guerres, entièrement dû aux conquêtes réalisées par le Pouvoir dans l'intérieur de son vaste domaine.
Il suit de là qu'aucun État ne peut rester indifférent quand l'un d'eux acquiert plus de droits sur son peuple. Il lui faut sur le sien des droits analogues, ou payer bien cher sa négligence à se mettre de niveau comme la France déjà se fit battre en 1870, n'opposant aux Prussiens que des armées bien inférieures en nombre pour n'avoir pas introduit à l'exemple de sa voisine l'obligation militaire.
Le phénomène est connu sous l'aspect le plus immédiat: c'est la course aux armements.
Mais cette course aux armements n'est que l'ombre portée, que la trace, au sens de la géométrie descriptive, d'une évolution bien plus grave, qui est la course au totalitarisme. Un Pouvoir qui est avec son peuple dans certains rapports, ne saurait accroître son instrument militaire que dans certaines limites. Pour les franchir, il faut qu'il révolutionne ces rapports, qu'il se donne des droits nouveaux.

Progrès du pouvoir, progrès de la guerre
            Progrès de la guerre, progrès du pouvoir

Aussi les grands pas en avant dans la militarisation sont-ils liés à de grandes avances du Pouvoir, comme leur résultat ou leur occasion.
Soit qu'une révolution politique augmente subitement le Pouvoir et rende possible une étendue d'armements qui auparavant ne l'était pas. Ce qui arrive quand Cromwell construit sans difficulté cette puissance navale anglaise que Charles 1er   n'avait pu que rêver. Ou quand la Révolution française institue la conscription,  que les fonctionnaires de la monarchie ne se seraient point risqués à proposer.
Soit que la nécessité de se mettre au niveau militaire d'un formidable adversaire puisse être invoquée pour justifier une avance du Pouvoir, comme dans la France de Charles VII, ou les États-Unis d'aujourd'hui.
Si donc d'une part toute avance du Pouvoir sert à la guerre, d'autre part la guerre sert à l'avance du Pouvoir: elle agit comme un chien de berger qui presse les Pouvoirs retardataires de rejoindre les plus avancés dans le processus totalitaire.
Cette intime liaison de la guerre et du Pouvoir apparaît dans toute l'histoire d'Europe. Chaque État qui a successivement exercé l'hégémonie politique s'en était donné les moyens par une mainmise plus complète sur son peuple que la mainmise des pouvoirs rivaux sur leurs peuples. Et nécessairement il a fallu pour tenir tête à ces précurseurs que les Pouvoirs du continent se missent à leur niveau.
Si une monarchie féodale obtenait de ses vassaux des aides financières de plus en plus fréquentes et multipliait donc les mercenaires à son service, il fallait que les autres l'imitassent. Si ces « aides » enfin se consolidaient en impôt permanent, entretenant une armée permanente, il fallait encore suivre le mouvement, car, comme l'observe Adam Smith : « Une fois le système de l'armée permanente adopté par une seule nation civilisée, il fallut que tous ses voisins l'introduisissent; la sécurité l'exigeait car leurs milices étaient tout .à fait incapables de tenir tête à une telle armée. »
Mais la monarchie, forte d'une armée permanente, était en mesure de rendre l'impôt arbitraire, c'est-à-dire de se rendre absolue. Et dès lors devait tendre à l'obligation militaire dont Montesquieu déjà sentait la menace.
Cette obligation militaire vers laquelle s'efforçaient plus ou moins timidement les monarchies, la France révolutionnaire l'instaure. Et lui doit ses victoires, la plupart remportées au moyen d'une énorme supériorité numérique. Jusqu'en 1809, les armées françaises auront cette supériorité sur tous les champs de bataille. Gneisenau formulait la seule réplique possible : « La Révolution a mis en oeuvre la force nationale tout entière du peuple français... Les États européens doivent puiser aux mêmes sources pour rétablir l'équilibre ancien de l'Europe. »
Tel étant le mécanisme de la concurrence politique, on conçoit la vanité des efforts pour la limitation des armements. Les armements ne sont qu'une expression du Pouvoir. Ils croissent parce que le Pouvoir croît. Et les partis les plus persistants à réclamer leur limitation étaient, par une .inconséquence inaperçue, les plus ardents à soutenir l'expansion du Pouvoir!
Le Pouvoir est lié à la guerre, et si une Société veut borner les ravages de la guerre; il n'en est d'autre moyen que de borner les facultés du Pouvoir.

De l’armée féodale à l’armée royale

Le régime social qui donne le moins à la guerre est le régime aristocratique, parce que c'est le plus contraire à l'expansion du Pouvoir. Le régime aristocratique apparaît comme essentiellement militaire parce que la classe dominante est guerrière. Mais aussi est­elle seule guerrière. A Lacédémone, la disproportion du nombre des hoplites à la population est saisissante. En Occident, l'instauration du régime féodal amène tout à coup une réduction brutale dans l'étendue des armées. On ne retrouvera pas avant le XVIIe siècle les effectifs carolingiens. L'obligation de tenir tête à la cavalerie sarrasine ou hongroise, de se déplacer aussi rapidement que font les pirates normands sur leurs barques légères, introduit l'ère de la cavalerie, des cavaleries seigneuriales dont la troupe proprement royale n'est que l'une. Le peuple alors ne participe point à la guerre - qui ne le foule que si elle passe précisément sur ses terres - et le souvenir s'en conserve dans cette protestation du peuple d'aujourd'hui : « Ceux qui veulent la guerre n'ont qu'à la faire eux-mêmes et nous laisser tranquilles. »
Il y a de grandes différences entre l'armée d'une aristocratie terrienne, naturellement disparate et indisciplinée par la diversité des contingents, et celle d'une aristocratie urbaine à laquelle au contraire la communauté d'intérêts, d'éducation et les liaisons intimes de l'habitude prêtent une force singulière. La seconde a l'avantage sur des mercenaires, la première doit se briser sur des troupes régulières soldées, comme on vit à Crécy et Nicopolis. Les ortas de janissaires sont l'expression d'un Pouvoir bien plus intense qu'aucun de ses contemporains occidentaux et qui les trouvera, jusqu'à la fin du XVIIe siècle, incapables de lui résister. L'armée anglaise soldée depuis le dernier archer jusqu'au prince de Galles est l'expression d'une monarchie déjà capable d'obtenir de ses vassaux et de ses communes des subsides réguliers[7], en mesure de mettre la main sur la production nationale de laine pour s'en faire des ressources de change[8], sachant enfin attirer à son service les plus grands loueurs de capitaux de l'époque.
Qu'est-ce que la guerre de Cent Ans dans l'histoire de France sinon les efforts du Pouvoir monarchique pour se mettre de niveau avec le Pouvoir adverse? Ce sont les subsides que Philippe VI et Jean II sollicitent d'assemblées successives tantôt générales tantôt régionales. Ce sont les taxes instituées pour la rançon de Jean II, que Charles V continuera de percevoir, qui feront ses victoires et dont la suppression permettra un retour de fortune anglais.
La véritable conclusion de la guerre de Cent Ans, c'est l'institution de la taille permanente pour entretenir les compagnies d'ordonnance, c'est-à-dire une cavalerie permanente et soldée (1444).
Ainsi le premier grand conflit dans la Société occidentale a pour conséquence un renforcement du Pouvoir.

La guerre, accoucheuse de la monarchie absolue

Il en sera ainsi, au cours des siècles, de tous les duels que se livreront les États d'Europe. La guerre livrée à l'étranger est toujours l'occasion d'une conquête du Pouvoir sur ses ressortissants.
Au XVIe siècle et durant une partie du XVIIe encore l'Espagne est le pouvoir dominant de l'Europe, forte de l'or d'Amérique et surtout de l'armée forgée par Gonsalve de Cordoue, le « grand capitaine ». L'ordonnance de 1496 institue déjà une manière de conscription. Tout sujet de 20 à 45 ans est astreint au service et l'État recrute un homme sur douze. Les appelés sont des « soldats ». Ainsi naît cette « redoutable infanterie espagnole » que Bossuet célébrera.
Le développement de la monarchie absolue, tant en Angleterre qu'en France, est lié aux efforts des deux dynasties pour résister à la menace espagnole. C'est à l'Armada que Jacques Ier devra ses grands pouvoirs. Si Richelieu et Mazarin ont pu élever si haut les droits de l'État, c'est qu'il leur était permis d'invoquer sans cesse le péril extérieur.
Fontenay-Mareuil fait sentir comme l'urgence militaire a contribué à liquider les formes anciennes de gouvernement et a frayé les voies à la monarchie absolue : Il fallait bien véritablement pour sauver le royaume... que le Roy y eût une autorité assez absolue pour y faire tout ce qui lui plairait, puisque ayant affaire au Roy d'Espagne, qui a tant de pays où il lève tout ce qu'il veut, il est certain que s'il eût fallu assembler les États comme il se fait en d'autres lieux, ou dépendre de la bonne volonté du parlement pour avoir tout ce dont il était besoin, on ne l'aurait jamais eu[9].
Richelieu, qui a trouvé toutes les forces de la France réduites à dix mille homme par Marie de Médicis, les a portées à soixante ; puis, après avoir entretenu longtemps la guerre d'Allemagne, « mettant la main à la bourse plutôt qu'à l'épée », il y jette enfin cent trente-cinq mille fantassins et vingt mille cavaliers, forces telles que la France n'en a point connues depuis huit siècles.
Quels impôts n'a-t-il point fallu pour soutenir cet effort et comment ralentir leur levée par l'observation de formes, ou la subordonner à un consentement? I1 est bien oublié le précepte de Commines : Y a-t-il roi ou seigneur sur terre qui ait pouvoir outre son domaine, de mettre un denier sur ses sujets, sans octroi et consentement de ceux qui le doivent payer, sinon par tyrannie et violence.
Cette tyrannie a été justifiée en France, par le « dessein perpétuel d'arrêter le cours des progrès d'Espagne[10] ».

Les pouvoirs, en rivalité internationale, luttent chacun, à l’intérieur, contre les « libertés » qui leur résistent

Mais tandis que Richelieu, afin de triompher dans la concurrence politique, violait tous les droits et brisait toutes les institutions qui arrêtaient le pouvoir de taxation de l'État, il se faisait dans les puissances rivales, soucieuses de maintenir leur position, un effort analogue.
En Espagne, c'est Olivarès qui veut faire sentir que « le bien de la nation et de l'armée transcende toute loi et tout privilège[11] ». En Angleterre, c'est Charles Ier qui, impatient de la résistance du Parlement, lève illégalement l'impôt pour la flotte, évoquant la résistance de Hampden.
Le procès de Hampden est de la fin de 1637 ; en 1639, la Normandie se révolte contre Richelieu pour empêcher la levée de tous impôts établis depuis la mort du roi Henri IV. en 1640, la révolution éclate en Catalogne, pour la conservation des privilèges et libertés traditionnels. Située dans le cours des événements européens, la Fronde n'est qu'une des réactions suscitées par la marche commune des Pouvoirs en concurrence vers l'absolutisme intérieur.
Elle ne réussit point à détruire l’œuvre de Richelieu, qui a formé, dit Retz, « dans la plus légitime des monarchies, la plus scandaleuse et la plus dangereuse tyrannie qui ait peut-être jamais existé[12] ». De sorte que la puissance de Louis XIV dominera l'Europe. Mais les autres pouvoirs, alors, invoqueront naturellement à leur tour la nécessité d'arrêter le cours des progrès de la France.
L'envie que Louis XIV inspire à tous les princes est le véritable principe de leurs usurpations sur les peuples. Mais la menace de son hégémonie leur fournit le plus honorable des prétextes pour l'imiter.

La conscription

Parvenir à puiser dans la bourse des sujets pour soutenir ses entreprises avait été la première grande victoire du Pouvoir dans les temps modernes. D'abord l'impôt avait été consenti, c'est l'époque des Parlements d'Angleterre, des États Généraux de France, des Cortès d'Espagne. Puis il était devenu arbitraire, immense progrès du Pouvoir.
Il restait à réaliser une autre avance plus importante encore en vue de la guerre : capter la personne même des sujets pour grossir les armées.
Rien de plus étranger au génie des sociétés aristocratiques. Elles sont naturellement défendues par les aristocrates seuls, qui doivent logiquement se réserver cette fonction comme un privilège.
C'est comme combattants qu'ils se rendent nécessaires tout ensemble au monarque leur chef et à la plèbe de leurs dépendants. Champions de l'un, protecteurs de l'autre, ils gagnent et l'estime de la Nation et le respect de leur situation, également capables de défendre les intérêts nationaux contre l'étranger et leurs intérêts propres contre les empiètements d'en haut et les agitations d'en bas.
Déjà ce monopole des armes avait été entamé par l'emploi de mercenaires[13]. I1 s'anéantit lorsque le service militaire n'est plus particulier à la noblesse mais étendu à la population entière.
Comme on le verra[14], les rois ont toujours souhaité cette généralisation de l'obligation militaire; ils y trouvaient dans l'ordre intérieur le moyen de renverser la barrière que l'ordre aristocratique opposait aux envahissements étatiques. Et dans l'ordre extérieur surtout un prodigieux accroissement de moyens.
Gustave-Adolphe déjà n'avait entretenu ses armées en Allemagne qu'en obtenant que dans chaque commune de Suède les habitants désignent périodiquement quelques-uns d'entre eux pour le service du roi. Louvois se proposa d'alimenter de la même manière les régiments français dont le racolage ne suffisait plus à remplir les rangs. Ce n'était, précisa-t-il d'abord, que pour la défense locale que l'on formait trente-cinq régiments proprement territoriaux. L'initiative rencontra pourtant une telle opposition qu'il fallut remplacer l'élection des recrues par le tirage au sort. Ce que la méfiance paysanne avait pressenti s'accomplit bientôt : ces régiments firent l'office de dépôts où l'on puisait de quoi compléter les régiments de campagne.
Tels furent les timides commencements de la militarisation du peuple entier.
C'est en Prusse que le nouveau système prit son premier essor. Ce royaume tout récent ne possède ni la population ni la richesse, n'a aucune cohésion territoriale. Arrachées à des passés différents, ses provinces sont sans unité. Frédéric -Guillaume se voue à l'entretien d'une armée qu'il compose des plus beaux soldats qu'on puisse racoler à travers toute l'Allemagne, toute l'Europe. I1 affecte à chacun de ses régiments une portion, un « canton » du territoire prussien. Chaque canton fournit à « son » régiment de quoi compléter l'effectif. Ces conscrits, appelés « cantonistes », ne sont gardés au corps que quelques mois, mais rappelés pour quelques semaines chaque année, et ils rejoignent en temps de guerre.
Tel était l'esprit du fameux règlement de 1733. Le service militaire, la condition de réserviste, la mobilisation en temps de guerre, tout cela est oeuvre prussienne. Le peu de ressources humaines et financières de ce peuple à ses débuts amena un Pouvoir ambitieux à un degré d'utilisation de la force nationale jusqu'alors inconnu. Et la Prusse encore petite au regard de la France malgré les accroissements consécutifs à ses glorieuses victoires, entretenait à la veille de la Révolution 195 000 hommes, contre 180 000 en France. II est vrai que ces 195 000 hommes ne lui revenaient, grand avantage de son système, qu'à environ 45 millions, contre 107 ou 108 que coûtait l'armée française moins nombreuse.
180000 soldats français, 195000 prussiens, 240 000 autrichiens, ces chiffres expliquent assez la passivité de la France à la fin de l'ancienne monarchie, sourde aux appels lui venant de Hollande en 1787, de Belgique en 1789, laissant passer les occasions de fermer enfin cette « porte ouverte aux ennemis de la France », sa frontière nord-est.
A quelle audace cette pusillanimité va faire place!
Des étourdis sans connaissance politique précipitent le pays dans une guerre avec non pas une seule mais les deux puissances militaires du continent. Auxquelles s'ajoutent l'Espagne, l'Angleterre, le Piémont. Comment donc la France de la Révolution a-t -elle soutenu le choc? Dans le premier moment elle est sauvée par la conduite obscure de Brunswick. Mais ensuite? Ensuite elle met en campagne des armées bien plus nombreuses que celles des coalisés réunis; il fallait un Pouvoir autrement absolu que n'était l'ancienne monarchie pour proclamer : Dès ce moment jusqu'à celui où les ennemis auront été chassés du territoire de la République, tous les Français sont en réquisition permanente pour le service des armées.

L'ère de la chair à canon

Cette décision de la Convention du 23 août 1793 fut suivie de mesures qui lui donnèrent effet. En 1794, un million cent soixante-neuf mille hommes figurent sur les contrôles militaires français.
C'est une ère nouvelle qui s'ouvre dans l'histoire militaire, celle de « la chair à canon ». Pas un général d'Ancien Régime n'aurait osé jeter ses hommes par colonnes profondes sous le feu de l'ennemi. Folard, qui l'avait proposé, n'avait pu se faire écouter. L'ordre mince, qui ne donnait aucune décision nette, épargnait les hommes. Les généraux de la Révolution et de l'Empire dépensèrent sans compter: le Pouvoir puisait pour eux dans la Nation française tout entière. L'Histoire dira que ces massacres ont commencé le déclin de la population et de l'énergie françaises.
En 1798 la loi Jourdan met en forme le système de la réquisition humaine. Les hommes de vingt à vingt-cinq ans, cinq classes montant à un million d'hommes, seront obligés au service, la loi décidera combien d'entre eux seront levés et le sort désignera les conscrits. Chaque année la classe la plus âgée pourra être rappelée et une plus jeune appelée. C'est le système qu'utilisera Napoléon : on le voit d'abord prendre quatre-vingt mille hommes dans chaque classe, jusqu'à ce que, préparant la campagne de Russie il appelle cent vingt mille hommes de la classe 1810, ou qu'après les désastres on le voie requérir cent cinquante mille hommes de la classe 1814 et récupérer trois cent mille hommes des classes dont il avait d'abord été économe. Au total, depuis septembre 1805 jusqu'à novembre 1813, il a demandé à la France deux millions cent mille hommes outre les soldats de la République retenus au service.
Comment l'Europe aurait-elle pu lutter si elle n'avait pas recouru à des pratiques semblables? Beaucoup de dirigeants ne se résignèrent qu'avec peine à des mesures qui sentaient la barbarie. Adoptées, elles permirent d'écraser Napoléon sous le nombre.
L'avantage d'abord donné à la France par des méthodes intensives d'exploitation du potentiel humain est reperdu quand les rivales en sont venues à l'imiter. La balance des forces intrinsèques donnait à prévoir l'écrasement français en 1793 et 1794. La levée en masse l'a empêché. Les méthodes ayant été égalisées, la France n'a rien gagné à cet ajournement d'une échéance fatale.

La guerre totale

Pourtant l'Allemagne ne s'est point instruite par cette expérience. Seule des puissances victorieuses qui ont imposé à la France d'abandonner le système au moyen de quoi elle avait désolé l'Europe, la Prusse garde pour elle-même un système analogue, aggravé, qui prépare les victoires de 1870. Ce succès épouvante l'Europe, tous les pays continentaux introduisent l'obligation militaire à l'exemple de l'Allemagne. Avec ce beau résultat qu'en 1888 les armées atteignent sur le pied de paix le même total qu'au plus vif des guerres napoléoniennes, trois millions d'hommes. Les dépenses publiques des États européens, qui montaient à 170 millions de livres sterling en 1816, sont passées à 868 millions en 1898. Partout le militaire en forme le chapitre essentiel.
Enfin l'orage éclate : on connaît le résultat. Huit millions de morts, six millions de mutilés. Dans l'ensemble des pays belligérants européens, 8 % de la force masculine productrice détruite; en France et en Allemagne 10 %.
Et pour quels avantages? L'issue du conflit est la même que si l'on eût employé les armées professionnelles du XVIIe siècle. De même que la France révolutionnaire, malgré son utilisation intensive des ressources nationales, a finalement succombé à une coalition totalisant un potentiel humain et économique bien supérieur, de même l'Allemagne de Guillaume II n'a pu résister à une conjonction de forces nationales d'où il était impossible qu'on ne tirât pas, tôt ou tard, des moyens de puissance supérieurs aux siens.
La démonstration était donc faite une seconde fois que l'accroissement des prélèvements étatiques sur la nation ne donne dans la concurrence politique qu'un avantage éphémère, incite les rivaux à des pratiques semblables, se solde par des fardeaux odieux en temps de paix et par une désastreuse aggravation des hécatombes et des ruines en temps de guerre.
Fallait-il une troisième démonstration? Le cœur nous manque pour entreprendre d'en mesurer le prix en vies humaines, en souffrances, en héritages culturels détruits.
C'est du blocus même de l'Allemagne pendant la première guerre mondiale qu'est sortie la doctrine de la guerre totale.
Pour l'État comme pour les particuliers, la satisfaction des besoins n'est pas limitée seulement par les disponibilités financières, mais par les exigences physiques de l'aire restreinte que commandent les armées allemandes.
Les mesures nécessitées par cette situation de fait s'ordonnent progressivement en système. L'État en guerre dirigera les activités productrices pour en obtenir l'optimum d'armement compatible avec la garantie d'un minimum vital à la population. Toute la nation, alors, devient aux mains de l'État un outil de guerre, dont le coefficient d'emploi n'est borné que par la nécessité de l'entretenir.
Cette identification totale de la nation avec l'armée ne semble avoir été clairement conçue que vers la fin de la guerre. C'est en tâtonnant qu'on s'est d'abord orienté dans cette direction et la doctrine s'est dégagée des pratiques qui, jusqu'au bout, ont gardé un caractère improvisé et empirique. L'idée se conserve dans les foyers nationalistes allemands. Le mouvement national-socialiste en hérite.
Au pouvoir, il entreprend une reconstruction de l'économie allemande qui la rend semblable à un croiseur. Sa fonction est de combattre, chaque homme d'équipage a son poste, ou de combattant ou de ravitailleur des combattants. Les magasins sont pleins d'obus, sans qu'on ait toutefois négligé de les garnir des vivres nécessaires à l'équipage.
Jusqu'alors l'État, en cas de conflit, prélevait sur la vie nationale le quantum de forces nécessaires pour soutenir son entreprise militaire. A présent, dès le temps de paix, l'État prépare l'utilisation intégrale des ressources nationales pour la guerre.
Les premiers chocs de la deuxième guerre mondiale ont exactement l'issue de rencontres entre un croiseur et des transatlantiques qu'on aurait équipés de canons et à bord desquels des stewards continueraient de servir des passagers oisifs.
Il en va autrement lorsque l'Allemagne se heurte à un pays où, depuis vingt ans, les tâches individuelles sont assignées par l'autorité publique: la Russie.
La concurrence politique produisant ses effets ordinaires, l'Angleterre et les États-Unis sont amenés à copier les méthodes allemandes. C'est là que les individus avaient le mieux maintenu leurs droits à l'encontre de l'État. Les États-Unis n'avaient institué l'obligation militaire qu'à l'occasion de la guerre de Sécession, et, le danger passé, l'avaient abolie. Même la guerre mondiale n'avait engendré l'armée nationale anglaise qu'après de longues tergiversations et le droit de l'État à contraindre les sujets apparaissait tellement contestable qu'on s'inclinait devant le refus des objecteurs de conscience. Sans doute, le Pouvoir en cas de nécessité avait attiré à lui la richesse nationale par les moyens de l'emprunt et de l'inflation, mais il s'était ensuite imposé de restituer ces prélèvements en ramenant la monnaie, dollar ou livre, à sa valeur primitive. En temps de guerre, l'État n'avait usé, pour gauchir les activités productrices selon ses besoins, d'autres moyens que ceux tirés de ses disponibilités financières extraordinaires.
Toutefois, durant les années précédant immédiatement la deuxième guerre mondiale, l'État avait notablement accru son empire, aux États-Unis surtout. La lutte contre l'Allemagne est l'occasion de son triomphe. Pour la première fois dans l'Histoire un président des États-Unis regarde l'ensemble de ses citoyens comme un « potentiel humain », qu'il convient d'employer au mieux des intérêts militaires.
Ainsi, depuis le Moyen Age, pour soutenir la concurrence politique, les États vont augmentant les sacrifices qu'ils demandent à leurs nations. Alors que les Capétiens faisaient la guerre avec des contingents seigneuriaux dont ils ne disposaient que pour quarante jours, les États populaires d'aujourd'hui sont maîtres d'appeler et de garder indéfiniment sous les armes toute la population masculine. Alors que les monarques féodaux devaient soutenir les conflits avec les seules ressources de leurs domaines, leurs héritiers disposent de tout le revenu national. I1 était loisible au peuple des cités médiévales d'ignorer la guerre pourvu qu'il fût un peu éloigné du théâtre même des opérations. A présent ennemis et alliés lui brûlent ses maisons, lui massacrent sa famille et comptent leurs exploits par hectares ravagés. La pensée même, jadis dédaigneuse de ces conflits, est maintenant mobilisée au service des entreprises de conquête pour proclamer la vertu civilisatrice des fusilleurs ou des incendiaires.
Comment ne pas reconnaître, dans cette prodigieuse dégradation de notre civilisation, les fruits de l'absolutisme étatique?
Tout est jeté dans la guerre parce que le Pouvoir dispose de tout.
Il en serait de la concurrence industrielle comme il en est de la concurrence politique si les patrons exerçaient sur leurs ouvriers un empire sans limites. Si humains puissent-ils être, on les verrait exiger toujours plus d'efforts de la masse à eux soumise, par nécessité vitale de répondre aux efforts du rival.
Cette conséquence odieuse de la concurrence n'est empêchée que parce qu'il existe une limite aux exigences du patron, posée par la résistance syndicale.
D'où vient que l'État ne rencontre aucune limite semblable, aucune résistance syndicale du peuple?
Cette résistance existait sous l'Ancien Régime, elle était opposée par les représentants des différents éléments de la Nation qui luttaient ensemble contre le Pouvoir.
Mais dans le régime moderne, ils sont devenus le Pouvoir, et le peuple reste alors sans défenseur. Ceux qui sont l'État réservent à eux seuls le droit de parler au nom de la Nation, n'admettent pas d'intérêt de la Nation distinct de l'intérêt de l'État. Ils écraseraient comme sédition ce que la monarchie accueillait comme remontrance. Sous prétexte que le Pouvoir a été donné à la Nation et parce qu'on refuse de reconnaître qu'il y a là deux entités distinctes et qui ne peuvent jamais cesser de l'être, on a livré la Nation au Pouvoir.

 


[1] Ce chapitre a paru en janvier 1943 dans la Revue suisse contemporaine.

[2] « L'État, dit Rousseau, étant un corps artificiel, n'a nulle mesure déterminée... l'inégalité des hommes a des bornes posées par la nature, mais celle des sociétés peut croître incessamment jusqu'à ce qu'une seule les absorbe toutes. »
Texte recueilli par Dreyfus -Brisac dans son édition du Contrat social, appendice II, p. 309.

[3] Chiffres d'après le célèbre traité de Hans Delbrück: Geschichte der Kriegskunst, 4 volumes, 1900 -1920

[4] Il y avait, selon l'abbé de Pradt, trois millions d'hommes sous les armes en 1813 -1814. La guerre de 1914 -1918 en a tué huit millions et mutilé six, selon l'Enquête sur la Production d'Edgar Milhaud (Genève, 1920 et années suivantes).

[5] Letters on a Regicide Peace.

[6] Qu'on ne m'oppose pas le cliché sur le pouvoir despotique de Xerxès impuissant contre la liberté des Athéniens. Lorsque je parle ici d'un Pouvoir plus grand, plus total, j'entends un Pouvoir qui demande et obtient plus de son peuple. Il est certain qu’à cet égard le Pouvoir des cités grecques sur leurs membres dépassait de bien loin celui du Grand Roi sur ses sujets. Et par exemple, les villes ioniennes qui étaient soumises au monarque perse n'avaient d'autre obligation que de payer un léger tribut qui souvent leur était. remis, et pour le reste se gouvernaient elles-mêmes. Je n'ai point à parler ici du despotisme asiatique qui tirait très peu de forces de ses sujets, mais du despotisme moderne qui en tire d'immenses des citoyens et cela d'autant mieux qu'il réussit plus parfaitement à éviter les apparences altières du despotisme asiatique.

[7] Cf. Carl Stephenson : Taxation and Representation dans Haskins anniversary essays, Boston, 1929, et James Field Willard Parliamentary taxes on personnal property, 1290 -1334, Cambridge, Mass., 1934

[8] Cf. Baldwin Schuyler Terry : The financing of the hundred years war, Londres, 1914.

²[9] Fontenay -Mareuil : Mémoires, éd. Petitot, t. II, p. 209.

[10] Mémoires, Richelieu, éd Petitot, t. IV, p. 245.

[11] Instructions données au vice -roi envoyé en Catalogne.

[12] II parle en pamphlétaire plus qu'en historien.

[13] « Avant Philippe -Auguste, écrit Boulainvilliers, on ne connaissait en France d'autres hommes d'armes que les possesseurs de fiefs; mais ce roi ayant entrepris des guerres où les barons avaient de la répugnance, il inventa les troupes soudoyées et depuis ce temps nos rois ont toujours pris des chevaliers à gages, soit en France, soit en Allemagne; mais il n'y avait point encore de mélange jusqu'aux révoltes de Flandre qui firent connaître que parmi le bas peuple il se trouvait des hommes aussi fiers et aussi adroits que dans le corps de la noblesse. Les guerres des Anglais survinrent pendant lesquelles le service des compagnies soudoyées devin commun. »
Essai sur la noblesse de France.

[14] Chapitre IX.