De
la concurrence politique
Bertrand de Jouvenel
L'Histoire est
lutte de pouvoirs.
Partout et toujours l'homme s'empare de l'homme
pour le plier à sa volonté, le faire servir à ses desseins; de sorte
que la Société est une constellation de pouvoirs qui sans cesse s'élèvent,
s'accroissent et se combattent.
Entre pouvoirs d'espèce différente, comme du pouvoir politique
au pouvoir familial, ou seigneurial, ou religieux, il y a tout ensemble
collaboration et conflit. Entre pouvoirs de la même espèce et auxquels
leur caractère n'impose pas de limites,
l'état naturel est la guerre.
Accident aux yeux de l'homme qui vit exclusivement dans son temps, lequel
peut être par bonheur pacifique, la guerre apparaît à celui qui contemple
le déroulement des époques comme une activité essentielle des États.
Regardez la carte d'Europe, non pas immobile telle que la présente la
géographie politique, mais mouvante comme elle a été au cours des siècles.
Voyez comme la tache rose ou bleue ou jaune qui signifie telle domination,
tantôt s'étale aux dépens d'une ou plusieurs autres, tantôt se resserre
sous la pression de ses voisines. Elle émet des pseudopodes vers la
mer, s'aligne le long d'un fleuve, enjambe une montagne, englobe et
digère un corps étranger. Elle perd enfin sa vigueur, et un jour, proie
d'une autre voracité, disparaît.
Toutes ces taches palpitantes évoquent le grouillement d'amibes sous
le microscope. Voilà, hélas! l'Histoire.
La
guerre étrangère aux temps modernes
Cette anthropophagie a fait
l'objet principal des études historiques avec le XIXe siècle. Puis les savants se sont détournés de ce spectacle. Ils
pensaient avec raison que, dans les temps modernes, l'esprit de conquête
n'est jamais le fait des peuples mais des seuls dirigeants : et ils
présumaient avec quelque imprudence que l'évolution politique allait
subordonnant les dirigeants aux peuples. La guerre donc était chose
du passé, le présent offrait de bien autres thèmes, l'homme s'affranchissant
des dominations sociales et, au moyen de la science, de la technique,
de l'association, faisant la conquête des ressources terrestres.
Reportant cette vision nouvelle sur les siècles écoulés, il semblait
alors que les conflits qui avaient illustré les monarques et légué aux
écoliers tant de noms de bataille n'avaient été que des événements adventices
se jetant à la traverse du développement essentiel de l'Humanité.
Combien plus vraiment historique ce développement que les aventures
militaires! Car il offrait un progrès continu dans un même sens, tendant
à une même fin visible, l'exploitation intégrale du globe au bénéfice
des hommes associés.
Vers cette fin désormais les peuples maîtres de leur destin, les yeux
ouverts par l'éducation, marcheraient consciemment. Chaque Pouvoir,
serviteur de sa nation, pousserait à cette évolution. S'il survenait
encore quelque conflit, ce ne pourrait être que par un déplorable «
accrochage » des chars de l'État, faute de conducteurs maladroits ou
exceptionnellement d'une ambition égarée et morbide.
La volonté d'agrandissement est-elle cependant égarement des dirigeants?
D'où viendrait alors que les plus avides d'expansion ont été aussi les
meilleurs organisateurs de leurs peuples? Ainsi un Pierre le Grand,
un Frédéric II, un Napoléon, un Bismarck et peut-être y faudra-t-il
ajouter Staline. Comment ne pas voir que le génie étatique se manifeste
également dans l'expansion et l'administration, que le Pouvoir administre
pour conquérir et conquiert pour administrer? Que l'instinct d'accroissement
est propre au Pouvoir, appartient à sa substance et ne change pas avec
son mode.
Car le Pouvoir reste commandement, avec les passions propres au commandement
dont la principale est d'étendre l'aire qui lui est soumise.
Passion qui peut être dormante pendant des décades mais s'éveille nécessairement.
Car le semblable attire le semblable, et donc l'autorité les autoritaires,
l'imperium les impérieux.
La vertu conquérante est aussi liée au Pouvoir que la virulence au bacille,
a comme elle ses phases d'engourdissement, mais reparaît avec plus de
vigueur.
Et les dominations modernes, après un temps de repos, allaient trouver
à leurs ordres des moyens inespérés de leurs anciens modèles, comme
le dormeur de Wells, durant son sommeil, a bénéficié d'une prolifération
miraculeuse de sa fortune.
Dans le temps même où l'on prétendait chasser la violence de l'Histoire,
elle ne cessait point de s'exercer. Mais au loin, soumettant à bon compte
des peuples sauvages ou techniquement arriérés. Les taches de couleur
des dominations ne variaient guère en Europe mais s'étalaient outre
-mer, et bientôt, se rencontrant sur de nouveaux continents, auraient
multiplié leurs frontières, leurs contestations, enfin leurs champs
de bataille.
La richesse qu'amassaient les particuliers préparait à l'État d'immenses
ressources de guerre. Les usines métallurgiques s'édifiaient qui seraient
capables de fabriquer des canons gigantesques. Les capitaux affluaient
dans les banques, qui fourniraient aux dépenses du conflit. Si d'ailleurs
l'Allemagne développait l'exploitation du bassin de Briey, si l'Angleterre
favorisait la mainmise de ses grandes sociétés sur les champs de pétrole
du monde, si la Russie se couvrait de voies ferrées, ces efforts d'apparence
pacifique n'étaient qu'accumulation d'atouts pour l'éternel jeu de puissance.
Enfin le progrès démocratique même armait les gouvernements pour la
guerre. Des Pouvoirs manifestement étrangers aux peuples qu'ils régissent
ne sauraient les entraîner à de bien grands sacrifices; tandis qu'au
contraire, plus intimement ils paraissent liés à ces peuples, plus ils
obtiennent d'eux, comme l'avaient déjà prouvé les forces prodigieuses
prêtées par la France de la Révolution et de l'Empire aux pouvoirs successifs
qu'elle croyait émanés d'elle.
De sorte que les mêmes phénomènes qui semblaient promettre une ère de
paix perpétuelle préparaient aux Pouvoirs d'immenses moyens matériels
et psychologiques pour des guerres dépassant en intensité et en extension
tout ce qu'on avait jamais vu.
Une
civilisation qui se militarise
N'était-il pas
conforme pourtant aux lois de l'Histoire qu'une Grande Société, formant
un tout de civilisation, comme l'Occident moderne, se démilitarisât
à mesure de son développement? N'avait-on pas vu ce phénomène dans le
monde romain?
Plus cette civilisation antique avait duré, moins ses membres s'étaient
montrés enclins aux armes. D'abord vocation naturelle de tous les adultes,
comme on l'observe chez tous les peuples primitifs, Iroquois, Zoulous,
Abyssins, le militaire enfin était devenu profession spécialisée et
déconsidérée.
Cette démilitarisation progressive se manifeste dans les effectifs romains.
La Cité encore fruste qu'Hannibal vint attaquer, forte seulement d'un
million d'hommes, lui opposait déjà à Cannes plus de quatre-vingt mille
combattants. La République s'étalait sur tout le bassin de la Méditerranée
quand ses forces s'entrechoquèrent à Pharsale : il ne s'y trouvait en
tout que soixante-quinze mille hommes. Quand Tibère fit un grand effort
pour venger les légions de Varus, il ne put donner que cinquante mille
soldats environ au futur Germanicus. I1 ne semble pas qu'Antonin ait
eu beaucoup plus pour tenter de régler la querelle séculaire avec les
Parthes. Quand Julien arrête les Alamans près de Strasbourg, il a treize
mille hommes, et Bélisaire en reçoit onze mille de Justinien pour reconquérir
l'Italie sur les Goths.
Telle est l'évolution naturelle d'un peuple qui va se poliçant. Ce qui
d'ailleurs explique son impuissance finale devant les invasions des
Goths ou des Vandales, petites nations armées, de quelques dizaines
de milliers d'hommes, que la moindre province de l'Empire aurait pu
anéantir si les habitants eussent encore été capables de s'armer. Et
certes Alaric n'aurait pas pris l'ancienne Rome ni Genséric l'ancienne
Carthage.
Notre civilisation présente une marche tout inverse, qui l'achemine
à une catastrophe aussi totale mais d'un caractère bien différent.
A la bataille décisive du XIVe siècle, Poitiers, cinquante mille hommes
environ s'affrontent. Autant à Marignan. Guère plus, soixante-cinq mille,
dit -on, à la bataille décisive de la guerre de Trente Ans, Nordlingen.
Mais déjà deux cent mille à Malplaquet (1709) et quatre cent cinquante
mille à Leipzig (1813).
Nous faisons mieux à présent. La guerre de 1914 a mutilé ou tué cinq
fois autant d'hommes que l'Europe n’en avait sous les armes à la fin
des guerres napoléoniennes.
Et comment compter maintenant que tout, homme, femme et enfant, concourt
à la lutte, comme on le voyait sur les chariots d'Arioviste?
Nous finissons par où les sauvages commencent, nous redécouvrons l'art
perdu d'affamer les non-combattants, de brûler les huttes et d'emmener
les vaincus en esclavage. Qu'avons-nous besoin d'invasions barbares?
Nous sommes nos propres Huns.
La
loi de concurrence politique
Et pourquoi donc
remontons-nous le cours de la civilisation au lieu de le descendre comme
les Romains?
Une différence de leur monde au nôtre saute aux yeux : l'un était moniste,
l'autre est pluraliste; moins divers peut-être dans sa substance humaine
que le romain, mais séparé entre plusieurs gouvernements, dont chacun,
dit Rousseau, « se sent faible tandis qu'il en est de plus forts que
lui; sa sûreté, sa conservation, demandent qu'il se rende plus fort
que ses voisins. »
Notre auteur affirme encore : « La grandeur du corps politique
étant purement relative, il est forcé de se comparer pour se connaître,
il dépend de tout ce qui l'environne, il doit prendre intérêt à tout
ce qui s'y passe, car il aurait beau vouloir se tenir au dedans de lui
sans rien gagner ni perdre, il devient faible ou fort selon que son
voisin s'étend ou se resserre, se renforce ou s'affaiblit ».
Cette jalousie naturelle des Pouvoirs a engendré d'une part un principe
assez connu et dont les États paient bien cher l'oubli momentané : que
tout agrandissement territorial de l'un augmentant la base d'où il tire
ses ressources oblige chacun des autres à chercher quelque accroissement
analogue qui rétablisse la balance.
Mais il est une autre façon de se renforcer plus redoutable aux voisins
qu'aucune acquisition de province : c'est le progrès d'un Pouvoir dans
l'exploitation des ressources que lui offre son domaine national. S'il
accroît le degré de son prélèvement sur les forces et les richesses
de son peuple et parvient à faire accepter cet accroissement, il change
le rapport de ses moyens à ceux de ses voisins, s'égale avec un faible
fonds à de grandes puissances, et, si ce fonds est ample, se rend capable
d'hégémonie.
Si la Suède de Gustave -Adolphe a tenu dans la politique une place démesurée
par rapport à son importance, c'est que ce grand roi avait fait servir
les activités nationales à ses desseins, dans une proportion jusqu'alors
inconnue.
La Prusse de Frédéric II n'a pu tenir tête à trois grandes monarchies
coalisées dont chacune aurait dû l'écraser que par la même exploitation
intensive de ses facultés.
Et la France enfin, à l'époque révolutionnaire, a gagné comme d'un seul
bond les limites que Louis XIV n'avait pu atteindre, parce qu'un Pouvoir
plus impérieux a requis plus complètement les ressources nationales.
Burke l'a bien compris, qui écrivait en 1795 :
L'État [en France] est suprême. Tout est subordonné à la production
de la force. L'État est militaire dans son principe, dans ses maximes,
dans son esprit, dans tous ses mouvements... La France n'aurait-elle
que la moitié de ses forces actuelles, elle serait trop forte encore
pour la plupart des États de l'Europe, constitués comme ils sont et
procédant comme ils font.
Tout progrès du Pouvoir à l'égard de la Société, qu'il ait été réalisé
en vue de la guerre ou pour tout autre objet, donne à ce Pouvoir un
avantage dans la guerre.
Comme en témoigne la comparaison des deux invasions allemandes en France,
à un quart de siècle de distance. La débâcle de 1940 au lieu du redressement
de la Marne tint moins peut-être à l'affaiblissement français qu'au
renforcement de la puissance allemande, par une mobilisation totale
des énergies possibles.
Comme en témoigne encore le succès si différent des armes russes dans
les deux guerres, entièrement dû aux conquêtes réalisées par le Pouvoir
dans l'intérieur de son vaste domaine.
Il suit de là qu'aucun État ne peut rester indifférent quand l'un d'eux
acquiert plus de droits sur son peuple. Il lui faut sur le sien des
droits analogues, ou payer bien cher sa négligence à se mettre de niveau
comme la France déjà se fit battre en 1870, n'opposant aux Prussiens
que des armées bien inférieures en nombre pour n'avoir pas introduit
à l'exemple de sa voisine l'obligation militaire.
Le phénomène est connu sous l'aspect le plus immédiat: c'est la course
aux armements.
Mais cette course aux armements n'est que l'ombre portée, que la trace,
au sens de la géométrie descriptive, d'une évolution bien plus grave,
qui est la course au totalitarisme. Un Pouvoir qui est avec son peuple
dans certains rapports, ne saurait accroître son instrument militaire
que dans certaines limites. Pour les franchir, il faut qu'il révolutionne
ces rapports, qu'il se donne des droits nouveaux.
Progrès du
pouvoir, progrès de la guerre
Progrès de la guerre, progrès du pouvoir
Aussi les grands pas en
avant dans la militarisation sont-ils liés à de grandes avances du Pouvoir,
comme leur résultat ou leur occasion.
Soit qu'une révolution politique augmente subitement le Pouvoir et rende
possible une étendue d'armements qui auparavant ne l'était pas. Ce qui
arrive quand Cromwell construit sans difficulté cette puissance navale
anglaise que Charles 1er n'avait pu que rêver. Ou quand la Révolution
française institue la conscription,
que les fonctionnaires de la monarchie ne se seraient point risqués
à proposer.
Soit que la nécessité de se mettre au niveau militaire d'un formidable
adversaire puisse être invoquée pour justifier une avance du Pouvoir,
comme dans la France de Charles VII, ou les États-Unis d'aujourd'hui.
Si donc d'une part toute avance du Pouvoir sert à la guerre, d'autre
part la guerre sert à l'avance du Pouvoir: elle agit comme un chien
de berger qui presse les Pouvoirs retardataires de rejoindre les plus
avancés dans le processus totalitaire.
Cette intime liaison de la guerre et du Pouvoir apparaît dans toute
l'histoire d'Europe. Chaque État qui a successivement exercé l'hégémonie
politique s'en était donné les moyens par une mainmise plus complète
sur son peuple que la mainmise des pouvoirs rivaux sur leurs peuples.
Et nécessairement il a fallu pour tenir tête à ces précurseurs que les
Pouvoirs du continent se missent à leur niveau.
Si une monarchie féodale obtenait de ses vassaux des aides financières
de plus en plus fréquentes et multipliait donc les mercenaires à son
service, il fallait que les autres l'imitassent. Si ces « aides » enfin
se consolidaient en impôt permanent, entretenant une armée permanente,
il fallait encore suivre le mouvement, car, comme l'observe Adam Smith :
« Une fois le système de l'armée permanente adopté par une seule
nation civilisée, il fallut que tous ses voisins l'introduisissent;
la sécurité l'exigeait car leurs milices étaient tout .à fait incapables
de tenir tête à une telle armée. »
Mais la monarchie, forte d'une armée permanente, était en mesure de
rendre l'impôt arbitraire, c'est-à-dire de se rendre absolue. Et dès
lors devait tendre à l'obligation militaire dont Montesquieu déjà sentait
la menace.
Cette obligation militaire vers laquelle s'efforçaient plus ou moins
timidement les monarchies, la France révolutionnaire l'instaure. Et
lui doit ses victoires, la plupart remportées au moyen d'une énorme
supériorité numérique. Jusqu'en 1809, les armées françaises auront cette
supériorité sur tous les champs de bataille. Gneisenau formulait la
seule réplique possible : « La Révolution a mis en oeuvre
la force nationale tout entière du peuple français... Les États européens
doivent puiser aux mêmes sources pour rétablir l'équilibre ancien de
l'Europe. »
Tel étant le mécanisme de la concurrence politique, on conçoit la vanité
des efforts pour la limitation des armements. Les armements ne sont
qu'une expression du Pouvoir. Ils croissent parce que le Pouvoir croît.
Et les partis les plus persistants à réclamer leur limitation étaient,
par une .inconséquence inaperçue, les plus ardents à soutenir l'expansion
du Pouvoir!
Le Pouvoir est lié à la guerre, et si une Société veut borner les ravages
de la guerre; il n'en est d'autre moyen que de borner les facultés du
Pouvoir.
De
l’armée féodale à l’armée royale
Le régime social qui donne
le moins à la guerre est le régime aristocratique, parce que c'est le
plus contraire à l'expansion du Pouvoir. Le régime aristocratique apparaît
comme essentiellement militaire parce que la classe dominante est guerrière.
Mais aussi estelle seule guerrière. A Lacédémone, la disproportion
du nombre des hoplites à la population est saisissante. En Occident,
l'instauration du régime féodal amène tout à coup une réduction brutale
dans l'étendue des armées. On ne retrouvera pas avant le XVIIe siècle
les effectifs carolingiens. L'obligation de tenir tête à la cavalerie
sarrasine ou hongroise, de se déplacer aussi rapidement que font les
pirates normands sur leurs barques légères, introduit l'ère de la cavalerie,
des cavaleries seigneuriales dont la troupe proprement royale n'est
que l'une. Le peuple alors ne participe point à la guerre - qui ne le
foule que si elle passe précisément sur ses terres - et le souvenir
s'en conserve dans cette protestation du peuple d'aujourd'hui : « Ceux
qui veulent la guerre n'ont qu'à la faire eux-mêmes et nous laisser
tranquilles. »
Il y a de grandes différences entre l'armée d'une aristocratie terrienne,
naturellement disparate et indisciplinée par la diversité des contingents,
et celle d'une aristocratie urbaine à laquelle au contraire la communauté
d'intérêts, d'éducation et les liaisons intimes de l'habitude prêtent
une force singulière. La seconde a l'avantage sur des mercenaires, la
première doit se briser sur des troupes régulières soldées, comme on
vit à Crécy et Nicopolis. Les ortas de janissaires sont l'expression
d'un Pouvoir bien plus intense qu'aucun de ses contemporains occidentaux
et qui les trouvera, jusqu'à la fin du XVIIe siècle, incapables de lui
résister. L'armée anglaise soldée depuis le dernier archer jusqu'au
prince de Galles est l'expression d'une monarchie déjà capable d'obtenir
de ses vassaux et de ses communes des subsides réguliers, en mesure de mettre
la main sur la production nationale de laine pour s'en faire des ressources
de change, sachant enfin attirer
à son service les plus grands loueurs de capitaux de l'époque.
Qu'est-ce que la guerre de Cent Ans dans l'histoire de France sinon
les efforts du Pouvoir monarchique pour se mettre de niveau avec le
Pouvoir adverse? Ce sont les subsides que Philippe VI et Jean II sollicitent
d'assemblées successives tantôt générales tantôt régionales. Ce sont
les taxes instituées pour la rançon de Jean II, que Charles V continuera
de percevoir, qui feront ses victoires et dont la suppression permettra
un retour de fortune anglais.
La véritable conclusion de la guerre de Cent Ans, c'est l'institution
de la taille permanente pour entretenir les compagnies d'ordonnance,
c'est-à-dire une cavalerie permanente et soldée (1444).
Ainsi le premier grand conflit dans la Société occidentale a pour conséquence
un renforcement du Pouvoir.
La guerre,
accoucheuse de la monarchie absolue
Il en sera ainsi,
au cours des siècles, de tous les duels que se livreront les États d'Europe.
La guerre livrée à l'étranger est toujours l'occasion d'une conquête
du Pouvoir sur ses ressortissants.
Au XVIe siècle et durant une partie du XVIIe encore l'Espagne est le
pouvoir dominant de l'Europe, forte de l'or d'Amérique et surtout de
l'armée forgée par Gonsalve de Cordoue, le « grand capitaine ». L'ordonnance
de 1496 institue déjà une manière de conscription. Tout sujet de 20
à 45 ans est astreint au service et l'État recrute un homme sur douze.
Les appelés sont des « soldats ». Ainsi naît cette « redoutable infanterie
espagnole » que Bossuet célébrera.
Le développement de la monarchie absolue, tant en Angleterre qu'en France,
est lié aux efforts des deux dynasties pour résister à la menace espagnole.
C'est à l'Armada que Jacques Ier devra ses grands pouvoirs. Si Richelieu
et Mazarin ont pu élever si haut les droits de l'État, c'est qu'il leur
était permis d'invoquer sans cesse le péril extérieur.
Fontenay-Mareuil fait sentir comme l'urgence militaire a contribué à
liquider les formes anciennes de gouvernement et a frayé les voies à
la monarchie absolue : Il fallait bien véritablement pour sauver
le royaume... que le Roy y eût une autorité assez absolue pour y faire
tout ce qui lui plairait, puisque ayant affaire au Roy d'Espagne, qui
a tant de pays où il lève tout ce qu'il veut, il est certain que s'il
eût fallu assembler les États comme il se fait en d'autres lieux, ou
dépendre de la bonne volonté du parlement pour avoir tout ce dont il
était besoin, on ne l'aurait jamais eu.
Richelieu, qui a trouvé toutes les forces de la France réduites à dix
mille homme par Marie de Médicis, les a portées à soixante ; puis, après
avoir entretenu longtemps la guerre d'Allemagne, « mettant la main à
la bourse plutôt qu'à l'épée », il y jette enfin cent trente-cinq mille
fantassins et vingt mille cavaliers, forces telles que la France n'en
a point connues depuis huit siècles.
Quels impôts n'a-t-il point fallu pour soutenir cet effort et comment
ralentir leur levée par l'observation de formes, ou la subordonner à
un consentement? I1 est bien oublié le précepte de Commines : Y
a-t-il roi ou seigneur sur terre qui ait pouvoir outre son domaine,
de mettre un denier sur ses sujets, sans octroi et consentement de ceux
qui le doivent payer, sinon par tyrannie et violence.
Cette tyrannie a été justifiée en France, par le « dessein perpétuel
d'arrêter le cours des progrès d'Espagne
».
Les pouvoirs, en rivalité internationale, luttent
chacun, à l’intérieur, contre les « libertés » qui leur résistent
Mais tandis
que Richelieu, afin de triompher dans la concurrence politique, violait
tous les droits et brisait toutes les institutions qui arrêtaient le
pouvoir de taxation de l'État, il se faisait dans les puissances rivales,
soucieuses de maintenir leur position, un effort analogue.
En Espagne, c'est Olivarès qui veut faire sentir que « le bien de la
nation et de l'armée transcende toute loi et tout privilège ». En Angleterre,
c'est Charles Ier qui, impatient de la résistance du Parlement, lève
illégalement l'impôt pour la flotte, évoquant la résistance de Hampden.
Le procès de Hampden est de la fin de 1637 ; en 1639, la Normandie se
révolte contre Richelieu pour empêcher la levée de tous impôts établis
depuis la mort du roi Henri IV. en 1640, la révolution éclate en Catalogne,
pour la conservation des privilèges et libertés traditionnels. Située
dans le cours des événements européens, la Fronde n'est qu'une des réactions
suscitées par la marche commune des Pouvoirs en concurrence vers l'absolutisme
intérieur.
Elle ne réussit point à détruire l’œuvre de Richelieu, qui a formé,
dit Retz, « dans la plus légitime des monarchies, la plus scandaleuse
et la plus dangereuse tyrannie qui ait peut-être jamais existé ». De sorte que
la puissance de Louis XIV dominera l'Europe. Mais les autres pouvoirs,
alors, invoqueront naturellement à leur tour la nécessité d'arrêter
le cours des progrès de la France.
L'envie que Louis XIV inspire à tous les princes est le véritable principe
de leurs usurpations sur les peuples. Mais la menace de son hégémonie
leur fournit le plus honorable des prétextes pour l'imiter.
La
conscription
Parvenir à puiser
dans la bourse des sujets pour soutenir ses entreprises avait été la
première grande victoire du Pouvoir dans les temps modernes. D'abord
l'impôt avait été consenti, c'est l'époque des Parlements d'Angleterre,
des États Généraux de France, des Cortès d'Espagne. Puis il était devenu
arbitraire, immense progrès du Pouvoir.
Il restait à réaliser une autre avance plus importante encore en vue
de la guerre : capter la personne même des sujets pour grossir les armées.
Rien de plus étranger au génie des sociétés aristocratiques. Elles sont
naturellement défendues par les aristocrates seuls, qui doivent logiquement
se réserver cette fonction comme un privilège.
C'est comme combattants qu'ils se rendent nécessaires tout ensemble
au monarque leur chef et à la plèbe de leurs dépendants. Champions de
l'un, protecteurs de l'autre, ils gagnent et l'estime de la Nation et
le respect de leur situation, également capables de défendre les intérêts
nationaux contre l'étranger et leurs intérêts propres contre les empiètements
d'en haut et les agitations d'en bas.
Déjà ce monopole des armes avait été entamé par l'emploi de mercenaires. I1 s'anéantit lorsque
le service militaire n'est plus particulier à la noblesse mais étendu
à la population entière.
Comme on le verra,
les rois ont toujours souhaité cette généralisation de l'obligation
militaire; ils y trouvaient dans l'ordre intérieur le moyen de renverser
la barrière que l'ordre aristocratique opposait aux envahissements étatiques.
Et dans l'ordre extérieur surtout un prodigieux accroissement de moyens.
Gustave-Adolphe déjà n'avait entretenu ses armées en Allemagne qu'en
obtenant que dans chaque commune de Suède les habitants désignent périodiquement
quelques-uns d'entre eux pour le service du roi. Louvois se proposa
d'alimenter de la même manière les régiments français dont le racolage
ne suffisait plus à remplir les rangs. Ce n'était, précisa-t-il d'abord,
que pour la défense locale que l'on formait trente-cinq régiments proprement
territoriaux. L'initiative rencontra pourtant une telle opposition qu'il
fallut remplacer l'élection des recrues par le tirage au sort. Ce que
la méfiance paysanne avait pressenti s'accomplit bientôt : ces régiments
firent l'office de dépôts où l'on puisait de quoi compléter les régiments
de campagne.
Tels furent les timides commencements de la militarisation du peuple
entier.
C'est en Prusse que le nouveau système prit son premier essor. Ce royaume
tout récent ne possède ni la population ni la richesse, n'a aucune cohésion
territoriale. Arrachées à des passés différents, ses provinces sont
sans unité. Frédéric -Guillaume se voue à l'entretien d'une armée qu'il
compose des plus beaux soldats qu'on puisse racoler à travers toute
l'Allemagne, toute l'Europe. I1 affecte à chacun de ses régiments une
portion, un « canton » du territoire prussien. Chaque canton fournit
à « son » régiment de quoi compléter l'effectif. Ces conscrits, appelés
« cantonistes », ne sont gardés au corps que quelques mois, mais rappelés
pour quelques semaines chaque année, et ils rejoignent en temps de guerre.
Tel était l'esprit du fameux règlement de 1733. Le service militaire,
la condition de réserviste, la mobilisation en temps de guerre, tout
cela est oeuvre prussienne. Le peu de ressources humaines et financières
de ce peuple à ses débuts amena un Pouvoir ambitieux à un degré d'utilisation
de la force nationale jusqu'alors inconnu. Et la Prusse encore petite
au regard de la France malgré les accroissements consécutifs à ses glorieuses
victoires, entretenait à la veille de la Révolution 195 000 hommes,
contre 180 000 en France. II est vrai que ces 195 000 hommes ne lui
revenaient, grand avantage de son système, qu'à environ 45 millions,
contre 107 ou 108 que coûtait l'armée française moins nombreuse.
180000 soldats français, 195000 prussiens, 240 000 autrichiens, ces
chiffres expliquent assez la passivité de la France à la fin de l'ancienne
monarchie, sourde aux appels lui venant de Hollande en 1787, de Belgique
en 1789, laissant passer les occasions de fermer enfin cette « porte
ouverte aux ennemis de la France », sa frontière nord-est.
A quelle audace cette pusillanimité va faire place!
Des étourdis sans connaissance politique précipitent le pays dans une
guerre avec non pas une seule mais les deux puissances militaires du
continent. Auxquelles s'ajoutent l'Espagne, l'Angleterre, le Piémont.
Comment donc la France de la Révolution a-t -elle soutenu le choc? Dans
le premier moment elle est sauvée par la conduite obscure de Brunswick.
Mais ensuite? Ensuite elle met en campagne des armées bien plus nombreuses
que celles des coalisés réunis; il fallait un Pouvoir autrement absolu
que n'était l'ancienne monarchie pour proclamer : Dès ce moment
jusqu'à celui où les ennemis auront été chassés du territoire de la
République, tous les Français sont en réquisition permanente pour le
service des armées.
L'ère
de la chair à canon
Cette décision de la Convention
du 23 août 1793 fut suivie de mesures qui lui donnèrent effet. En 1794,
un million cent soixante-neuf mille hommes figurent sur les contrôles
militaires français.
C'est une ère nouvelle qui s'ouvre dans l'histoire militaire, celle
de « la chair à canon ». Pas un général d'Ancien Régime n'aurait osé
jeter ses hommes par colonnes profondes sous le feu de l'ennemi. Folard,
qui l'avait proposé, n'avait pu se faire écouter. L'ordre mince, qui
ne donnait aucune décision nette, épargnait les hommes. Les généraux
de la Révolution et de l'Empire dépensèrent sans compter: le Pouvoir
puisait pour eux dans la Nation française tout entière. L'Histoire dira
que ces massacres ont commencé le déclin de la population et de l'énergie
françaises.
En 1798 la loi Jourdan met en forme le système de la réquisition humaine.
Les hommes de vingt à vingt-cinq ans, cinq classes montant à un million
d'hommes, seront obligés au service, la loi décidera combien d'entre
eux seront levés et le sort désignera les conscrits. Chaque année la
classe la plus âgée pourra être rappelée et une plus jeune appelée.
C'est le système qu'utilisera Napoléon : on le voit d'abord prendre
quatre-vingt mille hommes dans chaque classe, jusqu'à ce que, préparant
la campagne de Russie il appelle cent vingt mille hommes de la classe
1810, ou qu'après les désastres on le voie requérir cent cinquante mille
hommes de la classe 1814 et récupérer trois cent mille hommes des classes
dont il avait d'abord été économe. Au total, depuis septembre 1805 jusqu'à
novembre 1813, il a demandé à la France deux millions cent mille hommes
outre les soldats de la République retenus au service.
Comment l'Europe aurait-elle pu lutter si elle n'avait pas recouru à
des pratiques semblables? Beaucoup de dirigeants ne se résignèrent qu'avec
peine à des mesures qui sentaient la barbarie. Adoptées, elles permirent
d'écraser Napoléon sous le nombre.
L'avantage d'abord donné à la France par des méthodes intensives d'exploitation
du potentiel humain est reperdu quand les rivales en sont venues à l'imiter.
La balance des forces intrinsèques donnait à prévoir l'écrasement français
en 1793 et 1794. La levée en masse l'a empêché. Les méthodes ayant été
égalisées, la France n'a rien gagné à cet ajournement d'une échéance
fatale.
La
guerre totale
Pourtant l'Allemagne
ne s'est point instruite par cette expérience. Seule des puissances
victorieuses qui ont imposé à la France d'abandonner le système au moyen
de quoi elle avait désolé l'Europe, la Prusse garde pour elle-même un
système analogue, aggravé, qui prépare les victoires de 1870. Ce succès
épouvante l'Europe, tous les pays continentaux introduisent l'obligation
militaire à l'exemple de l'Allemagne. Avec ce beau résultat qu'en 1888
les armées atteignent sur le pied de paix le même total qu'au plus vif
des guerres napoléoniennes, trois millions d'hommes. Les dépenses publiques
des États européens, qui montaient à 170 millions de livres sterling
en 1816, sont passées à 868 millions en 1898. Partout le militaire en
forme le chapitre essentiel.
Enfin l'orage éclate : on connaît le résultat. Huit millions de morts,
six millions de mutilés. Dans l'ensemble des pays belligérants européens,
8 % de la force masculine productrice détruite; en France et en Allemagne
10 %.
Et pour quels avantages? L'issue du conflit est la même que si l'on
eût employé les armées professionnelles du XVIIe siècle. De même que
la France révolutionnaire, malgré son utilisation intensive des ressources
nationales, a finalement succombé à une coalition totalisant un potentiel
humain et économique bien supérieur, de même l'Allemagne de Guillaume
II n'a pu résister à une conjonction de forces nationales d'où il était
impossible qu'on ne tirât pas, tôt ou tard, des moyens de puissance
supérieurs aux siens.
La démonstration était donc faite une seconde fois que l'accroissement
des prélèvements étatiques sur la nation ne donne dans la concurrence
politique qu'un avantage éphémère, incite les rivaux à des pratiques
semblables, se solde par des fardeaux odieux en temps de paix et par
une désastreuse aggravation des hécatombes et des ruines en temps de
guerre.
Fallait-il une troisième démonstration? Le cœur nous manque pour entreprendre
d'en mesurer le prix en vies humaines, en souffrances, en héritages
culturels détruits.
C'est du blocus même de l'Allemagne pendant la première guerre mondiale
qu'est sortie la doctrine de la guerre totale.
Pour l'État comme pour les particuliers, la satisfaction des besoins
n'est pas limitée seulement par les disponibilités financières, mais
par les exigences physiques de l'aire restreinte que commandent les
armées allemandes.
Les mesures nécessitées par cette situation de fait s'ordonnent progressivement
en système. L'État en guerre dirigera les activités productrices pour
en obtenir l'optimum d'armement compatible avec la garantie d'un minimum
vital à la population. Toute la nation, alors, devient aux mains de
l'État un outil de guerre, dont le coefficient d'emploi n'est borné
que par la nécessité de l'entretenir.
Cette identification totale de la nation avec l'armée ne semble avoir
été clairement conçue que vers la fin de la guerre. C'est en tâtonnant
qu'on s'est d'abord orienté dans cette direction et la doctrine s'est
dégagée des pratiques qui, jusqu'au bout, ont gardé un caractère improvisé
et empirique. L'idée se conserve dans les foyers nationalistes allemands.
Le mouvement national-socialiste en hérite.
Au pouvoir, il entreprend une reconstruction de l'économie allemande
qui la rend semblable à un croiseur. Sa fonction est de combattre, chaque
homme d'équipage a son poste, ou de combattant ou de ravitailleur des
combattants. Les magasins sont pleins d'obus, sans qu'on ait toutefois
négligé de les garnir des vivres nécessaires à l'équipage.
Jusqu'alors l'État, en cas de conflit, prélevait sur la vie nationale
le quantum de forces nécessaires pour soutenir son entreprise militaire.
A présent, dès le temps de paix, l'État prépare l'utilisation intégrale
des ressources nationales pour la guerre.
Les premiers chocs de la deuxième guerre mondiale ont exactement l'issue
de rencontres entre un croiseur et des transatlantiques qu'on aurait
équipés de canons et à bord desquels des stewards continueraient de
servir des passagers oisifs.
Il en va autrement lorsque l'Allemagne se heurte à un pays où, depuis
vingt ans, les tâches individuelles sont assignées par l'autorité publique:
la Russie.
La concurrence politique produisant ses effets ordinaires, l'Angleterre
et les États-Unis sont amenés à copier les méthodes allemandes. C'est
là que les individus avaient le mieux maintenu leurs droits à l'encontre
de l'État. Les États-Unis n'avaient institué l'obligation militaire
qu'à l'occasion de la guerre de Sécession, et, le danger passé, l'avaient
abolie. Même la guerre mondiale n'avait engendré l'armée nationale anglaise
qu'après de longues tergiversations et le droit de l'État à contraindre
les sujets apparaissait tellement contestable qu'on s'inclinait devant
le refus des objecteurs de conscience. Sans doute, le Pouvoir en cas
de nécessité avait attiré à lui la richesse nationale par les moyens
de l'emprunt et de l'inflation, mais il s'était ensuite imposé de restituer
ces prélèvements en ramenant la monnaie, dollar ou livre, à sa valeur
primitive. En temps de guerre, l'État n'avait usé, pour gauchir les
activités productrices selon ses besoins, d'autres moyens que ceux tirés
de ses disponibilités financières extraordinaires.
Toutefois, durant les années précédant immédiatement la deuxième guerre
mondiale, l'État avait notablement accru son empire, aux États-Unis
surtout. La lutte contre l'Allemagne est l'occasion de son triomphe.
Pour la première fois dans l'Histoire un président des États-Unis regarde
l'ensemble de ses citoyens comme un « potentiel humain », qu'il convient
d'employer au mieux des intérêts militaires.
Ainsi, depuis le Moyen Age, pour soutenir la concurrence
politique, les États vont augmentant les sacrifices qu'ils demandent
à leurs nations. Alors que les Capétiens faisaient la guerre avec des
contingents seigneuriaux dont ils ne disposaient que pour quarante jours,
les États populaires d'aujourd'hui sont maîtres d'appeler et de garder
indéfiniment sous les armes toute la population masculine. Alors que
les monarques féodaux devaient soutenir les conflits avec les seules
ressources de leurs domaines, leurs héritiers disposent de tout le revenu
national. I1 était loisible au peuple des cités médiévales d'ignorer
la guerre pourvu qu'il fût un peu éloigné du théâtre même des opérations.
A présent ennemis et alliés lui brûlent ses maisons, lui massacrent
sa famille et comptent leurs exploits par hectares ravagés. La pensée
même, jadis dédaigneuse de ces conflits, est maintenant mobilisée au
service des entreprises de conquête pour proclamer la vertu civilisatrice
des fusilleurs ou des incendiaires.
Comment ne pas reconnaître, dans cette prodigieuse dégradation
de notre civilisation, les fruits de l'absolutisme étatique?
Tout est jeté dans la guerre parce que le Pouvoir dispose de tout.
Il en serait de la concurrence industrielle comme il en est de la concurrence
politique si les patrons exerçaient sur leurs ouvriers un empire sans
limites. Si humains puissent-ils être, on les verrait exiger toujours
plus d'efforts de la masse à eux soumise, par nécessité vitale de répondre
aux efforts du rival.
Cette conséquence odieuse de la concurrence n'est empêchée que parce
qu'il existe une limite aux exigences du patron, posée par la résistance
syndicale.
D'où vient que l'État ne rencontre aucune limite semblable, aucune résistance
syndicale du peuple?
Cette résistance existait sous l'Ancien Régime, elle était opposée par
les représentants des différents éléments de la Nation qui luttaient
ensemble contre le Pouvoir.
Mais dans le régime moderne, ils sont devenus le Pouvoir, et le peuple
reste alors sans défenseur. Ceux qui sont l'État réservent à eux seuls
le droit de parler au nom de la Nation, n'admettent pas d'intérêt de
la Nation distinct de l'intérêt de l'État. Ils écraseraient comme sédition
ce que la monarchie accueillait comme remontrance. Sous prétexte que
le Pouvoir a été donné à la Nation et parce qu'on refuse de reconnaître
qu'il y a là deux entités distinctes et qui ne peuvent jamais cesser
de l'être, on a livré la Nation au Pouvoir.