Planisme et démocratie
F.
A. Hayek
L'homme
d'État qui tenterait d'ordonner aux particuliers la manière d'employer
leurs capitaux non seulement se chargerait d'un soin très superflu,
mais encore assumerait une autorité qui ne pourrait être confiée avec
sûreté à aucun conseil ni sénat, et qui ne serait nulle part si dangereuse
qu'entre les mains d'un homme assez fou et assez présomptueux pour se
croire capable de l'exercer.
Adam Smith
Le trait commun
de tous les systèmes collectivistes peut être défini, en une phrase
chère aux socialistes de toutes nuances, comme l'organisation des travaux
de la société en vue d'un but social déterminé. Le fait que notre société
actuelle ne possède pas cette direction « consciente » en vue d'un but
unique, que ses activités sont guidées par les caprices et les fantaisies
d'individus irresponsables, ce fait a toujours été un des principaux
objets de la critique socialiste.
A bien des égards c'est là poser très clairement la question essentielle.
Nous arrivons tout droit au point où le conflit surgit entre liberté
individuelle et collectivisme. Les divers genres de collectivisme, communisme,
fascisme, etc., diffèrent entre eux par la nature du but vers lequel
ils veulent orienter les efforts de la société. Mais ils diffèrent tous
du libéralisme et de l'individualisme en ceci qu'ils veulent organiser
l'ensemble de la société et toutes ses ressources en vue de cette fin
unique, et qu'ils refusent de reconnaître les sphères autonomes où les
fins individuelles sont toutes-puissantes. En bref, ils sont totalitaires
au véritable sens de ce mot nouveau que nous avons adopté pour définir
les manifestations inattendues mais inséparables de ce qu'en théorie
nous appelons collectivisme.
Le « but social » ou « but commun » en vue duquel la société doit
être organisée est souvent désigné d'un terme vague comme : « bien commun
», ou « bien-être général » ou « intérêt général ». Point n'est besoin
de réfléchir beaucoup pour voir que ces termes n'ont pas une signification
suffisamment définie pour déterminer une politique. Le bien-être et
le bonheur de millions d’hommes ne sauraient être mesurés d'une façon
exclusivement quantitative. Le bien-être d’un peuple, comme le bonheur
d'un homme, dépend d'un grand nombre de choses qui peuvent être procurées
dans une variété infinie de combinaisons. Il ne saurait être défini
comme une fin unique, mais comme une hiérarchie de fins, une échelle
complète de valeurs où chaque besoin de chaque individu reçoit sa place.
Diriger toutes nos activités conformément à un plan unique présuppose
que chacun de nos besoins est placé à son rang dans un ordre de valeurs
qui doit être assez complet pour permettre de choisir entre toutes les
directions entre lesquelles le planiste doit choisir. Cela présuppose,
en somme, l'existence d'un code éthique complet où toutes les valeurs
humaines sont mises à leur place légitime.
Nous ne concevons guère ce que peut être un code éthique complet, et
il faut un certain effort d'imagination pour se rendre compte de ce
qu'il implique. Nous n'avons pas l'habitude de considérer que les codes
de valeurs morales sont plus ou moins complets. Nous ne cessons de choisir
entre des valeurs différentes sans posséder un code social qui nous
prescrive comment choisir; mais cela ne nous surprend pas et ne nous
donne pas à penser que notre code moral est incomplet. Dans notre société,
les gens n'ont ni occasion ni raison d'élaborer des idées communes sur
ce qu'il convient de faire dans de telles situations. Mais là où tous
les moyens appartiennent à la société, et doivent être utilisés en son
nom conformément à un plan unique, toute décision doit être déterminée
par une idée « sociale ». Dans une telle société, nous découvririons
bientôt que notre code moral est plein de lacunes.
Nous ne nous occupons pas ici de savoir s'il est désirable de posséder
un code moral complet. Qu'il nous suffise de souligner que jusqu'à présent
le développement de la civilisation s'est accompagné d'une restriction
constante de la sphère dans laquelle les actions individuelles sont
liées par des règles fixes. Lès règles qui composent notre code moral
sont peu à peu devenues moins nombreuses et plus générales. Depuis l'homme
primitif, qui était lié par un rituel compliqué presque dans chacune
de ses activités quotidiennes, qui était entravé par d'innombrables
tabous, qui pouvait à peine concevoir la possibilité d'agir autrement
que ses semblables, la morale a de plus en plus tendu à devenir une
simple limite autour de la sphère à l'intérieur de laquelle l'individu
peut faire ce qui lui plaît. L'adoption d'un code éthique assez complet
pour déterminer un plan économique unitaire signifierait un renversement
complet de cette tendance.
L'essentiel à nos yeux, c'est qu'un tel code éthique complet n'existe
pas. Si l'on essayait de diriger toute l'activité économique conformément
à un plan unique, on soulèverait d'innombrables questions auxquelles
seul un code moral pourrait répondre, mais auxquelles la morale existante
ne fournit aucune réponse. Les gens n'ont à ce sujet ni opinions définies
ni idées contradictoires, parce que dans la société libre dans laquelle
nous avons vécu nous n'avons pas eu d'occasion d'y penser et encore
moins de concevoir des opinions communes à leur sujet.
Nous
ne possédons par conséquent pas d'échelle complète des valeurs. Bien
plus, aucun esprit ne pourrait embrasser l'infinie variété des besoins
divers d'individus divers qui se disputent les ressources disponibles
et attachent une importance déterminée à chacune d'entre elles. Du point
de vue de notre problème il est de peu d'importance que les fins auxquelles
un individu s'attache embrassent seulement ses propres besoins individuels,
ou qu'elles comprennent les besoins de ses semblables les plus proches
ou même plus éloignés. Peu importe qu'il soit égoïste ou altruiste au
sens ordinaire de ces termes. Le point important est qu'un homme ne
peut embrasser plus qu'un terrain limité, ne peut connaître que l'urgence
d'un nombre limité de besoins. Que ses intérêts gravitent autour de
ses propres besoins physiques, ou qu'il s'intéresse chaleureusement
au bien-être de chacun des êtres humains qu'il connaît, il ne peut se
soucier que d'une fraction infinitésimale des besoins de l'humanité.
C'est là le fait fondamental sur lequel repose toute la philosophie
de l'individualisme. Cette philosophie ne part pas, comme on le prétend
souvent, du principe que l'homme est égoïste ou devrait l'être. Elle
part simplement du fait incontestable que les limites de notre pouvoir
d'imagination ne permettent pas d'inclure dans notre échelle de valeurs
plus d'un secteur des besoins de la société tout entière et que puisque,
au sens strict, les échelles de valeurs ne peuvent exister que dans
l'esprit des individus, il n'y a d'échelles de valeurs que partielles,
échelles inévitablement diverses et souvent incompatibles. De ce fait
l'individualiste conclut qu'il faut laisser l'individu, à l'intérieur
de limites déterminées, libre de se conformer à ses propres valeurs
plutôt qu'à celles d'autrui; que dans ce domaine les fins de l'individu
doivent être toutes-puissantes et échapper à la dictature d'autrui.
Reconnaître l'individu comme juge en dernier ressort de ses propres
fins, croire que dans la mesure du possible ses propres opinions doivent
gouverner ses actes, telle est l'essence de l'individualisme.
Cette attitude n'exclut naturellement pas qu'on admette l'existence
de fins sociales, ou plutôt d'une coïncidence de fins individuelles
qui recommande aux hommes de s'associer pour les atteindre. Mais elle
limite cette action commune aux cas où les idées individuelles coïncident;
ce qu'on appelle des « fins sociales » sont simplement des fins identiques
d'un grand nombre d'individus, ou des fins à l'obtention desquelles
des individus sont disposés à contribuer en échange de l'assistance
qu'ils reçoivent tous la satisfaction de leurs propres désirs. L'action
commune est ainsi limitée aux domaines où les gens sont d'accord sur
des fins communes. Bien souvent, ces fins communes seront pour les individus
non des fins dernières, mais des moyens que des individus différents
peuvent utiliser en vue de buts différents. En fait, les gens se mettront
le plus souvent d'accord sur une action commune dans les cas où la fin
commune représente pour eux non une fin dernière, mais un moyen capable
de servir une grande variété de desseins.
Lorsque des individus s'associent pour réaliser des fins qui leur sont
communes, les organisations qu'ils forment à cet effet, l'Etat par exemple,
reçoivent leur propre système de fins et leurs propres moyens. Mais
une organisation ainsi formée reste une « personne » entre tant
d'autres; quand c'est l'État, elle est beaucoup plus puissante que les
autres, il est vrai, mais elle a sa sphère isolée et limitée où ses
fins sont toutes-puissantes. Les limites de cette sphère sont déterminées
par la mesure dans laquelle les individus sont d'accord sur certaines
fins; et plus une action donnée a de portée, moins il est probable qu'ils
se mettront d'accord à son sujet. Il y a certaines fonctions de l’État
au sujet desquelles les citoyens seront pratiquement unanimes; il y
en a d'autres qui grouperont une sérieuse majorité; et ainsi de suite
jusqu'à ce que nous arrivions aux domaines où il y aura autant d'opinions
sur ce que le gouvernement doit faire qu'il y a d'individus.
On peut compter sur un accord volontaire pour guider l'action gouvernementale
tant qu'elle se limite aux domaines où l'accord existe. Mais ce n'est
pas seulement lorsque l'Etat entreprend de gouverner directement au
delà des limites de ces domaines que l'État supprime nécessairement
la liberté individuelle. Nous ne pouvons malheureusement pas étendre
à l'infini le domaine de l'action commune et laisser l'individu libre
dans sa sphère propre. Une fois que le secteur commun, où l'État est
maître de tous les moyens, dépasse une certaine proportion de l'ensemble,
l'effet de son action domine le système tout entier. L'État a beau ne
contrôler directement que l'usage d'une partie des ressources disponibles,
l'effet de ses décisions sur le reste de l'économie devient si grand
qu'il contrôle indirectement presque tout. En Allemagne, par exemple,
les autorités centrales et locales contrôlaient en 1928, d'après une
revue officielle allemande, 53 % du revenu national. En pareil cas,
ces autorités contrôlent presque toute la vie économique de la nation.
Alors il n'y a guère de fin individuelle dont l'achèvement ne dépende
de l'action de l'État, et l' « échelle sociale de valeurs » qui guide
l'action de l'État doit embrasser pratiquement toutes les fins individuelles.
On
voit facilement ce qui peut arriver lorsque la démocratie s'engage dans
la voie d'un planisme dont l'exécution requiert plus d'accord qu'il
n'en existe en fait. Les gens ont pu se mettre d'accord pour adopter
un système d'économie dirigée parce qu'on les a persuadés que ce système
produira une grande prospérité. Dans les discussions précédant cette
décision, on aura défini le but du planisme par un terme vague, comme
par exemple « bien-être général », qui ne fait que dissimuler
l'absence d'un véritable accord sur le but du plan. L'accord réel n'existe
qu'au sujet du mécanisme à employer. Mais c'est un mécanisme qui ne
peut être employé qu'en vue d'une fin commune. Et aussitôt que le pouvoir
exécutif aura à passer du plan unique aux plans particuliers, la question
se posera de savoir le but précis vers lequel il faut diriger toute
l'activité. On se rendra compte alors que l'accord sur le principe du
planisme ne s'accompagne pas d'un accord sur le but du plan. Les gens
ont décidé d'un commun accord qu'un planisme centralisé est nécessaire,
sans se mettre d'accord sur le but du plan. C'est comme s'ils avaient
décidé de partir en voyage sans se mettre d'accord sur l'endroit où
ils vont aller. Le résultat sera qu'ils feront tous un voyage que la
plupart d'entre eux n'ont pas envie de faire. Le planisme crée une situation
qui nous oblige à nous mettre d'accord sur un beaucoup plus grand nombre
de points que nous en avions l'habitude. Dans un système planifié, nous
ne pouvons pas réserver l'action collective aux entreprises sur lesquelles
il nous est possible de nous mettre d'accord. Il nous faut nous mettre
d'accord sur tout pour faire quoi que ce soit.
Même si le peuple a décidé unanimement que le parlement préparera un
plan économique complet, cela ne signifie pas que le peuple ni le parlement
soient capables de se mettre d'accord sur un plan déterminé. L'inaptitude
des assemblées démocratiques à exécuter ce qui paraît être un mandat
très clair du peuple ne pourra manquer de discréditer les institutions
démocratiques. On en vient à considérer les parlements comme d'inutiles
parlotes, incapables d'accomplir les tâches en vue desquelles ils ont
été élus. Et l'on se convainc de plus en plus que pour faire un planisme
efficace, il faut en retirer la direction aux « politiciens », et la
confier à des experts, à des fonctionnaires permanents, ou à des organismes
autonomes.
Cette difficulté est bien, connue des socialistes. Il y aura bientôt
un demi-siècle que les Webb ont commencé à se plaindre de «l'inaptitude
croissante de la Chambre des Communes à remplir sa tâche
». Plus récemment, le professeur Laski a développé l'argument :
C'est
un lieu commun de dire que l'appareil parlementaire actuel est tout
à fait inapte à légiférer sur des questions importantes et complexes.
Le Gouvernement national l'a d'ailleurs admis en fait, puisqu'il a instauré
ses mesures économiques et douanières, non par un débat détaillé aux
Communes, mais par tout un système de délégation législative. Un gouvernement
travailliste ferait sans doute état de cet important précédent. Il limiterait
la Chambre des Communes aux deux fonctions qu'elle peut vraiment exercer
: la ventilation des griefs et la discussion des principes généraux
de ses mesures. Ses lois prendraient la forme de formules générales
conférant de larges pouvoirs aux départements gouvernementaux intéressés;
ces pouvoirs seraient exercés par ordres en conseil susceptibles, en
cas de besoin, d'être attaqués à la Chambre par un vote de défiance.
La nécessité et la valeur de la législation déléguée a récemment été
réaffirmée avec force par le comité Donoughmore. Son extension est inévitable
si l'on ne veut pas que le processus de socialisation soit brisé par
les méthodes normales d'obstruction que sanctionne la procédure parlementaire
existante.
Et
pour bien marquer qu'un gouvernement socialiste ne doit pas se laisser
enchaîner par un excès de procédure démocratique, le professeur Laski,
à la fin du même article, soulève la question de savoir « si dans une
période de transition vers le socialisme, un gouvernement travailliste
peut risquer de voir ses mesures renversées, par les prochaines élections
générales ».
Et, fort significativement, il ne donne pas de réponse à cette question.
Il
est important de voir clairement les causes de cette inefficacité reconnue
des parlements lorsqu'il s'agit de l'administration détaillée des affaires
économiques d'une nation. La faute en est ni aux députés considérés
individuellement ni aux institutions parlementaires en tant que telles,
mais aux contradictions inhérentes à leur tâche. On ne leur demande
pas d'agir là où elles peuvent se mettre d'accord, mais de se mettre
d'accord sur tout, sur l'ensemble de la direction des ressources nationales.
Le système qui donne la décision à la majorité n'est pas approprié à
cette tâche. On peut trouver une majorité là où il y a à choisir entre
des alternatives limitées. Mais c'est un préjugé de croire qu'il faut
une majorité à tout propos. Il n'y a pas de raison pour qu'il y ait
une majorité en faveur de n'importe laquelle des directions possibles
d'action positive si le nombre de ces directions est considérable. Chaque
membre de l'assemblée législative peut préférer un plan particulier
de direction économique à l'absence de tout plan, sans qu'aucun plan
trouve une majorité.
Il est également impossible de faire un plan cohérent en le divisant
en partis et en votant sur des points particuliers. Une assemblée démocratique
qui vote et amende un plan économique complet clause par clause, comme
elle délibère sur une loi ordinaire, fait quelque chose d'absurde. Un
plan économique digne de ce nom doit avoir une conception unitaire.
Même si le parlement pouvait, en procédant pas à pas, se mettre d'accord
sur un projet, il ne satisferait certainement personne en fin de compte.
Un ensemble complexe dont toutes les parties doivent être très soigneusement
ajustées les unes aux autres ne peut être réalisé par un compromis entre
opinions divergentes. Dresser un plan économique par ce moyen est encore
moins possible que, par exemple, établir un plan de campagne militaire
par une procédure démocratique. Tout comme pour la stratégie, il serait
indispensable de déléguer la tâche à des experts.
Mais la situation n'est pas la même. Le général chargé d'une campagne
se voit assigner un objectif unique auquel, pour la durée de la campagne,
tous les moyens en son pouvoir doivent être consacrés exclusivement.
Or, il est impossible d'assigner un but unique au directeur du plan
économique, ni de limiter les moyens qui lui sont imposés. Le général
n'a pas à mettre en balance les uns avec les autres des buts indépendants;
il n'y a pour lui qu'un seul but suprême. Mais les fins d'un plan économique,
ou de l'une quelconque de ses parties, ne peuvent être définies isolément
du plan en question. De par l'essence même du problème économique, l'établissement
d'un plan économique implique le choix entre des fins concurrentes ou
antagonistes - les besoins différents de différentes gens. Mais quelles
sont les fins ainsi aux prises, quelles sont celles qu'il faudra sacrifier
pour en atteindre certaines autres, en bref, quelles sont les alternatives
entre lesquelles il nous faudra choisir, c'est ce que peuvent savoir
seuls ceux qui connaissent tous les faits; et eux seuls, les experts,
sont en mesure de décider à quelles fins donner la préférence. Il est
inévitable qu'ils imposent leur échelle de préférences à la collectivité
pour laquelle ils planifient.
On ne s'en rend pas toujours bien compte, et l'on justifie d'habitude
la délégation par le caractère technique de la tâche. Mais cela ne signifie
pas que seul le détail technique soit délégué, ni même que l'inaptitude
des parlements à comprendre les détails techniques soit à l'origine
de la difficulté. Les modifications
à la structure du droit civil ne sont pas moins techniques ni moins
difficiles à apprécier jusque dans toutes leurs incidences. Pourtant
personne n'a encore sérieusement suggéré que la législation civile soit
déléguée à un corps d'experts. Le fait est que dans ces domaines la
législation ne va pas au delà des règles générales sur lesquelles il
est possible à une majorité de s'entendre, alors que dans le domaine
économique les intérêts à concilier sont si divergents qu'il n'y a guère
de chance de se mettre vraiment d'accord à leur sujet dans une assemblée
démocratique.
Il faut toutefois reconnaître que ce n'est pas la délégation du pouvoir
législatif en tant que telle qui donne matière à objections. S'opposer
à la délégation en soi c'est s'opposer au symptôme au lieu de la cause
et partant affaiblir l'accusation, car il peut y avoir d'autres causes.
Tant que le pouvoir délégué est celui d'établir des règles générales,
il peut y avoir de très bonnes raisons pour que ces règles soient établies
par l'autorité locale plutôt que centrale. Ce qui est mauvais, c'est
que l'on recourt bien souvent à la délégation parce que la question
dont il s'agit ne peut être résolue par des règles générales, mais seulement
par décision discrétionnaire dans les cas particuliers. Dans ces cas-là,
la délégation signifie qu'une autorité quelconque reçoit le pouvoir
d'user de la loi pour prendre des décisions arbitraires. C'est ce qu'on
appelle d'habitude « juger sur pièces ».
La délégation de tâches techniques à des organismes séparés n'est que
le premier pas par lequel une démocratie qui s'engage sur la voie du
planisme abandonne peu à peu ses pouvoirs. L'expédient de la délégation
ne saurait vraiment abolir les causes qui rendent les partisans du planisme
total si mécontents de l'impuissance démocratique. La délégation de
pouvoirs particuliers à des organismes séparés crée un nouvel obstacle
à l'achèvement d'un plan coordonné unique. Même si une démocratie parvient,
par cet expédient, à planifier chaque secteur de l'activité économique,
elle devra encore intégrer ces plans séparés en un tout. Un grand nombre
de plans séparés ne font pas un ensemble planifié. En fait, comme les
planistes devraient être les premiers à l'admettre, ils peuvent être
plus mauvais que l'absence de tout plan. Mais la législature démocratique
hésitera longtemps à abandonner ces décisions portant sur des questions
vraiment vitales, et ce faisant elle interdira à quiconque de fournir
le plan total. Mais plus on est d'accord pour trouver le planisme nécessaire,
et plus on constate l'inaptitude des assemblées démocratiques à produire
un plan, plus on exigera que le gouvernement ou un individu quelconque
reçoive le pouvoir d'agir sous sa responsabilité. On croit de plus en
plus que pour arriver à un résultat il faut libérer les autorités responsables
des entraves de la procédure démocratique.
L'appel au dictateur économique est un stade caractéristique, bien connu
dans ce pays, du mouvement vers le planisme. Il y a déjà quelques années
que le plus pénétrant des observateurs étrangers de l’Angleterre, M.
Élie Halévy, a dit que « si vous prenez une photographie composée
de Lord Eustace Percy, de Sir Oswald Mosley et de Sir Stafford Cripps,
vous trouverez un trait commun - vous les trouverez d'accord pour dire
: « Nous vivons dans un chaos économique et nous ne pouvons en
sortir que par une dictature quelconque ». Le nombre des
hommes politiques influents dont les traits ne changeraient pas grand
chose à la «photographie composée » a beaucoup augmenté depuis.
En Allemagne, avant même l'arrivée de Hitler au pouvoir, ce mouvement
était allé beaucoup plus loin. Dès avant 1933, l'Allemagne en était
arrivée au point de ne pouvoir être gouvernée que dictatorialement.
Personne ne pouvait alors douter que pour le moment la démocratie avait
fait faillite, et que des démocrates sincères comme Brüning n'étaient
pas plus capables de gouverne démocratiquement que Schleicher ou von
Papen. Hitler n'a pas eu besoin de détruire la démocratie : il a simplement
profité de sa décrépitude, et, au moment critique, il a obtenu l'appui
de bien des gens qui, tout en détestant Hitler, le considéraient cependant
comme le seul homme capable de faire quelque chose.
Pour nous réconcilier avec cette évolution, les planistes arguent d'habitude
que tant que la démocratie conserve le pouvoir suprême, les caractéristiques
essentielles de la démocratie n'en sont pas affectées. C'est ainsi que
Karl Mannheim écrit : La seule (sic) différence entre
une société planifiée et celle du XIXe siècle c'est qu'un nombre de
plus en plus grand de sphères sociales, et éventuellement toutes, sont
soumises au contrôle de l'Etat. Mais si quelques contrôles peuvent être
mis en échec par la souveraineté parlementaire, un grand nombre peuvent
l'être aussi... Dans un État démocratique, la souveraineté peut être
renforcée à l'infini par des pleins pouvoirs sans qu'on renonce au contrôle
démocratique .
Cette
croyance néglige une distinction essentielle. Le parlement peut naturellement
contrôler l'exécution des tâches là où il peut donner des instructions
précises, là où il a donné un accord sur le but et se contente de déléguer
l'élaboration des détails. La situation est entièrement différente quand
la raison de la délégation est qu'il n'y a pas de véritable accord sur
les fins, quand l'organisme chargé de faire le plan a le choix entre
des objectifs dont le parlement ne sait même pas qu'ils sont contradictoires,
et quand on ne peut rien faire de plus que lui présenter un plan qui
doit être accepté ou rejeté en bloc. Il peut y avoir et il y aura probablement
des critiques : mais comme aucune majorité ne peut se mettre d'accord
sur un autre plan, et comme il est toujours loisible de prétendre que
les éléments critiqués sont essentiels, cette critique restera sans
effet. On peut conserver le débat parlementaire comme soupape de sûreté,
mieux encore comme un moyen de répondre officiellement aux doléances.
Il peut même servir à empêcher certains abus flagrants et parvenir à
faire rectifier certaines erreurs. Mais il ne saurait diriger. Dans
le meilleur des cas, il en sera réduit à choisir les individus qui recevront
un pouvoir pratiquement absolu. Tout le système tendra vers cette dictature
plébiscitaire dans laquelle le chef du gouvernement est de temps à autre
maintenu dans sa position par un vote populaire, mais où il dispose
de tout le pouvoir nécessaire pour faire voter les gens comme il le
désire.
Dans une démocratie, le contrôle conscient n'est possible que dans les
domaines où il est vraiment possible de se mettre d'accord. Dans d'autres
domaines il faut s'en remettre au hasard. Tel est le prix de la démocratie.
Mais dans une société dont le fonctionnement dépend d'un plan central,
ce contrôle ne peut être subordonné à une majorité capable de se mettre
d'accord; il est alors fréquemment nécessaire d'imposer au peuple la
volonté d'une minorité, parce que cette minorité est le groupe le plus
important capable de se mettre d'accord sur la mesure à prendre. Le
gouvernement démocratique n'a pu réussir que partout où la liberté de
discussion, permet l'accord. Et le grand mérite de la doctrine libérale
est d'avoir réduit le nombre des sujets sur lesquels l'accord est nécessaire
à un seul, qui est précisément celui dans lequel l'accord est le plus
réalisable entre hommes libres. On dit souvent aujourd'hui que la démocratie
ne tolérera pas le « capitalisme ». Si le mot « capitalisme
» signifie un système de concurrence basé sur la libre disposition de
la propriété privée, il faut se rendre compte que seul un tel système
permet la démocratie. Lorsque le régime est dominé par une doctrine
collectiviste, la démocratie finit inévitablement par se détruire elle-même.
Nous n'avons toutefois nullement
l'intention de faire de la démocratie un fétiche. Il est peut-être vrai
que notre génération parle trop de démocratie, et y pense trop, et ne
se soucie pas assez des valeurs qu'elle sert. On ne saurait dire de
la démocratie ce que Lord Acton a justement dit de la liberté, qu'elle
«n'est pas un moyen pour atteindre la fin politique suprême. Elle est
en elle-même la fin politique suprême. On en a besoin, non pas pour
avoir une bonne administration publique, mais pour garantir la sécurité
dans la recherche des fins suprêmes de la société et de la vie privée ».
La démocratie est essentiellement un moyen, un procédé utilitaire pour
sauvegarder la paix intérieure et la liberté individuelle. En tant que
telle, elle n'est aucunement infaillible. N'oublions pas non plus qu'il
a souvent existé plus de liberté culturelle et spirituelle sous un pouvoir
autocratique que sous certaines démocraties, - et qu'il est au moins
concevable que sous le gouvernement d'une majorité homogène et doctrinaire,
la démocratie soit aussi tyrannique que la pire des dictatures. Ce que
nous voulons souligner, ce n'est pas que la dictature supprime inévitablement
la liberté, mais plutôt que le planisme mène à la dictature parce que
la dictature est l'instrument le plus efficace de coercition et de réalisation
forcée d'un idéal, et qu'à ce titre elle est indispensable à une société
planifiée. Le conflit entre planisme et démocratie surgit simplement
du fait que cette dernière est un obstacle à la suppression de liberté
requise par la direction de l'activité économique. Mais dans la mesure
où la démocratie cesse d'être une garantie de la liberté individuelle,
il se peut qu'elle persiste sous une forme quelconque sous un régime
totalitaire. Une véritable « dictature du prolétariat » ,
même démocratique de forme, au jour où elle entreprendrait la direction
centralisée de l'économie, détruirait probablement la liberté individuelle
aussi complètement que le ferait n'importe quelle autocratie.
La vogue de cette attention exclusive apportée à la démocratie considérée
comme la valeur la plus menacée n'est pas sans danger. Elle est en grande
partie responsable d'une croyance erronée et dépourvue de fondement
: à savoir que tant que le pouvoir est aux mains de la majorité il ne
saurait être arbitraire. Cette croyance donne à beaucoup de gens une
fausse assurance qui est à l'origine de notre ignorance des dangers
qui nous menacent. Cette croyance n'est nullement justifiée; ce n'est
pas la source mais la limitation du pouvoir qui l'empêche d'être arbitraire.
Le contrôle démocratique peut empêcher le pouvoir de devenir arbitraire,
mais il n'y parvient pas par sa seule existence. Si la démocratie entreprend
une tâche qui nécessite l'usage d'un pouvoir qui ne saurait être guidé
par des règles fixes, elle devient nécessairement un pouvoir arbitraire.