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LES FONDEMENTS RELIGIEUX DE LA DEMOCRATIE Jean DUCHESNE,
spécialiste des cultures et civilisations anglo-saxonnes vient de livrer
au public une réflexion stimulante et profondément originale sur les racines
chrétiennes des principes des démocraties modernes. J. DUCHESNE : « L’Amérique est-elle bourgeoise ? »,
Revue Communio, 1997, et surtout J. DUCHESNE, Vingt siècles.
Et Après ? PUF/Communio, 2000. Les rapports entre la démocratie et les religions, même en se limitant au Christianisme sont particulièrement complexes. J. DUCHESNE insère son analyse dans les réflexions sur le sens de l’histoire, qui sont légion aux alentours de l’an deux mille, et les propositions qu’il émet rompent avec le prêt-à-penser ambiant. Sans prétendre faire un inventaire exhaustif de toutes les idées de ses travaux, nous nous contenterons d’en faire ressortir ce qui nous semble en être les idées maîtresses. « La démocratie moderne trouve sa source dans
la culture protestante, les pays catholiques ont une conception sacrale
du pouvoir temporel tendant facilement à l’autocratie », c’est cette
hypothèse que J. DUCHESNE va déconstruire tout au cours de son ouvrage.
C’est la fameuse histoire du Mayflower et des établissements
de Nouvelle-Angleterre. Très curieusement, ces communautés, éprises d’ordre
et d’un moralisme intransigeant (les juges de Salem n’avaient pas grand
chose à envier à l’inquisition) ont peu à peu mis en place les principes
de liberté individuelle et de gouvernement démocratique, c’est-à-dire
d’un gouvernement reposant sur les décisions collectives des membres de
la communauté. Le passage, note J. DUCHESNE, se fait tout naturellement.
Le protestantisme a constamment tendance à se diviser en églises particulières.
Dans le cadre de la culture juridique anglaise, pour permettre à chacun
de suivre sa voie tout en cohabitant pacifiquement avec ses voisins, force
a été de garantir la liberté individuelle et de faire en sorte qu’aucun
individu ni groupe ne s’appropriât le pouvoir de manière indue. L’organisation
démocratique permit d’éviter que ne se reproduisît le schéma européen
trop restrictif que ces dissidents cherchaient à fuir justement. Cette
tendance se développa dans la plupart des treize colonies anglaises, au
moins dans celles du Nord. De cette analyse, pourrions-nous conclure, il ressort
que le protestantisme est bien à l’origine de la démocratie contemporaine.
Ce serait aller trop vite en besogne. La démocratie est directement issue
du protestantisme, mais d’un protestantisme dissident, et cela change
tout. Il n'en allait pas du tout ainsi dans les contrées protestantes
d’Europe. Sur le vieux continent, nous assistons, à cette époque, à une
sorte de « nationalisation » des églises, aussi bien catholiques
que protestantes, c’est-à-dire d’appropriation du pouvoir religieux par
les souverains. Ce sont alors les souverains qui vont s’approprier
le pouvoir religieux, au moins dans sa dimension sociale et politique,
en particulier en s’octroyant le pouvoir d’en nommer les responsables.
L’Eglise d’Angleterre, église catholique mais non romaine, en est l’exemple
le plus abouti. Cette tendance est généralisée en Europe, elle se retrouve
en France avec le gallicanisme, dans les principautés allemandes avec
le principe cujus regio, ejus religio, dans les pays
protestants du Nord de l’Europe aussi bien que dans les pays catholiques
du Sud de l’Europe. Dans les pays catholiques, les églises nationales
vont se heurter directement à Rome, et pas seulement pour des questions
de pouvoir. Les théologiens pontificaux se sont particulièrement opposés
à BOSSUET parce que la véritable tradition catholique sépare le temporel
du spirituel, alors que la position de ce dernier conduisait à assujettir
l’église au souverain (ce qui était d’ailleurs la pratique depuis un certain
temps). Et pourtant, la tradition authentique de l’église n’est
ni la théocratie, ni l’instrumentalisation de la religion. La première
tendance est une déviance du Christianisme, la seconde une résurgence
du paganisme. Finalement, note J. DUCHESNE, en séparant le domaine du
religieux de celui du politique, les puritains de la Nouvelle-Angleterre
n’ont fait que reprendre des éléments de base du Christianisme, alors
que les protestants des églises officielles d’Europe demeuraient aussi
englués dans leur soumission au pouvoir civil que les catholiques. Mais la démocratie contemporaine n’est pas uniquement
liée à des dissidences chrétiennes. Elle est aussi fille de la philosophie
des Lumières. Cette dernière a été une source d’inspiration directe pour
la jeune République des Etats-Unis, et pour les autres régimes démocratiques
qui se sont mis en place au XIXème siècle. Or, cette philosophie a pour
caractéristique de prôner une liberté de pratique religieuse qui va jusqu’au
scepticisme et bons nombres des philosophes d’alors se signalent comme
anticléricaux convaincus. Sans chercher à nier les problèmes éthiques soulevés
par la philosophie des Lumières, DUCHESNE note simplement que la réaction
des intellectuels de l’époque s’explique en bonne partie par les pratiques
religieuses d’alors, particulièrement coercitives. Certains comportements
religieux avaient une part de responsabilité dans la réaction des réformateurs
au XVIème siècle, deux siècles plus tard, un certain manque de tolérance
se retrouve dans les causes de la réaction intellectuelle d’alors face
à la religion. Finalement, la réaction anticléricale du siècle des
Lumières a été en bonne partie une réaction contre un pouvoir politique
contraignant au nom du religieux. J. DUCHESNE prend à témoin pour cela un texte pontifical
de 1791 condamnant la constitution civile du clergé en France. Dans ce
bref « Quod aliquantum » le Pape Pie
VI ne soutient nullement que seule une monarchie absolue est conforme
à l’Evangile, il revendique simplement une séparation des pouvoirs qu’enfreint
la constitution civile du clergé (comme nous l’avons signalé, cette séparation
n’était plus effective sous l’Ancien Régime, mais la soumission de l’église
se trouvait renforcée avec cette constitution). La démocratie moderne apparaît finalement comme une
conséquence des principes fondamentaux du Christianisme, la liberté irréductible
de toute personne humaine, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu,
et l’autonomie des réalités terrestres. Ces principes novateurs constituent
le fond commun de toutes les confessions chrétiennes (le philosophe K.
POPPER avait d’ailleurs noté que les débuts de l’ère chrétienne et l’époque
des Pères de l’église avait été une des rares phases de l’histoire, avec
l’époque des Lumières, où les forces d’ouverture de la société avaient
triomphé des forces conservatrices). Les libertés civiles ont été mises
en valeur au XVIIIème siècle dans la mouvance du protestantisme, mais
en cette fin de XXème siècle le catholicisme romain a efficacement défendu
les principes de la démocratie et des droits de l’homme. Ils ont été officiellement
repris dans les constitutions du Concile Vatican II et ne sont pas restés
lettre morte. La fin de l'empire communiste en Europe de l’Est est imputable
en bonne partie à l’activité des catholiques. Sans vouloir créer de polémique,
Jean DUCHESNE défend finalement la thèse que le catholicisme est, actuellement,
plus à même de défendre la démocratie que le protestantisme. Ce dernier
a tendance à se diviser sans fin, à s’étioler et à dissoudre la dimension
sociale et morale de l’homme dans une permissivité, qui connaît périodiquement
des périodes de faveur, par réaction à d’autres périodes, plus puritaines,
de prohibition. Le catholicisme, quant à lui, n’est lié à aucun régime
politique, culturel et social, il présente une grande aptitude à l’acculturation,
de la Chine à l’Amérique, en passant par l’Afrique Noire, tout en conservant
l’unité morale de la personne humaine. D’ailleurs, et c’est significatif,
plusieurs théologiens américains considèrent que les Etats-Unis sont entrés
dans l’ère du catholicisme, c’est-à-dire que c’est ce dernier qui, peu
à peu, va prendre le relais du protestantisme comme fondement des valeurs
sociales anglo-saxonnes.
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