ACTUALITE DE LA NOUVELLE LETTRE
DU 30 SEPTEMBRE 2000
N° 639 :

 

POURQUOI LA CORRUPTION ?

 

J'ai adressé cette semaine un article au Figaro sur ce thème. Je vous en donne un résumé rapide, la version complète sera dans le journal bien sûr, et à défaut sur le site libres.org.                   

  J.Garello

Il y a une vieille tradition d'indulgence à l'égard des princes : depuis Machiavel on a tendance à croire que tout est permis à qui détient le pouvoir, et l'on a tôt fait d'expliquer par l'intérêt général ou la raison d'Etat des comportements qui conduiraient le commun des mortels devant les tribunaux et derrière les barreaux. Mais dans le passé, le secret d'Etat allait de pair avec la raison d'Etat. Aujourd'hui, l'information circule et la corruption s'étale aux yeux de tous les Français, qui apprécient d'autant moins la valse des millions qu'ils ont des difficultés croissantes à boucler leurs fins de mois. Ils veulent en finir avec ce fléau social. Encore faut-il prendre le mal à sa racine : pourquoi la corruption à ce point généralisée et à ce point banalisée ?

Ma réponse tient en une phrase : il y a trop peu d'économie dans la politique, et trop de politique dans l'économie.

Il y a trop peu d'économie dans la politique en ce sens que l'on a voulu d'une façon tout à fait hypocrite laissé croire que les élections et les comportements des hommes publics appartiendraient au seul domaine de l'intérêt général, et ne mobiliseraient que de belles passions. La thèse du politicien vertueux n'a pas résisté aux analyses de l'école du Public Choice, qui ont valu le prix Nobel à James BUCHANAN : les "hommes de l'Etat' n'en sont pas moins des hommes, et recherchent leur intérêt personnel, même si celui-ci est enveloppé dans une idéologie. Etre élu, détenir le pouvoir et le conserver sont donc les préoccupations de tout "représentant du peuple".

Or, on ne pipe pas les voix seulement avec de grandes idées et de grands projets. Les discours de préaux d'écoles et les banquets républicains ont vécu. Par ces temps de grande médiatisation, il faut des moyens financiers. L'efficacité a un coût croissant.

Il est mensonger de prétendre que l'argent n'a rien à faire dans la politique, alors qu'il est le nerf de la guerre. Il est mensonger de prétendre que tout ce qui est public est sain, tout ce qui est marchand malsain. C'est pourtant sur ce double mensonge qu'a été conçue la loi Balladur sur le financement des partis . C'est à mes yeux un double recul.

-  Recul de la démocratie parce qu'il est paradoxal que ce soit l'Etat qui subventionne les partis. La nationalisation des partis est une atteinte inadmissible aux libertés publiques : comment garder son indépendance et son recul à l'égard d'un Etat d'où viennent vos ressources ? Comment introduire des idées nouvelles, renouveler le personnel politique sans autonomie financière, puisque pour émarger aux largesses de l'Etat il faut avoir déjà un label officiel de représentativité ? Le système politique est parfaitement verrouillé : si vous faites partie de la Cour du Roi vous aurez les moyens de vous exprimer, sinon vous êtes exclus.

- On débouche fatalement sur un recul de l'honnêteté : puisque la loi l'interdit, le financement privé sera occulte. C'était le cas avant la loi Balladur, c'est toujours le cas aujourd'hui.

La vraie solution consiste à autoriser toute forme de financement de la vie politique, allant même (comme c'est le cas aux Etats-Unis) jusqu'à exempter d'impôts les sommes versées par les contribuables à des candidats, des fondations ou des institutions intervenant dans la vie politique.

C'est un progrès de la démocratie : les citoyens attirés par un projet ou un homme n'hésitent pas à mettre la main à la poche pour augmenter les chances de ceux qu'ils soutiennent. Et les candidats n'hésitent pas à publier le montant des aides et leur origine : plus ils reçoivent d'argent, plus ils sont crédibles. A eux de proposer des réformes et des doctrines qui trouveront une "clientèle". L'honnêteté y trouve aussi son compte : rien ne se passe en dessous de la table.

Mais en France l'argent est toujours moralement suspect. Soumettre la politique à l'argent, n'est-ce pas écarter d'entrée de jeu les adversaires des riches, des capitalistes, des entreprises ? Nos compatriotes ont à l'égard de l'argent (et peut-être aussi de l'économie, du marché et des marchands) des préventions superstitieuses.

Faisons un parallèle avec le football. Pendant des années, on a voulu protéger ce sport de toute référence à l'argent. Les salaires et pots de vin se passaient donc sous la table. Aujourd'hui on étale au grand jour les montants astronomiques mis en jeu autour du ballon rond. Ayant perdu sa "pureté" le football a-t-il perdu son attrait ? Il y a plus de spectateurs, téléspectateurs que jamais, et plus d'enfants et d'adolescents adeptes de Zidane ou de Deschamps. Acceptons que la vie politique soit soumise aux règles du jeu économique : concurrence, libre entrée, expressions des préférences par l'engagement financier, transparence des recettes et dépenses - nous verrons alors la corruption disparaître.

Mais il faut aussi faire disparaître une autre cause de la corruption, et non la moindre. Aujourd'hui il y a corruption parce que la corruption est rentable pour le corrupteur. Le rapport de la corruption, c'est l'avantage spécifique que l'homme politique va accorder au corrupteur sous forme d'obtention de marchés, d'exemptions fiscales, de subvention, de faux droits et de passe-droits. Or, toutes ces bonnes choses n'existeraient pas si l'Etat n'était pas omnipotent, si la société politique n'était pas omniprésente.

"Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument", disait Lord Acton. Quand l'Etat était minimum (prélèvant moins de 20 voire 10% de la richesse nationale) quel était son pouvoir économique, quelles faveurs les gouvernants pouvaient-ils accorder ? Une promotion dans un grade, une indulgence devant un tribunal, une tolérance de la part de la police. Cela n'allait pas chercher bien loin. Aujourd'hui les marchés publics représentent des milliards de Francs, les entreprises nationales sont parmi les plus grandes, la réglementation des produits et des professions entraîne la fortune ou la ruine, la fiscalité est envahissante, la défense des corporations et la protection contre l'étranger sont dans l'air du temps. Autant d'occasions de "solliciter" les élus, à tous les niveaux.

Dans un régime totalitaire, où tous les pouvoirs sont concentrés, la corruption concerne une nomencklatura aux contours bien précis. En démocratie, même quand l'Etat est jacobin, il y a une certaine diffusion du pouvoir, donc la corruption s'instille dans le corps politique entier. C'est pourquoi la solution ici ne consiste pas seulement à "décentraliser" - bien qu'à d'autres égards la décentralisation soit salvatrice. Car ce n'est pas en multipliant les barreaux de l'échelle politique que l'on viendra à bout de la corruption. Ce qui est nécessaire aussi, c'est le transfert de pouvoir de la société politique dans son ensemble vers la société civile - ce qui est la véritable subsidiarité. Il faut sortir l'économie du domaine de la politique pour le rendre à celui du marchand, d'où elle n'aurait jamais dû sortir.

Mettre l'économie à portée de mains du politique, c'est poser la tasse de lait à côté du chat. "Ne nous soumets pas à la tentation"...