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POURQUOI LA CORRUPTION
?
J'ai adressé cette semaine un article au Figaro sur ce thème. Je vous
en donne un résumé rapide, la version complète sera dans le journal bien
sûr, et à défaut sur le site libres.org.
J.Garello
Il y a une
vieille tradition d'indulgence à l'égard des princes : depuis Machiavel
on a tendance à croire que tout est permis à qui détient le pouvoir, et
l'on a tôt fait d'expliquer par l'intérêt général ou la raison d'Etat
des comportements qui conduiraient le commun des mortels devant les tribunaux
et derrière les barreaux. Mais dans le passé, le secret d'Etat allait
de pair avec la raison d'Etat. Aujourd'hui, l'information circule et la
corruption s'étale aux yeux de tous les Français, qui apprécient d'autant
moins la valse des millions qu'ils ont des difficultés croissantes à boucler
leurs fins de mois. Ils veulent en finir avec ce fléau social. Encore
faut-il prendre le mal à sa racine : pourquoi la corruption à ce point
généralisée et à ce point banalisée ?
Ma
réponse tient en une phrase : il y a trop peu d'économie dans la politique,
et trop de politique dans l'économie.
Il
y a trop peu d'économie dans la politique en ce sens que l'on a voulu
d'une façon tout à fait hypocrite laissé croire que les élections et les
comportements des hommes publics appartiendraient au seul domaine de l'intérêt
général, et ne mobiliseraient que de belles passions. La thèse du politicien
vertueux n'a pas résisté aux analyses de l'école du Public Choice, qui
ont valu le prix Nobel à James BUCHANAN : les "hommes de l'Etat'
n'en sont pas moins des hommes, et recherchent leur intérêt personnel,
même si celui-ci est enveloppé dans une idéologie. Etre élu, détenir le
pouvoir et le conserver sont donc les préoccupations de tout "représentant
du peuple".
Or,
on ne pipe pas les voix seulement avec de grandes idées et de grands projets.
Les discours de préaux d'écoles et les banquets républicains ont vécu.
Par ces temps de grande médiatisation, il faut des moyens financiers.
L'efficacité a un coût croissant.
Il est mensonger
de prétendre que l'argent n'a rien à faire dans la politique, alors qu'il
est le nerf de la guerre. Il est mensonger de prétendre que tout ce qui
est public est sain, tout ce qui est marchand malsain. C'est pourtant
sur ce double mensonge qu'a été conçue la loi Balladur sur le financement
des partis . C'est à mes yeux un double recul.
- Recul de la démocratie parce qu'il est paradoxal que ce soit l'Etat
qui subventionne les partis. La nationalisation des partis est une atteinte
inadmissible aux libertés publiques : comment garder son indépendance
et son recul à l'égard d'un Etat d'où viennent vos ressources ? Comment
introduire des idées nouvelles, renouveler le personnel politique sans
autonomie financière, puisque pour émarger aux largesses de l'Etat il
faut avoir déjà un label officiel de représentativité ? Le système politique
est parfaitement verrouillé : si vous faites partie de la Cour du Roi
vous aurez les moyens de vous exprimer, sinon vous êtes exclus.
-
On débouche fatalement sur un recul de l'honnêteté : puisque la loi l'interdit,
le financement privé sera occulte. C'était le cas avant la loi Balladur,
c'est toujours le cas aujourd'hui.
La
vraie solution consiste à autoriser toute forme de financement de la vie
politique, allant même (comme c'est le cas aux Etats-Unis) jusqu'à exempter
d'impôts les sommes versées par les contribuables à des candidats, des
fondations ou des institutions intervenant dans la vie politique.
C'est un
progrès de la démocratie : les citoyens attirés par un projet ou un homme
n'hésitent pas à mettre la main à la poche pour augmenter les chances
de ceux qu'ils soutiennent. Et les candidats n'hésitent pas à publier
le montant des aides et leur origine : plus ils reçoivent d'argent, plus
ils sont crédibles. A eux de proposer des réformes et des doctrines qui
trouveront une "clientèle". L'honnêteté y trouve aussi son compte
: rien ne se passe en dessous de la table.
Mais
en France l'argent est toujours moralement suspect. Soumettre la politique
à l'argent, n'est-ce pas écarter d'entrée de jeu les adversaires des riches,
des capitalistes, des entreprises ? Nos compatriotes ont à l'égard de
l'argent (et peut-être aussi de l'économie, du marché et des marchands)
des préventions superstitieuses.
Faisons
un parallèle avec le football. Pendant des années, on a voulu protéger
ce sport de toute référence à l'argent. Les salaires et pots de vin se
passaient donc sous la table. Aujourd'hui on étale au grand jour les montants
astronomiques mis en jeu autour du ballon rond. Ayant perdu sa "pureté"
le football a-t-il perdu son attrait ? Il y a plus de spectateurs, téléspectateurs
que jamais, et plus d'enfants et d'adolescents adeptes de Zidane ou de
Deschamps. Acceptons que la vie politique soit soumise aux règles du jeu
économique : concurrence, libre entrée, expressions des préférences par
l'engagement financier, transparence des recettes et dépenses - nous verrons
alors la corruption disparaître.
Mais
il faut aussi faire disparaître une autre cause de la corruption, et non
la moindre. Aujourd'hui il y a corruption parce que la corruption est
rentable pour le corrupteur. Le rapport de la corruption, c'est l'avantage
spécifique que l'homme politique va accorder au corrupteur sous forme
d'obtention de marchés, d'exemptions fiscales, de subvention, de faux
droits et de passe-droits. Or, toutes ces bonnes choses n'existeraient
pas si l'Etat n'était pas omnipotent, si la société politique n'était
pas omniprésente.
"Le
pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument", disait
Lord Acton. Quand l'Etat était minimum (prélèvant moins de 20 voire 10%
de la richesse nationale) quel était son pouvoir économique, quelles faveurs
les gouvernants pouvaient-ils accorder ? Une promotion dans un grade,
une indulgence devant un tribunal, une tolérance de la part de la police.
Cela n'allait pas chercher bien loin. Aujourd'hui les marchés publics
représentent des milliards de Francs, les entreprises nationales sont
parmi les plus grandes, la réglementation des produits et des professions
entraîne la fortune ou la ruine, la fiscalité est envahissante, la défense
des corporations et la protection contre l'étranger sont dans l'air du
temps. Autant d'occasions de "solliciter" les élus, à tous les
niveaux.
Dans
un régime totalitaire, où tous les pouvoirs sont concentrés, la corruption
concerne une nomencklatura aux contours bien précis. En démocratie, même
quand l'Etat est jacobin, il y a une certaine diffusion du pouvoir, donc
la corruption s'instille dans le corps politique entier. C'est pourquoi
la solution ici ne consiste pas seulement à "décentraliser"
- bien qu'à d'autres égards la décentralisation soit salvatrice. Car ce
n'est pas en multipliant les barreaux de l'échelle politique que l'on
viendra à bout de la corruption. Ce qui est nécessaire aussi, c'est le
transfert de pouvoir de la société politique dans son ensemble vers la
société civile - ce qui est la véritable subsidiarité. Il faut sortir
l'économie du domaine de la politique pour le rendre à celui du marchand,
d'où elle n'aurait jamais dû sortir.
Mettre
l'économie à portée de mains du politique, c'est poser la tasse de lait
à côté du chat. "Ne nous soumets pas à la tentation"...
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