AU CŒUR DE LA CORRUPTION


C’est à un voyage « au cœur de la corruption » que nous invite Brigitte Henri dans son ouvrage publié aux éditions 1. Voyage édifiant sur l transformation de notre pays en république bananière. Ce livre passe en revue les différentes sortes de corruption, qui sont toutes le fruit de l’économie mixte et de la politisation de la vie économique.


Presque chaque jour les médias dévoilent un nouveau scandale de corruption. La plupart concernent le financement des partis politiques, mais on y rencontre bien souvent des détournements d’argent public pour des intérêts privés (par exemple les affaires mitterrandiennes qui ressortent régulièrement). A-t-on affaire à des accidents caractéristiques à tous les régimes, même les plus démocratiques ? Ou bien s’agit-il d’un pourrissement généralisé de notre pays qui suivrait l’exemple de quelques républiques bananières ? L’état des lieux dressé par Brigitte Henri dans son dernier livre (Au coeur de la corruption, Editions 1, 2000) penche, malheureusement, vers la deuxième possibilité : si, en 1984, 69 condamnations visant des élus et des personnes investies d’une fonction publique étaient prononcées pour des atteintes au devoir de probité (corruption, trafic d’influence, ingérence, prise illégale d’intérêt), en 1987, elles atteignaient 133 condamnations et dix ans plus tard, ces chiffres faisaient plus que doubler puisqu’ils montaient à 286 condamnations !

Commissaire divisionnaire, titulaire d’un DESS et d’un DEA de droit, d’un diplôme de 3e cycle de l’Université de droit de Washington sur le crime organisé, Brigitte Henri est surtout spécialiste des dossiers financiers. Son livre se lit comme une incursion passionnante au sein de la corruption française mais aussi internationale. L’auteur combine adroitement une multitude d’exemples de corruption avec un support théorique extrêmement clair et édifiant. Après avoir proposé plusieurs définitions de la corruption (« la violation d’une norme au moyen d"une transaction illicite afin de faire bénéficier corrupteurs et corrompus d’une rente acquise grâce à leur position particulière, au sein de l’Etat ou sur le marché »), Brigitte Henri insiste sur les principaux aspects du délit de corruption. La « corruption passive » et le « trafic d"influence » commis par une personne exerçant une fonction publique sont caractérisés par le fait, pour cette personne, de solliciter, directement ou indirectement, des offres, promesses, dons, présents ou avantages quelconques, pour accomplir ou ne pas accomplir un acte. C’est le corrompu qui est visé. Dans la corruption active, les mêmes faits sont commis par des particuliers qui essaient d’obtenir d’une personne publique qu’elle accomplisse ou s’abstienne d’accomplir un acte de sa fonction, de sa mission ou de son mandat. Ici, c’est le corrupteur qui est visé. Malgré cette nuance, autant le corrupteur que le corrompu sont coupables. Souvent, le corrompu sait qu’il est corrompu et fait tout pour éviter une mise en examen ou une incarcération. Il ment aux policiers et aux juges, accuse les autres, il orchestre des campagnes de presse pour le « dédouaner » ou fuit son pays comme Yves Chalier, impliqué dans l’affaire Carrefour du développement, qui s’était réfugié au Paraguay en juillet 1986 ou Jean-Michel Boucheron, ancien député-maire socialiste d’Angoulême, qui s’était exilé en Argentine en 1992. Ou comme Didier Schuller, ancien conseiller général de Clichy, et Alfred Sirven, ancien président d’Elf-Aquitaine International, en fuite à l’étranger depuis 1997.

Selon l’auteur, la corruption se serait épanouie grâce à la décentralisation et aux marchés publics. Le développement des sociétés d’économie mixte, des sociétés de renégociation des dettes des collectivités locales, des intermédiaires en tout genre ont entraîné une récrudescence de la corruption sous la forme de la prise ilégale d’intérêts, du trafic d’influence et du favoritisme. De même, l’interventionnisme étatique, en instaurant des monopoles et en voulant se mêler de ce qui ne le regarde pas, a créé des habitudes de corruption. Et ce n’est pas la réglementation excessive – compliquée et difficile à interpréter – qui obtiendra des résultats dans la lutte contre la corruption. Au contraire, cela a provoqué « l’affairisme d’Etat » qui mêle étroitement politique et affaires à travers les réseaux et le clientélisme. Les systèmes Carignon, Médecin, Boucheron ou Mouillot sont de bons exemples d’une corruption clanique. L’ancien sénateur et ex-président du Conseil général du Var, Maurice Arreckx, condamné à deux ans de prison ferme, un million de francs d’amende et cinq ans d’inéligibilité, disposait d’un impressionnant réseau de « copains » qui avaient tous besoin les uns des autres. De plus, le cumul des responsabilités au sein du secteur public ainsi que le cumul des mandats électoraux ont amplifié le phénomène de la corruption. 

Concernant les mesures de repression de la corruption, la France s’appuie sur de nombreux services et organismes : Cour des Comptes, OCRGDF (Office central de répression de la grande délinquance financière), UCRAM (Unité de coordination et de recherche antimafia), BRIF (Brigade de recherche et d’investigations financières), SCPC (Service central de prévention de la corruption), Tracfin (Traitement, du renseignement et de l’action contre les circuits financiers). Malheureusement, ils sont tous publics.  Et c’est seulement en donnant plus de pouvoir à la société civile et aux organismes indépendants que la corruption pourra être combattue efficacement (l’affaire du Crédit lyonnais illustre bien les limites des organismes publics de contrôle qui n’ont rien vu ou bien ont fait semblant de ne rien voir).

Au grand bonheur des lecteurs, le livre de Brigitte Henri est le fruit du travail d’une enquêtrice des RG complétée par celui d’un chercheur universitaire. Son seul défaut : il se limite à des constatations sans proposer des solutions.

Mots-clés : Corruption, Economie mixte, Politique, Société civile.