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CONCURRENCE A L'EUROPEENNE
Deux décisions récentes de la
Commission de l'Union Européenne font naître de sérieuses inquiétudes
sur l'avenir du libre-échange dans notre continent. Toutes deux se rapportent
à la concurrence, dont les autorités de Bruxelles veulent garantir
le contrôle. Hélas - et c'est une tradition qui remonte au traité de Rome,
elle-même héritée de la jurisprudence américaine - Bruxelles a une fausse
idée de la concurrence et au lieu de défendre les intérêts des consommateurs
elle aboutit à les pénaliser.
Voilà qui pose la question de
fond sur la signification de l'Europe : est-elle faite pour les Européens,
enfin libérés des poids de leurs Etats, impôts et législations respectifs,
ou pour les gouvernants en mesure de conserver (ou reconstituer) au niveau
continental le pouvoir qu'ils ont perdu au niveau national du fait de
l'ouverture des frontières ?
Hèlas, qu'il s'agisse de
l'affaire des stations-service ou des péages d'autoroute, les grands perdants
seront les consommateurs de l'Europe entière.
LECLERC VEND L'ESSENCE PLUS CHER
Voici une première découverte
: le groupe Leclerc, qui s'est illustré par sa lutte contre l'Etat français
en proposant du carburant moins cher (acheté directement sur le marché
libre d'Amsterdam) ou en vendant en France des voitures achetées en Belgique,
est maintenant soupçonné par la Commission de vouloir extorquer les automobilistes.
En effet, à l'occasion
de la fusion Elf-Total, les deux compagnies ont été sommées par Bruxelles
de revendre une partie de leurs points de distribution et notamment les
stations sur les autoroutes.
Première aberration : soupçonner
une compagnie devenue plus grosse d'abuser de sa "position dominante"
et de multiplier ses profits sur le dos du client.
A Bruxelles on est méfiant et
on a demandé à Total-Elf de donner la liste des repreneurs de station,
pour le cas où il se serait agi de quelque filiale ou de quelque complice.
La liste communiquée, la Commission raye plusieurs noms, dont ceux de
Leclerc et Auchan. Le prétexte allégué est précis : les compagnies éliminées
(dont les deux groupes de distribution) sont trop petites. D'une part
elles ne pourraient assurer la régularité des approvisionnements et on
ne peut courir le risque d'une pénurie de carburant sur les autoroutes.
D'autre part elles ne supporteraient pas une guerre des prix, et on déboucherait
fatalement sur une entente, au détriment de l'automobiliste qui ne peut
aller se servir ailleurs. Deuxième aberration : lier la compétitivité
à la taille d'une entreprise. Troisième aberration : penser que les petits
viennent sur un marché uniquement pour se cartelliser avec les gros. L'histoire
et la logique marchande nous enseignent au contraire que les "petits"
détaillants peuvent devenir de grands distributeurs, et qu'ils ont tendance
à casser les prix. La guerre des pompes a commencé avec Leclerc, et le
groupe vend aujourd'hui une part non négligeable du carburant consommé
en France. Tout cela ressemble donc à une farce de mauvais goût pour l'automobiliste.
AUTOROUTES : SERVICES PUBLICS OU PRIVES ?
La France, la Belgique et le Royaume
Uni ont été mis en demeure par la même Commission de s'aligner sur la
pratique européenne tendant à appliquer la TVA sur les péages d'autoroute
- qui avaient chez nous curieusement échappé à la rapacité du fisc. L'argumentation
vaut, là encore, son pesant d'impôts. Les sociétés d'autoroute sont en
partie des sociétés privées, fournissant des prestations commerciales.
Elles ne peuvent donc être discriminées par la législation fiscale, c'est
l'équivalent d'une subvention - dont tout le monde reconnaît qu'elle fausse
la concurrence. On en déduit que si les autoroutes étaient de véritables
services publics, elles auraient la possibilité de ne pas facturer la
TVA aux automobilistes. Tout le monde sait en effet que les entreprises
du secteur public ne peuvent porter atteinte à la concurrence, comme le
prouvent les subventions et exemptions accordées en France à la SNCF,
RATP, EDF, ou à des sociétés d'économie mixte (Air France, Crédit Lyonnais,
etc.). D'autre part Bruxelles feint d'ignorer que les autoroutes, même
gérées par les compagnies privées, reçoivent de l'Etat
des crédits et des aides financières
au
moment de leur construction, et
que l'Etat intervient en donnant les accords nécessaires et en expropriant
"pour cause d'utilité publique". Les particuliers et les contribuables
sont donc pour quelque chose dans l'existence des autoroutes. La TVA doit-elle
s'appliquer sur un prix de service public ?
En fait Bruxelles ne va pas chercher
si loin, et ne s'intéresse qu'à une seule chose : harmoniser, gommer toutes
les différences de taux. On peut évidemment tout craindre de cette harmonisation
"par le haut". Peu à peu les Européens vont se voir appliquer
les taux les plus élevés de leur espace unifié : c'est de la concurrence
à l'envers, on choisit le prix fixé d'après les charges de l'Etat qui
fait le plus mal, les charges les plus élevées ! Les Français seront-ils
heureux quand l'Europe entière se sera alignée sur leur niveau de prélèvements
obligatoires. Ou ne préféreraient-ils pas bénéficier des cotisations et
des impôts pratiqués par les pays qui ont la main fiscale la plus douce ?
LA VRAIE CONCURRENCE HARMONISE PAR LE BAS
Le fond du problème c'est que
les gens de Bruxelles n'ont pas compris ce qu'est vraiment la concurrence.
A vrai dire, nombreux sont ceux qui commettent un contresens sur la concurrence,
la plupart des économistes les ont induits en erreur.
Le contresens, l'erreur consiste
à assimiler concurrence et égalité des compétiteurs. Dans les manuels
d'économie on apprend que la concurrence "pure et parfaite"
se définit par l'état d'un marché en un moment donné : on doit
y observer polycité (un grand nombre de participants) et atomicité (les concurrents sont de faible taille, et aucun ne peut
à lui seul infléchir les conditions du marché).
Dans ces conditions les gouvernants
et les juges se livrent à leur amusement favori : créer des marchés
concurrentiels. C'est un bon prétexte pour éviter la "tyrannie des
marchés" et perpétuer l'économie dirigée. Alors on casse des monopoles,
on contrôle les fusions et les absorptions, on fixe des prix uniques,
on "harmonise".
En réalité, la concurrence ne
s'apprécie pas d'après la situation d'un marché en un moment donné, d'après
le nombre ou la taille des compétiteurs, mais d'après la possibilité d'évolution
du marché par libre entrée ou libre sortie de compétiteurs actuels ou
potentiels. Il y a concurrence du seul fait qu'il n'y a pas d'obstacle
artificiel ˆ l'exercice d'une activité. C'est la bonne vieille "liberté
du commerce et de l'industrie", l'une des libertés fondamentales
revendiquées en 1789 aussi bien à l'encontre des corporations que des
administrations fiscales. Un monopole en soi n'est pas contraire à la
concurrence, si aucun autre compétiteur n'est en état d'offrir un produit
aux conditions de prix et de qualité acceptées par la clientèle. L'innovation
n'est autre chose qu'une recherche de monopole, elle est le moteur de
la croissance. Ce qui est contraire à l'intérêt du consommateur n'est
pas le monopole, mais la protection durable du monopole - et seuls les
pouvoirs publics peuvent l'assurer, de même que seuls ils peuvent pérenniser
des ententes ou des "abus" de position.
Dans un marché ouvert, tout abus
entra”ne l'irruption de nouveaux compétiteurs trop heureux de venir libérer
les clients et de s'emparer de tout ou partie de la rente que le producteur
imprudent avait cru pouvoir se faire servir.
Ainsi la concurrence est-elle
un processus dynamique, qui oblige les entrepreneurs à se mettre au service
de la clientèle. Et l'entrepreneur lui-même met en concurrence ses fournisseurs
et, parmi eux, l'Etat prestataire des "biens publics". L'Europe
devrait permettre de mettre les Etats en concurrence pour le meilleur
service des consommateurs européens. Voilà la véritable harmonisation
qu'il faut atteindre. Au lieu de cela, les Etats neutralisent cette concurrence
et harmonisent à leur gré, sur le dos des Européens.
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