LES ETATS UNIS LE PAYS OU ON NE BADINE PAS AVEC LA
CONCURRENCE : MICROSOFT EN EST LA NOUVELLE VICTIME
Comme nous l’avons vu la semaine
dernière, le juge fédéral Thomas Penfield JACKSON a rendu public, lundi
3 avril, un verdict accablant contre le groupe Microsoft fondé par Bill
GATES : Microsoft serait coupable d’abus de position dominante. Le
magistrat va désormais aborder la phase des sanctions (penalty phase).
Cependant, le groupe de Bill GATES compte faire appel de la décision du
département américain de la justice (DOJ). Ainsi, le «procès Microsoft »
risque de s’éterniser.
Nous en avons parlé
dès la semaine dernière : le juge fédéral JACKSON a estimé, dans
son jugement rendu public lundi 3 avril, que Microsoft, géant du logiciel
et fleuron de l’industrie «high tech », avait violé la législation
antitrust par un comportement «prédateur » et en maintenant «une
main de fer » sur la concurrence. Mais il faut revenir sur certains
aspects techniques de cette importante question de la concurrence.
Des quatre catégories d’accusations présentées dans
le procès opposant l’Etat fédéral et 19 états co-fédérés à Microsoft,
le juge JACKSON n’a retenu que trois catégories d’accusations. Premièrement,
Microsoft aurait recouru à des moyens illégaux pour maintenir le monopole
conquis par son système d’exploitation Windows. Deuxièmement, Microsoft
aurait violé la section 1 de la législation anti-trust qui interdit les
contrats susceptibles de restreindre le commerce en attachant son logiciel
de navigation, Internet Explorer, à son système d’exploitation. Troisièmement,
Microsoft aurait violé la section 2 de la législation anti-trust en tentant
de monopoliser le marché des navigateurs sur le Web. (Les accords contractuels
passés entre Microsoft et les fabricants d’ordinateurs ou les fournisseurs
d’accès à Internet pour distribuer son navigateur n’ont pas été jugés
illégaux par le juge Jackson.). Plus largement, le DOJ, par l’intermédiaire
du juge Jackson, s’inquiète que «les pratiques anti-concurrence de Microsoft [aient]
entravé le processus compétitif à travers lequel l’industrie du logiciel
informatique stimule généralement l’innovation pour le plus grand bénéfice
du consommateur. »
Il n’est pas bien difficile
de montrer que les trois types d’accusations retenues à l’encontre de
Microsoft par le DOJ ne sont pas très solides. Concernant le recours à
des moyens illégaux pour maintenir le monopole conquis par Windows, les
marchés «high tech » sont des marchés où règnent des monopoles séquentiels
(un monopole temporaire qui rafle toute la mise ou presque) qui, pour
maintenir leur position (et leurs parts de marché) utilisent des méthodes
de monopolisation (qui peuvent ressembler à de la prédation) dans la mesure
où sur les marchés «high tech », il existe un seul vainqueur qui
remporte tout. Sur ces marchés, il y a beaucoup de partants dans la course
au profit et un seul franchit la ligne en tête : celui qui franchit
la ligne en tête décroche le jackpot (que les perdants se retournent vers
la justice afin de contester la validité du résultat est somme toute une
attitude compréhensible et assez courante). C’est exactement ce qui se
passe dans le domaine des nouvelles technologies de l’information (la
fameuse Nouvelle Economie). Depuis quelque temps, les valeurs technologiques
subissent une correction boursière : les actionnaires et les investisseurs
pratiquent un tri entre les différentes «start up » afin de sélectionner
les meilleures d’entre elles (les Microsoft de demain). En ce qui concerne
les navigateurs, non seulement ils sont gratuits mais il est également
possible de télécharger des dizaines de navigateurs autres que ceux de
Microsoft et de Netscape. Ce faisant, les accusations relatives aux navigateurs
ne résistent pas trop à l’analyse. L’entrave à l’innovation et le préjudice
subi par le consommateur ne sont absolument pas prouvés. Il faut rappeler
(cf. MICROSOFT : UN MONOPOLE AU SERVICE DES CLIENTS) que les
politiques de prix de Microsoft sont très favorables aux consommateurs
et que Microsoft ne muselle pas l’innovation (la preuve en est que des
systèmes d’exploitations concurrents sont disponibles, Linux par exemple,
et que des navigateurs concurrents sont également disponibles). En clair,
Microsoft livre des bons produits aux consommateurs et à des prix concurrentiels.
Affirmer que les produits Microsoft sont de bons produits signifie qu’il
s’agit de produits qui satisfont les besoins des consommateurs. Un informaticien
peut estimer que le système d’exploitation Linux est meilleur que le système
d’exploitation Windows, mais le fait que Linux ne se vende pas davantage
que Windows reflète simplement le fait que Microsoft arrive mieux à satisfaire
les besoins des consommateurs.
En ce qui concerne l’aspect
juridique de l’affaire, on a d’abord penser que le procès risquait de
s’éterniser et de durer des années. En effet, les premiers soucis de Microsoft
avec le DOJ datent de 1983 et les précédents jugements anti-trust (Standard
Oil, Alcoa, AT&T et IBM) furent des procédures très longues. La stratégie
de la durée peut se révéler être une stratégie payante pour Microsoft.
En effet, en cette période de fulgurantes avancées technologiques, Microsoft
peut profiter du sursis dû à la procédure d’appel : donc réaliser
son plan de développement de logiciels liés à l’Internet et éviter de
rater l’étape fondamentale de l’après micro-ordinateur et de la connexion
des objets communs à l’Internet. En quelques mois toutes les données techniques
peuvent changer. Les incertitudes et menaces liées à la poursuite du procès
peuvent néanmoins ralentir Microsoft dans la course pour gagner les meilleures
places sur l’Internet. Enfin, la stratégie de la durée va porter sur la
préparation des sanctions : en effet, l’arsenal dont dispose le DOJ
est un vieil arsenal qui peut s’avérer complètement inadapté au monde
en perpétuelle évolution de l’industrie du logiciel et de l’Internet.
Il est stupéfiant que la doctrine juridique de la concurrence date de
1890 («Sherman Act ») et de 1914 («Clayton Act »). Microsoft
est ainsi jugé sur la base de procédures vieilles de plus d’un siècle
et donc totalement inadaptées. Mais, en sens inverse, le juge, selon ses
propres déclarations, veut aller vite et terminer la procédure en quelques
semaines. Certes, cela lèverait rapidement les incertitudes, y compris
celles des actionnaires de Microsoft. Mais Bill GATES a tout de même avantage
à avoir du temps devant lui. Le juge l’a compris et c’est pour cela qu’il
ne veut pas jouer la course de lenteurs et se laisser doubler par l’évolution
technologique. Mais le juge est tellement fasciné par sa mission historique
face au grand monopole que la question du client ne lui a même pas traversé
l’esprit. Et le client, lui, apprécie les « monopoles » lorsqu’ils
font baisser les prix !
Mots-clés : Concurrence,
Loi
anti-trust, Monopole.
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