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LE CHOMAGE A UN CHIFFRE Le
gouvernement crie victoire : le chômage vient de tomber en dessous
des 10%. Mais est-ce une performance, le gouvernement y est-il pour quelque
chose et la performance va-t-elle se reproduire ? C’est
la grande nouvelle de la semaine : le taux de chômage est en dessous
de la barre des 10 %. Preuve irréfutable de cette information : Martine
AUBRY elle-même l’a confirmée mercredi matin à la première heure (sans
doute aura-t-elle revu ses calculs plusieurs fois dans la nuit – décidément
les médias et le ministre prennent les Français pour des idiots). Au risque de passer pour des opposants systématiques qui veulent désespérer Billancourt, on peut rapeller très simplement : -
que la performance doit être ramenée à ses justes proportions -
que si performance il y a le gouvernement n’y est pour rien -
que bien au contraire la performance n’a aucune chance de se répéter dans
les mois à venir si la politique du gouvernement ne change pas. La
mesure du chômage en France est toujours entachée de suspicion. On a modifié
la méthode de calcul en 1995, le chiffre d’Avril publié cette semaine
n’est pas corrigé des variations saisonnières, alors que l’on sait pertinemment
que ce mois est toujours un bon mois pour l’emploi, enfin et surtout restent
les deux énormes tricheries : les contrats emplois-jeunes (qui se
montent à 210.000, et que l’on va porter à 350.000 en dépit de l’échec
total de la formule) et les chômeurs en formation, qui sont encore quelque
350.000 et ne sont pas comptabilisés dans la définition actuelle. Admettons
cependant qu’en dynamique les erreurs sont moins sensibles. Cela signifie
(par exemple) que l’on n’est pas passé de 10,2 à 9,8 %, mais de 11,2 à
10,8 %. Cette baisse serait-elle spectaculaire ? 2°
Elle est d’une faible amplitude, comparée à celle qu’ont connue les Espagnols,
qui ont perdu dix points de chômage en cinq ans, voire les Belges qui
sont sur une pente nettement plus descendante que la nôtre. C’est
toujours pareil : comme les Français sont amenés à ignorer le reste
du monde, ils ont toujours l’impression d’être les meilleurs. Une mise
en perspective leur donne une position moins glorieuse. Là
dessus une grande bataille s’est engagée pour savoir si la réduction du
chômage était à porter au crédit de la croissance, du patronat ou du gouvernement.
Cette bataille n’a aucune raison d’être du point de vue de la science
économique, qui nous enseigne : -
que seules les entreprises créent des emplois marchands, dont l’utilité
sociale est démontrée parce que les produits correspondant trouvent des
débouchés (c’est le vrai sens de la fameuse « loi de Say ») -
que la croissance n’est pas une cause, mais un résultat : elle n’existe
que parce que des entreprises ont créé davantage de richesses, elle n’est
pas un phénomène autonome ou exogène -
que le gouvernement n’intervient dans l’affaire que pour laisser faire
les entreprises et laisser se poursuivre la croissance, autrement dit
en supprimant les entraves qu’il a lui-même mises sous formes de fiscalité,
de réglementation, d’intervention. De ce dernier point de vue Madame AUBRY
ne manque pas de souffle en imputant la « performance » aux
35 heures, emplois-jeunes, et autres géniales inventions socialistes.
D’abord parce qu’on ne voit pas comment les 35 heures qui ont concerné
6 % des entreprises et ne seront en application qu’au 1er Janvier
2001 pour les PME pourraient expliquer les 400.000 emplois créés par ces
mêmes PME. Ensuite parce que les 35 heures ne créent pas d’emplois mais
en détruisent. On peut donc conclure que si le chômage a baissé, c’est
en dépit de et non grâce à l’action du gouvernement. Comment expliquer alors que les entreprises,
et notamment les PME, aient embauché malgré des charges et prélèvements
prohibitifs ? C’est qu’il a fallu en même temps s’aligner sur les
concurrents étrangers et satisfaire un marché extérieur très porteur.
La croissance des Etats Unis et de l’ALENA, la purge de la crise asiatique,
le dynamisme de l’Angleterre et de quelques autres partenaires de l’OCDE,
dans le climat euphorisant de la « nouvelle économie » :
voilà les vrais causes d’une embellie conjoncturelle. Conjoncturelle :la meilleure santé
de l’économie française n’est qu’une aubaine passagère. L’OCDE prévoit
un tassement de la croissance dans les trois années à venir, pour une
raison bien simple : les pays européens majeurs, à l’exception de
l’Angleterre, ne veulent toujours pas engager les réformes décisives pour
assainir le tissu productif, et se remettre à créer des emplois réels
une fois supprimés les faux emplois. Réduire le secteur public et le nombre de
fonctionnaires, réformer de fond en comble la protection sociale, baisser
les impôts et notamment ceux qui pénalisent la réussite, le patrimoine,
l’épargne, restaurer la liberté contractuelle dans le travail, supprimer
les « minimums sociaux » qui constituent de vraies trappes à
pauvreté et à chômage, imposer la concurrence et la privatisation aux
monopoles publics et aux professions protégées : voilà le programme
de nature à nous mettre durablement à l’abri d’une sclérose de l’économie,
voire d’une nouvelle flambée de chômage. Tant qu’il ne sera pas réalisé,
les taux de chômage pourront peut-être alimenter les campagnes de propagande
des politiciens, ils ne pourront descendre au niveau du plein emploi.
Le chômage à un chiffre nous cache plus que ce qu’il révèle.
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