LE MILLION DE LIONEL ?


Lionel Jospin se félicite de "son" million : son million de chômeurs en moins depuis son arrivée à Matignon en 1997. Bonne nouvelle, surtout à quelques jours des municipales. Mais, ce million, est-il véritablement "son" million ? Pas si sûr, surtout si on en croît une nouvelle étude, car il y a ce que l’on voit, mais aussi ce que l’on ne voit pas ! Ce que l’on ne voit pas c’est l’autre million de chômeurs qu’on aurait pu remettre au travail avec une autre politique.


Miracle ! Un million de moins. C'est incontestablement une bonne nouvelle que Lionel Jospin a eu la possibilité d'annoncer et, qui plus est, juste avant les municipales : un million de chômeurs en moins depuis que les socialistes sont arrivés au pouvoir en juin 1997, après la désastreuse dissolution de Jacques Chirac. Selon les statistiques publiées le 28 février par le Ministère de l'Emploi et de la Solidarité, le nombre de chômeurs en janvier 2001 aurait régressé en un mois de 2,1 % soit de 44 500 personnes en données corrigées des variations saisonnières. Depuis 1977, chez les jeunes, c'est un recul de 40 % des chômeurs ; pour le « noyau dur » des chômeurs longue durée, on est passé de plus d'un million en 1997 à moins de 700 000 personnes aujourd'hui. Au total, il ne reste désormais « que » 2 119 700 personnes au chômage dans l'Hexagone, soit au sens du BIT (Bureau international du travail), 9 % de la population active. Ce seuil de 9 % avait été passé en sens inverse en 1983, après la catastrophique expérience de « mitterrandisme pur ». Ironie de l'histoire et du sort, ce sont les héritiers du tonton à la rose qui semblent aujourd'hui redresser la barre. Monsieur Jospin a du mal à cacher sa « très grande joie », car en effet, « il y a des dates symboliques et puis il y a aussi des chiffres symboliques », et il faut bien avouer, comme Madame Guigou l’affirme, que « c'est un très beau résultat ».

Le résultat de quoi ou de qui, c'est une autre histoire. Sans vouloir faire comme l'opposition, qui demande à Monsieur Jospin « plus de modestie », il est clair que si les politiques mises en place ont eu un impact effectif et qui se voit sur la situation de l'emploi (contrairement à leur coût qui ne se voit pas encore complètement), le boom mondial lié à la nouvelle économie a permis à la croissance française de profiter d'une poussée venue d’ailleurs. Plus profondément, et au delà de la joute politique, l'heureuse expérience du recul du chômage pose le problème de la « vérification dans les faits » de l'efficacité des politiques socialistes. A ce propos, un article de Pierre Cahuc paru dans la Revue française d'économie et reproduit en partie dans Problèmes économiques n° 2 702, vient remettre de l'ordre dans les croyances quasi-magiques dans les 35 heures : « l'étude des lois Robien et Aubry nous enseigne ce curieux paradoxe : les créations d'emplois auraient été plus nombreuses sans leur volet de réduction du temps de travail ». Quand on sait que les autres dispositifs ou « volets » débouchent in fine sur la réduction des charges des entreprises, on voit que ça n'est finalement que l'aspect « libéral » de baisse du fardeau public sur les entreprises qui a permis une décrue du chômage, pas les mesures étatiques.

Monsieur Jospin a en effet déclaré : « il est bien évident que si la politique économique et sociale menée par le gouvernement était mauvaise, ça ne se traduirait pas positivement et il n'y aurait pas ce climat de confiance qui fait que l'investissement est fort cette rentrée, que la consommation reste soutenue ». Pas si sûr, si on fait l'effort de se remémorer un peu d'histoire économique : la crise asiatique de 1997 était fondée sur un climat de confiance impulsé par le politique, confiance qui s'est écroulée comme un château de carte lorsque l'on s'est rendu compte qu'elle n'était pas fondée, puisque cautionnée en fait par des gouvernements asiatiques véreux. Dans le domaine spontané, la fin de l'année 2000 a vu une crise de confiance dans la netéconomie et l'ebusiness. Des « bulles spéculatives » se créent naturellement du fait de phénomènes moutonniers, mais lorsqu'elles sont cautionnées par un Etat qui fait gonfler la bulle plus longtemps, leur éclatement fait évidemment plus de dégâts, alors que sur un marché non entravé les ajustements se font en douceur. Si le climat de confiance insufflé par magie par le gouvernement ne correspond pas à une réalité tangible, le système fiduciaire s’effondrera un jour ou l'autre. Mais qui s’occupe du long terme ?

On arguera que les emplois jeunes et autres 750 000 emplois subventionnés dans le secteur marchand comme non-marchand, c'est de la réalité économique tangible. A ceci près que si ces emplois ne servent à rien ou presque, on appelle cela du gaspillage économique : ces emplois coûtant plus que ce qu'il ne créent en valeur, un tel système « artificiel » devra être payé un jour ou l'autre, et au prix fort. L'article de Pierre Cahuc met justement en garde sur le fait que « les évaluations des conséquences du dispositif Robien négligent totalement le problème de son financement » (ce qu'on ne voit pas). Bien plus, si « la composante RTT des accords Robien a plutôt détruit des emplois (!), … au total les subventions versées ont permis aux entreprises d'accroître l'emploi » (emploi qui a été détruit ailleurs pour financer ces subventions…). Pour la loi Aubry, « l'incidence fiscale d'un tel mode de financement est loin d'être évidente », (c'est à dire loin d'être sans effets qu'on ne voit pas) mais par dessus tout, la loi risque de pénaliser les petites entreprises et Pierre Cahuc de conclure que « dans ce contexte, la RTT risque d'accroître les inégalités ». Que vaut donc le million de Monsieur Jospin ? Encore une fois, ce que l’on ne voit pas a autant d’importance que ce que l’on voit : 2001 est bien l’année Bastiat, pas l’année Jospin.

Mots-clés : Chômage, Emploi, 35 heures.

 

L'EVOLUTION DU TAUX DE CHOMAGE EN FRANCE DEPUIS 1997

Pour compléter l’article précédent, voici un aperçu statistique du chômage français en comparaison de celui qui sévit chez nos principaux partenaires étrangers. L’UIMM (Union des Industries Métallurgiques et Minières (dans son bulletin du 10 Juillet 2001), qui a diffusé ces données, fait observer à juste titre que la France est à peu de choses près le pays où la baisse du chômage a été la moins prononcée !

Sur 14 pays de l'Union européenne ([1]):

- 1 - La France n'est qu'au 6ème rang pour la baisse du chômage depuis 1997 avec - 32%. Le Royaume-Uni, la Finlande, et la Belgique sont au 7ème, 8ème et 9ème rang, avec des pourcentages de baisse légèrement inférieurs (- 27 à -30%). Les 5 premiers, comme les 3 suivants n'ont pourtant guère « bénéficié » des 35 heures, des emplois jeunes, etc...

Comment ont-ils fait?

- 2 - Sur les 8 pays qui ont fait moins bien que la France, 4 avaient en 1997 des taux de chômage entre 3 et 7% (Luxembourg, Autriche, Danemark, Royaume-Uni). Il est évidemment plus difficile de réduire le taux de chômage quand le taux de départ est à un tel niveau que lorsqu'il se situe à 12,5% comme c'était le cas en France en 1997.

Sur les 4 autres pays qui ont fait moins bien que nous, 2 sont dans une situation très particulière, beaucoup moins homogène que nous : l'Italie, avec sa coupure nord/sud (et un taux de chômage très faible en Italie du nord) et l'Allemagne, avec sa coupure est-ouest (et un taux beaucoup plus faible à l'Ouest qu'à l'Est).

- 3 - Il reste donc 2 pays qui ont fait «vraiment» moins bien que nous : la Belgique et la Finlande. Moins bien que nous, c'est-à-dire - 27 ou - 30% au lieu de - 32%!

- 4 - Et malgré tout, la France est toujours au 4ème rang européen pour le taux de chômage, derrière l'Espagne, l'Italie, et la Finlande, et .... devant tous les autres.

Taux de chômage

(données standardisées)

juin-97

mai-01

Evolution

Evolution relative

Irlande

10,1%

3,8%

-6,3

-62,4%

Pays-Bas

5,5%

2,3%

-3,2

-58,2%

Suède

10,5%

5,0%

- 5,5

- 52,4%

Portugal

6,8%

3,9%

-2,9

-42,6%

Espagne

21,0%

12,9%

-8,1

-38,6%

France

12,5%

8,5%

- 4,0

- 32,0%

Royaume-Uni

7,3%

5,1%

-2,2

-30,1%

Finlande

12,7%

8,9%

-3,8

-29,9%

Belgique

9,4%

6,9%

-2,5

-26,6%

Allemagne

9,9%

7,8%

-2,1

-21,2%

Danemark

5,5%

4,6%

-0,9

-16,4%

Italie

11,7%

9,8%

-1,9

-16,2%

Autriche

4,4%

3,7%

- 0,7

- 15,9%

Luxembourg

2,7%

2,4%

- 0,3

- 11,1%

UE-15

10,7%

7,6%

-3,1

-29,0%

Zone Euro-11

11,6%

8,3%

-3,3

-28,4%

Etats-Unis

5,0%

4,3%

- 0,7

- 14,0%

Japon

3,4%

5,0%

+1,6

+47,1%

Source EUROSTAT



[1] La Grèce ne figure pas dans la statistique européenne du chômage.