Crise de l’emploi, crise de l’état
par Jean Luc Migué[1]

L’essentiel dans :  Jacques Garello, En finir avec le chômage, Numéro spécial de la Revue des études humaines, 1996, pp. 57-61.


La réglementation du marché du travail est une cause majeure de l’Eurochômage. Le coût des licenciements est la meilleure façon de décourager l’embauche. Le coût de la protection sociale grève le coût du travail.

Le salaire minimum en France est l’un des plus élevés du monde (presque deux fois le niveau américain) ; il crée du chômage en particulier pour les gens en bas de l’échelle.

Les retraites anticipées, que l’on utilise abondamment pour «créer des emplois», sont un gaspillage.

Ainsi les jeunes sont empêchés de travailler par le SMIC et les vieux par les retraites : qui travaille en Europe ?

La solution de l’Europe n’est pas dans l’isolement et le protectionnisme, mais dans la fin des réglementations et l’adaptation à la concurrence mondiale

Quelques faits d’abord. Au début des années 60, le chômage évoluait autour de 4 % au Japon, aux États-Unis et dans les pays industrialisés d’Europe. Or voici que depuis 1965, le taux de chômage s’inscrit dans une tendance irréversible à la hausse au Canada et en Europe. Aujourd’hui, il évolue autour de 10 %, quatre points au-dessus du taux US correspondant. L’écart est à son maximum en 40 ans.

Autre dimension significative de l’état de l’emploi au Canada et en Europe, la durée du chômage pour ses victimes s’allonge de façon constante et s’avère de loin plus prononcée qu’aux Etats Unis et au Japon. Pour bon nombre de personnes, le chômage devient un état permanent. A cela s’ajoute la place croissante du travail au noir, du travail temporaire, du surtemps, du travail occasionnel et contractuel dans l’activité professionnelle. Comme pour le tabac ou l’alcool, aussi victimes d’une fiscalité abusive, le travail au noir sert de soupape à la lourdeur du fisc et des contrôles. Le paradoxe est qu’en même temps que le temps partiel gagne du terrain, le surtemps aussi semble préféré par les employeurs.

Fétiches courants

Entre le chômage en Europe, au Canada et aux Etats Unis, l’écart est à son maximum depuis 40 ans. Comment expliquer cette troublante évolution ? Commençons par repousser le fétiche vieux d’un demi-siècle et de plus en plus discrédité : l’interprétation keynésienne retenue par la classe politique. Dans ce schéma, les gouvernements se doivent de dépister quelque nouveau tour de passe-passe par où multiplier les faveurs, gaspiller notre argent, gonfler le déficit et prétendument stimuler la demande globale. Or en gonflant leurs dépenses et leurs interventions, les gouvernements ne créent pas d’emplois : ils les détruisent. Les gouvernements dépensent déjà souvent plus de 50 % du PNB. Si l’interprétation conventionnelle était juste, l’économie européenne et le marché de l’emploi seraient débordants de prospérité. Ce que la tradition keynésienne n’a jamais incorporé dans son schéma, c’est que les taxes ne font pas qu’extraire dans un sens comptable des ressources de l’économie.

En réalité toutes les taxes, présentes et anticipées, exercent des effets dépressifs sur l’économie. Elles neutralisent les incitations à travailler, à investir, à épargner, à innover, en un mot à produire et à se responsabiliser. Elles rompent le lien vital entre l’effort et la rétribution ou la rémunération. En un mot elles détruisent l’activité productive. Par l’appesantissement du fardeau des taxes et de l’emprunt que ces initiatives suscitent, le gonflement de dépenses factices et improductives déprime l’emploi productif en extrayant de l’économie les ressources que les vrais producteurs de richesses (investisseurs, exportateurs, consommateurs, épargnants, innovateurs) emploieraient à la création de vrais emplois.

Politiques d’appesantissement du coût du travail

Depuis une trentaine d’années, une prolifération de dispositions réglementaires et fiscales s’emploie à fixer de façon coercitive les conditions d’emploi et de congédiement. Ces mesures entraînent des résultats prévisibles : elles provoquent l’élévation du coût de la main-d’œuvre touchée, et donc la hausse du chômage. En même temps qu’il dissuade l’employeur d’embaucher par la réglementation et la fiscalité du travail, le législateur multiplie les interventions qui suscitent l’incitation à ne pas travailler, et à long terme la dépendance sociale. Le langage pieux officiel leur donne le titre de politiques sociales (assurance-chômage, aide sociale, assurance maladie, sécurité sociale, allocations familiales, garderies subventionnées). Au total, ce n’est pas parce que le chômage est élevé que les budgets sociaux explosent. C’est plutôt parce que ces budgets explosent que le chômage s’élève.

Un autre fétiche, qui remonte aux préjugés anti-industriels des Luddites anglais du XIX° siècle fascine les discoureurs officiels, ces derniers temps : le partage du temps de travail. Puisqu’il s’avère si difficile de trouver des emplois à tous, protégeons les emplois existants en les partageant entre le plus grand nombre. Partageons la misère. Comme s’il n’existait à tout instant qu’un stock fixe et immuable d’emplois que l’économie puisse générer. En réalité, l’emploi ne peut augmenter que si le coût du travail diminue pour l’employeur. Or il en coûte plus cher en frais fixes (overhead) d’embaucher deux employés temporaires qu’un seul à temps plein. Le plafond aux primes d’assurances sociales fait qu’il en coûte souvent plus cher d’embaucher deux employés temporaires que de le remplacer par un temps plein. Déjà, le travailleur européen passe de 10 à 15 % moins de temps au travail que sa contrepartie américaine, et 20 % de moins que le travailleur japonais. Si le raccourcissement des heures de travail représentait un remède au chômage, l’Europe serait débordante d’emplois.

Politiques sociales, économie collectiviste

En même temps qu’il dissuade l’employeur d’embaucher par la réglementation et la fiscalité du travail, le législateur multiplie les interventions qui suscitent l’incitation à ne pas travailler, et à long terme la dépendance sociale. Au seul titre de l’assurance chômage, les allocations s’élèvent à 59% du salaire en Allemagne, 58% en France, 70% en Hollande, mais à moins de 50% aux États-Unis.

Elle récompense la dépendance et le chômage plus que l’emploi productif. Ainsi les assistés sociaux et les chômeurs qui ont des enfants font face à des équivalences tout à fait pernicieuses : les salaires qu’ils devraient toucher au travail pour obtenir un revenu équivalent à leurs prestations sont irréalisables. L’économie collectiviste écrase l’entrepreneur sous le poids de la fiscalité et de la réglementation, tout en récompensant l’économie souterraine, soustraite à la fiscalité et à la réglementation. Elle incite les gens les moins favorisés à s’agglutiner dans les ghettos de logements publics, plutôt que d’accéder à la propriété. Elle récompense les familles qui se brisent et pénalise les ménages qui durent. Elle suscite le recours à l’emprunt et à la dépense plutôt qu’à l’épargne et au risque. Elle rompt la liaison entre l’effort et la rémunération. Elle comporte des taux d’imposition fortement gradués et progressifs, tout en suscitant l’inflation qui bascule les gens dans des tranches de plus en plus lourdement taxées. Elle pénalise les individus qui se déplacent pour sortir de leur sous-développement (péréquation, politiques régionales, assurance-chômage).

Il faut renverser les règles de ce régime, faire en sorte que les défavorisés, individus et régions ou quartiers, redeviennent associés à l’économie capitaliste et productive. Ce régime récompense le travail, l’investissement, l’épargne, la productivité. Il suscite des comportements socialement et économiquement désirables. Il repose sur la responsabilité individuelle.

Voici quelques éléments, non exhaustifs, propres à le ressusciter : Abolir l’impôt sur les gains de capital réalisés par l’investissement dans les quartiers urbains et les régions rurales en déclin. Établir un régime d’achat préférentiel de propriété au profit des occupants de logements publics. Étendre le principe des crédits-logements en faveur des bas revenus pour élargir leur choix en matière de lieu de résidence. Abolir le contrôle des loyers qui gêne l’investissement en logements locatifs et comprime l’offre de logements pour les pauvres.

Élargir les possibilités de formation en offrant aux couches les plus humbles de véritables choix d’école et l’accès aux bienfaits de la concurrence : bons d’étude, crédits fiscaux scolaires. Lier les budgets assignés aux agences de bien-être et d’assistance au nombre de “cas” résolus, soustraits à l’aide sociale et réinsérés dans la main d’œuvre marchande. Supprimer le salaire minimum chez les jeunes. Substituer le workfare au welfare. Alléger le poids des normes de construction et du zonage et abolir les règles de rémunération dans la construction. Retirer l’assistance publique aux personnes capables de travailler. Autant de mesures qui stimuleront l’économie, hausseront l’épargne et la production, et qui susciteront la responsabilité individuelle plutôt que de gonfler la bureaucratie.


[1] Jean-Luc Migué est professeur d’économie à l’école d’administration publique, québec, depuis 1970. Il a obtenu une maîtrise d’économie de l’université de Montréal et a poursuivi des études post-doctorales à la London Scool of Economics et détient un PhD de l’American University de Washington, D.C. Il se spécialise principalement dans l’application de la méthodologie économique aux choix publics.