Réglementation et chômage en Europe par Gary Becker[1]


L’essentiel dans : Jacques Garello, En finir avec le chômage, Numéro spécial de la Revue des études humaines, 1996, pp. 49-54.


La réglementation du marché du travail est une cause majeure de l’Eurochômage. Le coût des licenciements est la meilleure façon de décourager l’embauche. Le coût de la protection sociale grève le coût du travail.

Le salaire minimum en France est l’un des plus élevés du monde (presque deux fois le niveau américain) ; il crée du chômage en particulier pour les gens en bas de l’échelle.

Les retraites anticipées, que l’on utilise abondamment pour «créer des emplois», sont un gaspillage.

Ainsi les jeunes sont empêchés de travailler par le SMIC et les vieux par les retraites : qui travaille en Europe ?

La solution de l’Europe n’est pas dans l’isolement et le protectionnisme, mais dans la fin des réglementations et l’adaptation à la concurrence mondiale

Je ferais de mon mieux pour présenter les problèmes de réglementation et de chômage en Europe et en France. Ces éléments seront repris par les autres intervenants, car de fait on peut dire qu’il y a un consensus sur les problèmes de base. Je ne vais pas entrer dans les points de détail, mais je vais plutôt donner une vision d’ensemble des problèmes fondamentaux.

On doit tout d’abord remettre la situation actuelle de l’Europe dans son contexte. Les années 50 à 70 ont été des années fastes pour les économies européennes, et ce jusqu’au début des années 70, date du premier choc pétrolier, avec de faibles taux de chômage, des taux de croissance raisonnables qui résolvent tout problème d’emploi et de production. En fait, au cours de cette période, les politiques sociales et les politiques de l’emploi européennes étaient admirées par des intellectuels du monde entier, et je classe les économistes dans cette catégorie. Aux États-Unis, on pensait qu’on devait imiter ce qui était fait en Europe en matière d’emploi et de politiques sociales. Il y a 20 ans en Europe, les choses auraient dû changer. Je crois que d’un point de vue économique, à moins que surviennent des changements significatifs, l’Europe est aujourd’hui dans de grandes difficultés.

Deux changements principaux se sont produits sur cette période.

D’abord il n’y a eu pratiquement aucune croissance de l’emploi dans le secteur privé dans les économies européennes au cours des deux dernières décennies. Il y a eu une croissance dans le secteur public et réglementé. Le secteur privé est justement le secteur qui crée emplois et richesses ; il est le fondement de la prospérité. Ainsi il n’y a eu virtuellement aucune croissance en Europe. Certains pays ont eu une faible hausse, d’autres ont connu un déclin. Au total, le taux de croissance de l’emploi a été positif uniquement en raison du secteur public. Ceci est un facteur crucial, car il indique que les problèmes ne datent pas d’hier. De fait si l’on ne comprend pas cela, on ne peut pas appréhender les critiques des politiques conjoncturelles qui produisent ces effets.

Le second changement depuis le début des années 80 a été la montée dramatique du taux de chômage. Au début des années 80, le taux de chômage en Europe n’était pas supérieur à celui des Etats Unis, et dans beaucoup de pays il était bien plus bas. Les choses maintenant sont renversées. Le taux moyen de chômage en Europe est de 11 %, en France de 12 %. En ce qui concerne le chômage de longue durée, en France, plus de 35 % des chômeurs restent sans emploi pendant plus d’un an. La durée moyenne du chômage est de 380 jours. De fait ce qui concerne les agents ne correspond plus à des phénomènes de court terme. Les plus jeunes sont particulièrement concernés. le taux de chômage des moins de 25 ans est d’environ 25 %.

Certains affirment que cela serait nécessaire dans une économie moderne mondialisée car elle aurait été la cause des deux événements. Mais ceci n’est pas vrai car on peut trouver des exemples de nombreuses nations dans le monde, et je connais bien les données non seulement pour les Etats Unis mais aussi pour le Japon, qui n’ont pas connu ces deux changements. Au Japon et aux Etats Unis, la plupart des emplois furent créés dans le secteur privé et pas dans le secteur public. La croissance de l’emploi dans le secteur public a été très faible. La forte croissance des dépenses publiques ne s’est pas accompagnée d’une augmentation des emplois publics. En outre, dans le cas des Etats Unis, il n’y a eu aucune tendance à l’augmentation du taux de chômage, qui était de 5,5 - 6 % au début des années 80, et n’a pratiquement pas bougé depuis. Même si le taux a évolué au gré du cycle des affaires, avec des augmentations et des baisses, il n’y a eu aucune hausse durable. Ce ne sont pas des aspects caractéristiques d’une économie moderne.

Pourquoi alors ce renversement de la période glorieuse des années 50 à une stagnation et un déclin de l’emploi privé entre les années 70 et 90 ? Je pense que cela est principalement dû à l’interaction entre deux événements ou deux types de politiques. D’abord la hausse significative des taxes et des réglementations sur le marché du travail. Il faut ici prendre en compte les changements de l’environnement économique auxquels fait face l’Europe. Les années 50 et 60 ont été une période de rapide expansion dans le monde et l’Europe y a largement contribué, avec une période de croissance du revenu par tête jamais enregistrée auparavant dans l’histoire. Dans cet environnement les différentes réglementations sur le marché du travail, qui se traduisaient par un coût élevé des licenciements, la mainmise des syndicats sur les négociations salariales, n’avaient proportionnellement pas un coût aussi élevé qu’aujourd’hui. Les licenciements étaient, somme toute, plus faciles. les syndicats n’étaient pas dans une phase d’expansion. A cette période les maladies qui affectaient le marché du travail étaient cachées par la croissance économique à laquelle l’Europe participait.

Au cours des vingt dernières années, les choses ont été très différentes dans le monde. Le taux de croissance par tête a été très faible depuis la fin des années 70, et peut-être plus faible en Europe qu’ailleurs. La concurrence intra-européenne comme la concurrence avec le reste du monde ont augmenté de manière significative. Le rapport entre les exportations et importations d’une part et la production mondiale de l’autre n’a cessé de croître, même si le taux de croissance des revenus a décliné. Ceci signifie que l’on a une situation très différente en Europe, aux États-Unis et au Japon. Une restructuration est  nécessaire dans certaines industries en particulier, au prix d’une réduction de l’emploi dans certains secteurs et d’une expansion dans d’autres. Ce rythme d’ajustement va créer des difficultés. C’est à partir de ce moment-là que les réglementations sur le marché du travail vont jouer.

Ce nouvel environnement étant donné, la flexibilité et la rapidité de l’ajustement sont bien plus importantes que ce qu’elles étaient par le passé. Toutes les choses qui servent de signal d’alerte, qui bloquent ou ralentissent de tels ajustements causeront bien plus de difficultés aujourd’hui qu’hier. C’est ce que j’ai constaté en Europe. Quatre types de politiques, qui auraient été de moindre importance dans un contexte différent, ont étouffé les économies européennes.

Coût des licenciements

D’abord le coût élevé des licenciements. C’est ici un paradoxe, car les licenciements jouent à première vue dans le sens d’une perte d’emplois. Les rendre plus coûteux devrait a priori garantir plus d’emplois. Mais il semble impossible de créer des emplois quand on ne peut licencier et quand les salariés sont assurés de garder leur emploi.

La théorie économique différencie les insiders et les outsiders. Les insiders, ceux qui ont déjà un emploi, réalisent un bénéfice grâce à de telles politiques. Les outsiders quant à eux sont des victimes, car lorsque les entreprises réfléchissent à la possibilité d’embaucher, elles considèrent qu’il sera très difficile de licencier. Dans un contexte où il est nécessaire d’agir ainsi, où les entreprises doivent être flexibles et doivent réagir rapidement, s’adapter aux modifications de la demande des consommateurs, ceci est un sérieux obstacle. Cette politique s’est développée dans de nombreux pays européens, et en France en particulier. Je pense que ces effets pernicieux ont été cachés par le passé et se sont révélés au cours des deux dernières décennies.

Coût du travail

Ensuite, les taxes et cotisations sociales sont extrêmement élevées. Environ 50 % du coût du travail en Allemagne et en France est dû à ces taxes qui imposent des coûts, principalement la sécurité sociale, le chômage, la santé, les retraites, etc. Ils augmentent le coût du travail. Les entreprises auraient besoin d’un ajustement du prix de marché à un niveau inférieur, et cette rigidité a un effet pervers sur les salaires. Elle tend à diminuer l’emploi, partiellement du côté des salariés en raison de salaires plus bas, et partiellement du côté des entreprises qui réduisent leur demande à cause des niveaux de salaire élevés. On a alors un effet de ciseaux, les principaux ingrédients de l’analyse économique induisent des coupes des deux côtés dans le cas de ces politiques.

Salaire minimum

Le troisième aspect, particulièrement grave en France, est le salaire minimum. Le salaire minimum français a été augmenté de 4 % en juillet dernier ; il est maintenant de 36 Francs de l’heure, un des plus élevés du monde. Par comparaison, aux États-Unis, il est de 22 Francs de l’heure. Et même à ce niveau on pense que c’est encore trop important. Le problème du salaire minimum n’est pas simplement que les salaires augmentent artificiellement, ce qui est bien sûr un problème, mais encore que ce sont les moins chanceux au sein de l’économie qui en subissent les conséquences, c’est-à-dire les ouvriers les moins qualifiés, les jeunes, les gens n’ayant pas encore d’emploi. Aux États-Unis, le poids est particulièrement lourd pour les minorités, les noirs, les hispaniques, les femmes et en particulier celles qui retournent sur le marché du travail, dont la compétence s’est érodée, parce qu’elles sont restées au foyer pour s’occuper de leur famille. Ce sont les moins favorisés de l’économie qui en pâtissent le plus. Le résultat, comme on pouvait s’y attendre, est une augmentation des chômeurs et une baisse de la demande.

Ce point soulève peu de controverses. Même les économistes aux USA qui affirment qu’une faible hausse du salaire minimum n’aurait pas beaucoup d’effets défavorables sur l’emploi ou le chômage, s’accorderaient à dire qu’une augmentation du salaire minimum aux USA à 7,3 $ (soit les 36 FF de l’heure du SMIC français) aurait de sérieux effets sur les perspectives de l’emploi de la main d’œuvre la moins qualifiée. Il est quelque peu surprenant que dans le cas d’une récession, comme vous l’avez connue en juillet dernier en France, le gouvernement dans sa sagesse extrême ait décidé d’augmenter le salaire minimum. Je proposerais de diminuer le salaire minimum pour créer plus d’emplois, ce qui est d’autant plus efficace que l’on part de niveaux de salaires élevés.

Retraites anticipées

La dernière catégorie que je mentionnerai concernera la générosité du système des retraites. Maintenant que je vieillis, je pense un peu plus à tous les travailleurs qui entrent comme moi dans cette catégorie. Un des problèmes à évoquer est le gaspillage des ressources. En Europe comme aux États-Unis, en raison des subventions particulièrement généreuses pour les retraites publiques, les travailleurs ont été encouragés à quitter le marché du travail. Celui qui analyserait cet aspect d’un point de vue étroit conclurait qu’on partage ainsi le même volume d’emploi entre plus de mains, mais au prix du retrait de certaines personnes du marché. Plus fondamentalement cela signifie que l’on retire du marché des gens extrêmement compétents qui peuvent véritablement contribuer à l’emploi et qu’on les incite à ne pas vouloir travailler.

Dans le même temps, les plus vieux sont en meilleure santé, vivent plus longtemps, et toutes choses égales par ailleurs, ont une condition mentale et physique meilleure qu’il y a cinquante ans. Les politiques menées dans le monde occidental et en particulier en Europe ont été conçues pour les extraire du marché du travail. ainsi un peu moins de 50 % des 60-65 ans dans la plupart des pays européens ne travaillent plus, une proportion qui n’est pas beaucoup plus forte qu’aux États-Unis. Se reportant aux années 50 ou auparavant dans les années 40, si l’on avait entravé le travail des jeunes par le salaire minimum ou celui des plus vieux par un système de retraite généreux, alors la société n’aurait plus été composée que d’inactifs arbitrant en faveur du loisir et non des activités productives. C’est une politique très dangereuse qui réduit les emplois. Or, le problème c’est l’emploi, dont le chômage n’est qu’un des symptômes.

Il faut changer

Laissez moi reprendre mes arguments en guise de conclusion. Les résultats de ces politiques dans les années 80 et 90 persisteront. A moins qu’il n’y ait de changements significatifs, l’heure sera toujours à l’absence de croissance d’emplois dans le secteur privé, à un taux de chômage extrêmement élevé, principalement du chômage de longue durée, à la croissance de l’économie souterraine qui permet d’éviter l’imposition, les salaires minima et autres restrictions qui ont proliféré dans les économies européennes. L’Espagne en est un parfait exemple. La conséquence directe de ces mesures est une hausse du travail temporaire et des préretraites. Tous ces aspects caractérisent l’ensemble des économies européennes.

Quelle est alors la solution ? Je mentionnerai simplement ce qui était dans le Herald Tribune d’aujourd’hui, un commentaire sur le discours du Président Chirac. Le journaliste rapportait, ce qui est bien sûr sujet à caution, que la France veut que la Communauté européenne mette en place des politiques d’emploi et d’autres politiques sociales pour aider à protéger l’Europe des effets de la concurrence internationale. C’est le type de propositions qui devrait être un présage de mauvais augure. La mauvaise nouvelle est que la concurrence est rude. Elle est dure mais elle a des effets bénéfiques que l’économie a reconnus depuis longtemps pour les individus et la société. C’est ce que nous devrions apprendre en Europe.

Le message est que les pratiques européennes en matière d’emploi sont dépassées et constituent une véritable drogue. Cela doit être changé. Essayer de s’immuniser contre la concurrence de pays plus compétitifs serait une erreur importante. Certes on serait protégé de la concurrence mondiale mais cela représenterait une porte ouverte à la stagnation économique et aux conflits sociaux.


[1] Né en 1930 à Pottsville (Pennsylvanie), Gary Becker a 25 ans lorsqu’il reçoit à L’université de Chicago le titre de docteur en Economie. Sa thèse de doctorat constitue une grande première. Son sujet (l’analyse économique des phénomènes de discrimination), sa méthodologie (essai de quantification de l’incidence de facteurs « non monétaires » sur le fonctionnement des marchés) sortent tellement des sentiers battus de la profession qu’il lui faut plus de 2 ans pour que les presses de l’université publient son travail. L a obtenu le prix Nobel en 1992 et a présidé la société du Mont Pèlerin de 1990 à 1992.